Le libre arbitre (LA) - ou liberté de la volonté - est un concept central de notre société présent aussi bien dans notre vision de nos propres comportements que ceux des autres, au cœur de notre justice, notre économie, notre politique... Bref, partout.
Comme l’écrivait en 1885 le philosophe Charles Renouvier dans
ses réflexions sur le Libre Arbitre et le déterminisme :
« Le
nombre de conceptions réellement différentes en philosophie, est beaucoup plus
petit qu’on ne paraît généralement s’en apercevoir. Le nombre de questions
contradictoirement débattues depuis vingt-quatre siècles, j’entends de celles
dont la solution est d’une importance capitale pour l’homme et autour
desquelles toutes les autres gravitent, est lui-même très petit. »
L’existence ou non d’un Libre Arbitre « réel » (ontologique / métaphysique) fait partie de ces quelques questions fondamentales, probablement l’une des plus exigeantes.
La meilleure définition de ce LA me semble être celle du biologiste Anthony Cashmore[1] :
« Le
libre-arbitre est la croyance selon laquelle il existe une partie du
comportement biologique qui est la conséquence de quelque chose d’autre que
les inévitables influences de l’histoire génétique et environnementale d’un
individu, et des possibles lois stochastiques[2]
de la nature. »
Autre définition du Libre Arbitre : il y aurait chez
l’Humain une partie « biologique » qui dépendrait de très nombreux
déterminants génétiques en interaction avec l’environnement, auxquels
s’ajouterait « quelque chose » d’autre, de nature "surnaturelle" , la liberté de la volonté ou Libre Arbitre.
Ou encore : le Libre Arbitre est le pouvoir indéterminé de se déterminer soi-même, soit un jeté de dés que l’on ne peut contrôler mais qui permettrait de se contrôler (???)
Une autre définition du neuroscientifique Read Montague au CV impressionnant[3] :
« Le libre arbitre est l’idée selon laquelle nous faisons des choix et avons des pensées indépendantes de tout ce qui ressemble de loin à un processus physique. Le libre arbitre est le cousin proche de l'idée de l'âme – le concept selon lequel « vous », vos pensées et vos sentiments, dérivez d'une entité séparée et distincte des mécanismes physiques qui composent votre corps. De ce point de vue, vos choix ne sont pas causés par des événements physiques, mais émergent plutôt entièrement formés d’un endroit indescriptible et en dehors du champ des descriptions physiques. Cela implique que le libre arbitre ne peut pas avoir évolué par sélection naturelle, car cela le placerait directement dans un flux d’événements causalement connectés. »
Une dernière petite définition pour la route : le Libre Arbitre est la croyance générale que le comportement humain est libre de contraintes internes et externes, et que nous aurions donc un « contrôle intentionnel conscient » sur nos comportements et nos actes.
Il existe bien des malentendus concernant la définition de libre arbitre. Par exemple, NeuroRights Initiative a établi récemment 5 "neurodroits" afin de protéger les humains des manipulations techniques d'ordre neurologique. Ce qui est en soit légitime. L'un de ces droits de NeuroRights Initiative est "Le droit au libre arbitre : les individus devraient avoir le contrôle ultime de leurs propres décisions, sans manipulations externes." Mais il ne s'agit pas de libre arbitre ici. Il s'agit de protéger la volonté de l'individu des manipulations externes seulement, et non des influences internes amenant à telle ou telle volonté puis volition (= acte concret par lequel la volonté se met en œuvre). NeuroRights Initiative confond ici allègrement liberté d'action (absence d'entrave) et liberté de la volonté (libre arbitre) qui intervient en amont de la liberté d'action, et qui est soumise aux contraintes internes génétiques et biologiques (tumeur frontale par ex.), souvenirs, expériences plus ou moins douloureuses etc.
Tel un arbitre de foot, le Libre Arbitre serait pour le commun des mortels à la fois le témoin d’une scène et celui qui dispose de l’autorité pour faire appliquer ses décisions / jugements. Il se veut dans le même temps distinct des joueurs - les déterminants des lois naturelles - et au-dessus d’eux. Avec une caractéristique de plus que l'arbitre de foot : c'est lui - libre arbitre - qui déciderait des comportements tactiques et stratégiques des joueurs (dribble, passe, tir, tacle, contrôle, roulette, petit pont, bicyclette, feinte...). Ce qui implique la notion de responsabilité, morale[4] et de culpabilité chez l'humain (l'animal ne serait pas concerné...?) puisque le Libre Arbitre n’ayant aucune contrainte interne ou externe devrait permettre de « faire autrement », en préférant le bon dribble plutôt que le mauvais... et surtout le Bien plutôt que le Mal !
Autrement dit, placé « strictement » dans les mêmes conditions déterminantes, je peux choisir blanc ou noir, bien ou mal, selon le « bon vouloir » de mon Libre Arbitre. Petite expérience de pensée : si je me trouve strictement dans la même situation une seconde fois - ce qui est proprement impossible à expérimenter -, vais-je prendre la même décision ? Le matérialiste / déterministe / naturaliste dira que oui, bien évidemment : les mêmes conditions strictes donneraient la même décision. Le croyant au Libre Arbitre dira que non, pas nécessairement, que l'on pourrait faire autrement en partant des mêmes conditions externes comme internes ; et d’ailleurs, il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis !
Par ailleurs, ce libre arbitre, s'il existait, devrait être conscient nous dit-on... alors que les expériences sur les prises de décisions montrent un décalage très important entre les prémisses de décision cérébrales "prévues" à l'IRM et la décision "consciente" comme le montrent ces expériences :
Nombreuses sont les études montrant que nos choix ressentis comme libres ne le sont pas. Les gens savent-ils quand ils ont fait un choix conscient ? Par exemple, une étude montre que, sans que les participants en soient conscients, un événement apparemment ultérieur a influencé des choix qui étaient vécus comme se produisant à un moment antérieur. Ces résultats suggèrent que, comme certaines expériences perceptuelles de bas niveau, l’expérience du choix est susceptible d’être influencée par une influence « postdictive » et que les personnes peuvent systématiquement surestimer le rôle que joue la conscience dans leur comportement choisi (Illusion du choix libre conscient). L'auteur de l'étude précise :
« Peut-être qu'au moment même où nous faisons l'expérience d'un choix, notre esprit réécrit l'histoire, nous faisant croire que ce choix, qui a en fait été effectué après que ses conséquences ont été perçues inconsciemment, était un choix que nous avions fait depuis le début »
Mais des résultats qui ne peuvent être acceptés par un spiritualiste pour qui la volonté est nécessairement libre et consciente, et non "fabriquée" en amont par un "non conscient" quelconque.
Sur cette question comme bien d'autres, les religieux sont vent debout contre la vision scientifique au point de remettre sur la table la dualité, voire la physique quantique qui validerait la possibilité du libre arbitre, jusqu'à des sorties du type :
"Le mystère de l'Homme est incroyablement diminué par le réductionnisme scientifique et sa prétention matérialiste à rendre compte du monde de l'esprit en termes de simple activité neuronale. Une telle croyance ne peut être considérée que comme une superstition" (Evolution du cerveau et création de la conscience - p. 322 - J.C. Eccles prix Nobel de médecine - 1992 - Fayard).
Cet auteur passe de la conscience à l'âme, et de l'âme à Dieu. La boucle est bouclée (à propos de l'âme : Ame ?). Il est toujours réjouissant (ou consternant) de constater que les spiritualistes croyant dans un dieu qu'ils n'ont jamais pu mettre en évidence traitent les scientifiques de superstitieux ! Voici l'étendue ci-dessous du désastre intellectuel :
Le chercheur et docteur en neuroscience Björn Brembs résume de façon nettement plus crédible :
« Aujourd’hui, le concept métaphysique de libre arbitre est largement dépourvu de tout support, empirique ou intellectuel (...) Bien sûr, tous ces neurobiologistes ont raison de dire que le libre arbitre en tant qu’entité métaphysique est très probablement une illusion. L'usage familier et historique du terme « libre arbitre » a été inextricablement lié à l'une ou l'autre variante du dualisme ».*
Le problème que Tallis tente d’aborder dans son ouvrage "Freedom : An
Impossible Reality" (2021) est que la science semble décrire le monde entier de
manière déterministe et que cela ne laisse aucune place au libre arbitre. Face
à cette menace, Tallis défend l’existence du libre arbitre en soutenant que la
science n’explique pas notre conscience intentionnelle du monde ; Et c’est
notre conscience intentionnelle qui rend possible à la fois la science et le
libre arbitre. Contre Tallis, je soutiens qu'il n’a pas résolu le
problème qu’il s’est posé, mais l’a plutôt redéfini, de sorte que sa conclusion
nous oblige à rendre compte du libre arbitre, non pas dans un univers
déterministe, mais soit comme un produit du hasard, soit comme un miracle.
De son côté, le philosophe Jean Michel Muglioni se situe globalement dans
la tradition rationaliste française : proche de Spinoza pour la critique du
libre arbitre ontologique, de Kant pour l’autonomie morale, de Comte pour l’importance de
l’instruction, mais surtout héritier d’Alain pour la défense d’une liberté de
jugement contre tous les déterminismes, qu’ils soient anciens ou plus récents
comme ceux mis en lumière par les neurosciences. Une phrase issue de son ouvrage « Qu’est-ce que
les Lumières » me semble assez bien montrer les contradictions
malheureusement habituelles chez nombre de philosophes. Il écrit (p. 111) :
« Quand je comprends les propriétés d’un triangle, ma pensée est la mienne, elle est libre : alors et alors seulement je peux être certain de ne pas être le jouet d’un déterminisme physiologique, psychologique et social. »
On passe subrepticement du « cogito ergo sum »
de Descartes au « intelligo ergo sum » (je comprends donc je suis),
sans plus de succès pour autant. Autrement dit, pour ce philosophe, la
compréhension - et pour d’autres philosophes, la conscience, l’esprit, la
morale etc. - serait une fonction isolée des lois naturelles. Sinon,
cette phrase contiendrait en elle-même sa propre négation. Quand je « comprends »
E=mc2, cela signifie posséder en amont nécessairement un bagage
mathématique / physique des plus pointus ; bagage qui a une histoire,
nécessite un paquet de neurones que d’autres n’ont pas nécessairement et un
environnement propice à développer cette équation iconoclaste. Tout ceci ne
tombe pas du ciel. Alors, comment peut-il être « certain de ne pas être le
jouet d’un déterminisme physiologique, psychologique et social » quand il
comprend les propriétés d’un triangle ? Au passage, l’utilisation même du mot « jouet »
semble juste destinée à disqualifier l’application systémique et systématique des lois de
la Nature.
Pourtant, Muglioni dit porter une vraie méfiance envers les
illusions métaphysiques, dont le libre arbitre absolu. Mais il ne veut pas
réduire l’Univers à l’action des lois naturelles quand il s’agit de comprendre.
Comprenne qui pourra…
« Pour le neurobiologiste que je suis, il est naturel de considérer que toute activité mentale, quelle qu’elle soit, réflexion ou décision, émotion ou sentiment, conscience de soi…est déterminée par l’ensemble des influx nerveux circulant dans des ensembles définis de cellules nerveuses, en réponse ou non à des signaux extérieurs. J’irai même plus loin en disant qu’elle n’est que cela. »
Il m'a répondu qu'il aurait été beaucoup trop difficile d'exposer ses idées sur le sujet, tant les présupposés profanes pro-libre arbitre étaient ancrés. Dommage.
"Certaines recherches suggèrent que le comportement moral peut être fortement influencé par des caractéristiques triviales de l’environnement dont nous n’avons aucune idée. Des philosophes, des psychologues et des neuroscientifiques ont soutenu que ces résultats remettent en cause nos notions de bon sens d’agence et de responsabilité, qui mettent toutes deux l’accent sur le rôle du raisonnement pratique et de la délibération consciente dans l’action. Nous présentons les résultats de quatre études... (N = 1 437) conçues pour examiner la façon dont les gens pensent aux implications métaphysiques et morales des découvertes scientifiques qui révèlent notre sensibilité à l’automatisme et aux influences situationnelles. Lorsqu’on leur présente des récits ... sur ces découvertes, les participants ne montrent aucune tendance à changer de jugement sur la liberté et la responsabilité par rapport aux groupes témoins. Cela suggère que les gens ne semblent pas disposés à adopter des attitudes sceptiques à l’égard de l’agence sur la base de ces découvertes scientifiques."***
Face à l'évidence, nous restons pourtant attachés - pauvres humains - à nos conceptions erronées. Essayez donc de convaincre un platiste que la Terre est ronde alors que des religieux Hindous, donc des "savants", ont rapporté sa vraie structure spatiale il y a plus de 2000 ans déjà : 4 éléphants, une tortue et un serpent.
Dan Gilbert, professeur de psychologie à Harvard avance que nous sommes dotés d’un « système immunitaire psychologique » qu’il définit comme un "système de processus cognitifs (…) qui nous permet d’altérer notre vision du monde afin de nous réconforter face aux situations que nous vivons" : un équipement de l'évolution permettant une dissonance cognitive capable de nous convaincre de n'importe quoi pour le meilleur (bonheur) comme pour le pire (les noirs valent moins que les blancs) => voir Dan Gilbert (possibilité d'obtenir les sous-titres en français en cliquant sur l'icône juste avant la roue dentée en bas à droite de l'écran)
"Un autre exemple de la cohérence de la métaphysique selon laquelle la nature est un réseau compact et continu de causes multiples et variées est l'absence de liberté."**
Certains diront que ce n'est pas parce qu'on ne voit que des cygnes blancs (lois naturelles) depuis toujours qu'un cygne noir (le surnaturel, Dieu, des extraterrestres sur Mars, un libre arbitre "réel" etc.) ne peut pas exister, et que l'absence de preuve n'est pas la preuve de l'absence.
Certes, mais c'est juste une forme de sophisme logique connue sous le nom d'appel à l'ignorance. Ce sophisme prétend qu'une proposition est vraie (le libre arbitre existe) simplement parce qu'elle n'a pas été prouvée fausse. Comme on sait bien que que prouver l'inexistence de quelque chose est pratiquement impossible, c'est pain béni pour les sophistes de tout poil. Si l'on s'accroche indéfiniment à l'idée que l'absence de preuve n'est jamais une preuve de l'absence, on risque de continuer à croire en des entités sans aucun fondement empirique ou logique, même après des recherches approfondies. Cela entrave le progrès de la connaissance et immunise contre toute pensée critique.
Finalement, quel serait le statut d'un LA échappant aux lois de la nature, au déterminisme comme à l’indéterminisme ?
Une "croivance" ?
Une entité surnaturelle ?
Un miracle ?
Laissons le mot de la fin à Paul Valéry :
« Nous sommes faits pour ignorer que nous ne sommes pas libres » (Cahiers, I, p. 498).
Cliquer sur le carré en bas à droite de l'écran vidéo pour la voir en plein écran.
[1] « The Lucretian swerve: The biological basis of human behavior and the criminal justice system » - https://www.pnas.org/doi/10.1073/pnas.0915161107
[2] Stochastique : traitement des données statistiques, par le calcul des probabilités
[4] Les termes d’éthique et de morale ont longtemps été synonymes. Aujourd’hui la morale renvoie à l’idée de devoir, l’éthique à l’idée de décision. La morale dicterait le devoir sans hésitation et sans exception. L’éthique, soucieuse des conséquences parfois imprévisibles d’une décision à prendre dans une situation comportant des déterminations multiples, insiste sur l’idée de choix et de responsabilité.
*** Commonsense morality and the bearable automaticity of being - sep. 2024




