Wikipedia

Résultats de recherche

Traduction

Le Monopoly, c'est la vie !

Paul Piff et le Monopoly truqué : comment le privilège fabrique des monstres !

C'est l'expérience la plus simple et la plus brutale pour comprendre les inégalités constatées un peu partout dans notre monde. Elle a rendu célèbre Paul Piff, psychologue social à l'Université de Californie, Irvine (anciennement Berkeley).

Piff a fait venir 100 à 200 paires d'inconnus dans son labo. Ils vont jouer au Monopoly pendant 15 minutes, tout en étant filmés en caméra cachée.

Le jeu est truqué dès le départ par un tirage au sort.

  • Le joueur riche par tirage au sort reçoit 2 fois plus d'argent au départ, lance 2 dés au lieu d'un, touche le double en passant par la case Départ...
  • Le joueur pauvre n'a pas cette chance et reçoit la moitié de la somme, 1 seul dé...

Comme le résume l'auteur : il a truqué les règles pour qu'un joueur soit systématiquement avantagé. C'est tout. Aucune différence de talent, d'intelligence ou d'effort. Juste la chance du tirage.

Résultats : En seulement 15 minutes, le comportement du joueur riche change radicalement. 

a) Domination physique et sonore : le "riche" commence à se déplacer plus bruyamment sur le plateau. Il parle plus fort, envahit l'espace, mange plus de bretzels mis à disposition, manifeste sa puissance sous toutes les formes possibles.

b) Baisse de l'empathie et mépris : le "riche" devient moins attentif aux difficultés de l'autre. Il fait moins de contact visuel, rit de la malchance de l'adversaire. Piff note qu'ils sont "bruyant, gourmand, sans empathie et prétentieux". Les riches sont "moins à l'écoute de la souffrance des autres".

c) L'effet le plus important : le mérite inventé. À la fin de l'étude, on demande aux joueurs "riches" d'expliquer leur victoire. Le joueur riche, qui SAIT que les règles étaient biaisées en sa faveur, attribue sa victoire à... son talent, ses bonnes décisions, sa stratégie. Il oublie le pile ou face de départ.

Le privilège devient invisible à celui qui le possède. Il se transforme en sentiment de mérite.

 "Au fur et à mesure que le niveau de richesse d'une personne augmente, ses sentiments de compassion et d'empathie diminuent, et ses sentiments de droit à l'égard de ce qui lui est dû et son idéologie de l'intérêt personnel augmentent" 

Plus encore, le Monopoly truqué n'était que la partie la plus médiatique d'un programme de 7 études publié dans PNAS.

Ces autres études ont montré des résultats identiques hors laboratoire :

  • Observation du trafic routier : les conducteurs de voitures de luxe coupent 3 à 4 fois plus la priorité aux piétons.
  • Jeu de dé truqué : les participants aisés rapportaient un score supérieur à 12 alors que le jeu était truqué pour que ce soit impossible.
  • Négociation, pourboires, dons de bonbons à des enfants : les classes supérieures mentent plus, trichent plus, sont moins généreux.

Conclusion des auteurs : 

"les tendances accrues à l'absence d'éthique des individus de classe supérieure sont motivées, en partie, par leurs attitudes plus favorables à l'égard de la cupidité".

Dans une étude complémentaire, la classe supérieure prédit plus de narcissisme et de sentiment d'un droit particulier supérieur aux autres.

Conclusion de toutes ces études : ce n'est pas "les riches sont méchants" mais "le système d'inégalité fabrique la méchanceté".

L'idéologie du self-made-man est une illusion cognitive. Notre cerveau est câblé pour justifier un avantage aléatoire qui n'est pas de notre fait. On confond une construction sociale (les règles du jeu) avec une réalité naturelle (le talent). Le Monopoly truqué est la démonstration parfaite de ce que produit le constructivisme naïf quand il sert le pouvoir.

Par ailleurs, l'empathie n'est pas morale, elle est matérielle. 

"Plus vous avez d'argent, plus vous êtes centré sur vous-même et moins vous êtes sensible au bien-être des gens autour de vous". 

Ce n'est pas un jugement, c'est un mécanisme adaptatif : quand vous n'avez pas besoin des autres pour survivre, vous cessez de tenir compte de leur existence (même s'ils portent un gilet jaune pour se distinguer...). C'est un danger funeste pour la démocratie. Si les décideurs - qui sont par définition les gagnants du Monopoly réel - attribuent leur position à leur mérite et voient la cupidité comme vertueuse, ils légitimeront des politiques qui creusent l'écart. Piff conclut : 

"ces résultats ont des implications très claires sur la façon dont l'augmentation de la richesse et du statut façonne les comportements éthiques"

La leçon n'est pas de culpabiliser le chanceux du tirage au sort mais de rendre le plateau du Monopoly de la vie visible. Comme Piff le montre dans sa vidéo TED ci-dessous, il suffit de rappeler aux joueurs riches l'injustice du tirage de départ pour que leur empathie remonte instantanément. Son TED talk "Does money make you mean?" (L'argent vous rend-il méchant ?) a dépassé les 6 millions de vues et son article de référence a même reçu l'Ig Nobel d'Économie 2026 (possibilité de voir les sous-titres en français).

Que ce soit par héritage aléatoire ou du fait d'une "méritocratie" qui ne peut pourtant pas exister dans un monde matérialiste en l'absence de libre arbitre ontologique, le "riche" semble se conduire plutôt mal dans le jeu du Monopoly comme dans le jeu de la vie.

A bon entendeur...

--------------------------------------------------

Références :

1. Piff, P. K., Stancato, D. M., Côté, S., Mendoza-Denton, R., & Keltner, D. (2012). Higher Social Class Predicts Increased Unethical Behavior. PNAS, 109(11), 4086-4091. DOI: 10.1073/pnas.1118373109

2. Piff, P. K. (2014). Wealth and the Inflated Self: Class, Entitlement, and Narcissism. Personality and Social Psychology Bulletin, 40(1), 34-43.

3. Piff, P. K. TED Talk (2013). *Does money make you mean? TEDxMarin.

4. Piff, P. K. et al. (2026). Lauréat du Prix Ig Nobel d'Économie pour l'article PNAS 2012.

5. Keltner, D., Piff, P. K. & al. - Berkeley Social Interaction Lab.

Retour au sommaire

Bienvenue sur mon blog !

Découvrez le sommaire des articles :

👉 Naturalisme Scientifique: ARTICLES (cliquer sur les titres ci-dessous)

  1. Présentation générale (1 et 2)
  2. Libre arbitre : KEZAKO ?
  3. Quelques citations de sceptiques concernant le Libre Arbitre
  4. Philosophie : des questions sans réponses ?
  5. Un Libre Arbitre... nécessaire ?
  6. Peut-on faire... autrement ?
  7. Les hypothèses au fil du Rasoir d'Ockham
  8. Libre Arbitre : une propriété émergente compatible avec la science ?
  9. Penser contre son cerveau
  10. Théorème du Libre Arbitre
  11. Délibération, décision... des preuves de Libre Arbitre ?
  12. Punir, sinon...
  13. Mais alors, sans culpabilité ni punition... que faire ?
  14. Les expertises psychiatriques en justice pénale : un scandale permanent
  15. Limite entre "santé" mentale et "pathologie" mentale
  16. Moi, moi, moi... Ayn Rand, la libertarienne adorée de Trump
  17. La sociologie, poil à gratter politique
  18. L'argument de la conséquence : conséquent ?
  19. Il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis... nous affirme "librement" Sartre
  20. Blog de Blob
  21. L'émergence de LENIA
  22. Sam Harris, un naturaliste spécialiste des neurosciences
  23. La science peut-elle aider à comprendre - voire infléchir - la moralité humaine ?
  24. Le côté obscur du Libre Arbitre
  25. Si un neuroscientifique nie le libre arbitre, comment peut-il rédiger un texte de consentement éclairé volontaire et proposer de le faire signer ?
  26. Le cerveau humain : normal... mais déficient
  27. Un sacré dilemme pour la "Morale"
  28. Fatalisme ? Fatal eror !
  29. Cellule de Mauthner, mouche... et Libre Arbitre
  30. Religions et enfants
  31. Un psychiatre sceptique du Libre Arbitre... à raison
  32. Steven Pinker nous explique le Libre Arbitre... mais mal
  33. Art, créativité, esthétique et naturalisme
  34. Combien de Mondes ? 8 milliards !
  35. Esthétique, éthique et toc (TikTok ?)
  36. Le peuple a-t-il toujours raison en démocratie ?
  37. Injustice, inégalité. Un traitement simple : les probiotiques !
  38. Immigration ? Emigration ? Remigration ?
  39. Sémantique, affects... politiques
  40. Violence, biais de négativité et extrême droite
  41. Changer les mots ou changer la réalité ?
  42. Banalité du mal
  43. Histoire : ni fierté, ni honte
  44. Chaos, entropie, origine de la vie.... et Dieu
  45. Bon Dieu, mais c'est bien sûr !
  46. Séparer l'Homme de l'Œuvre ?
  47. Du pain et des jeux
  48. Wokisme et cancel culture
  49. Ame : la controverse
  50. Corrélation ou causalité : l'embrouille !
  51. Dennet et le compatibilisme
  52. Economistes fous
  53. Autain contre Fourest : me too
  54. Le cas Kane
  55. Rapport XZTF22
  56. Searle, arc en ciel et... Libre Arbitre
  57. Saucisse de Frankfurt et courant alternatif
  58. Peter van Inwagen ne sait pas ce qu’est le Libre Arbitre... mais il y croit ! 
  59. Au royaume des fous furieux 
  60. Dignité humaine
  61. L'humain : un "robot" biologique ?
  62. Libre arbitre et intention
  63. Une Liberté à géométrie variable
  64. Philosophie "expérimentale"
  65. Experts, compétence et idéologie
  66. Dieu est mort... mais le cadavre convulse
  67. Nationalisme versus mondialisme
  68. Neuro... politique
  69. Le corbeau croasse et l'Homme croit
  70. Phénoménologie : une arnaque phénoménale ?
  71. Libet et la liberté (de la volonté) : encore une contrariété !
  72. La démocratie "travaillée" à la tronçonneuse façon Milei !
  73. MISTRAL souffle sur le libre arbitre ontologique... et le fait disparaître !
  74. Vous ne trouvez pas qu'il commence à faire un peu chaud ?
  75. Sophisme, quand tu nous tiens !
  76. Mais comment peut-on être de droite ? 
  77. La République des juges ?
  78. Alors, les religions : bon ou pas bon ?
  79. Pourquoi l’IA est-elle haïe ?
  80. Eliminons ?
  81. Qualia : voilà une question qu'elle est bonne !
  82. Qui mérite quoi ?
  83. Liberté d'expression
  84. Lucrèce : qui dit mieux ? Marc Aurèle ? Spinoza ?
  85. Coopération versus Trahison
  86. La Boussole de la Raison !
  87. Daniel Andler et la tentative de "dissolution" du libre arbitre !
  88. Matérialisme versus naturalisme 
  89. Sapolsky ! Enfin !!!!!!!!!!!!! 
  90. En avoir ou pas... des enfants
  91. Déterminisme ou superdéterminisme ?
  92. Manifeste déterministe et proposition de loi
  93. Sarko en prison ?
  94. Les patrons créent l'emploi ?
  95. Du chaos déterministe au hasard quantique : que reste-t-il du libre arbitre ?
  96. Conception actuelle de la Justice : incohérence à tous les étages !
  97. Morale / géopolitique : une confrontation inévitable ?
  98. Syndrome du hérisson et libre arbitre
  99. Peuple(s) "élu(s)" ?  
  100. Elon Musk : matérialiste ?
  101. Animal et animal... humain 
  102. Je résiste à tout... sauf au Chamallow 
  103. Humanité immature ?
  104. Intelligence collective et libre arbitre individuel
  105. La tentation techno-fasciste
  106. Hubris Urbi et Orbi
  107. Leçon de morale par Dominique de Villepin
  108. Misère de la métaphysique 
  109. Vie personnelle et naturalisme
  110. Entre chèvre et chou 
  111. Refondation de la responsabilité morale et du droit
  112. Toujours plus !
  113. Esclavage économique et Code noir
  114. Audiovisuel public dans le viseur de l’extrême droite ? 
  115. THÉORÈME DE NOETHER et libre arbitre
  116. Terre plate et libre arbitre
  117. Miracles ! Miracles ?
  118. La manipulation dans tous ses états... ou presque
  119. Gerard 't Hooft, un prix Nobel de physique, ne croit pas au libre arbitre !

Présentation générale (1)

L'idéologie - terme bien trop souvent considéré négativement - est à nouveau l'éléphant au milieu de la pièce, notamment dans le contexte géopolitique actuel. 


De fait, entre spiritualisme (idéalisme) et naturalisme (matérialisme), il faut nécessairement "choisir" !
Que ce choix soit pleinement conscient ou non... (voir "MATÉRIALISME ou IDÉALISME" ?)

C'est ce que nous dit d'ailleurs Blaise Pascal, à raison : 

« Le juste est de ne point parier. Mais il faut parier. 
Cela n’est pas volontaire, vous êtes embarqué. »

Le naturalisme scientifique, également appelé physicalisme ou matérialisme scientifique, est une démarche philosophique - que l'on doit notamment au philosophe David Hume ("Traité de la nature humaine" - 1739*) - qui postule que tous les phénomènes observables dans l'univers, incluant les objets physiques, les propriétés mentales, les processus cognitifs et les expériences subjectives, les interactions sociales etc. peuvent être en principe expliqués exclusivement par des lois naturelles et des processus physico-chimiques (voir l'ouvrage de Daniel Martin).
N.B : le matérialisme du point de vue philosophique n'a rien à voir avec le matérialisme en tant que consumérisme !

Pour le philosophe Miguel Espinoza : 

« Concernant le naturalisme réaliste universel, la nature est un réseau compact de causes multiples et variées »

Autrement dit, rien n'existe hors du cadre de la nature et de la physique (déterministe et indéterminisme quantique), soit une position opposée au spiritualisme ou à l'idéalisme. 

Comme le souligne Miguel Espinoza, les "concepts" idéalistes (spiritualistes) sont pures folies philosophiques qui avancent des idées aussi absurdes que : 
"Le mouvement n'existe pas ; le monde est un rêve ; le monde est ma sensation ; l'idée de l'homme est plus réel que l'homme concret de chair et d'os ; les objets n'existent que tant que quelqu'un les perçoit ; l'espace et le temps sont des formes pures a priori de la sensibilité ; l'esprit peut exister sans le cerveau ; notre esprit est immortel ; les animaux sont des machines ; notre cerveau-esprit est un ordinateur ; les symboles permettent de construire des mondes ; le Moi Absolu Infini... etc. Quiconque connaît ne serait-ce qu'une partie de l'histoire de la philosophie idéaliste pourra facilement allonger cette liste d'absurdités. Il n'est pas nécessaire d'être Sancho Pança, il suffit d'être raisonnable pour être perplexe. Comment affirmer que le mouvement n'existe pas si pour penser cette proposition il faut une activité neuronale, si, pour l'exprimer à haute voix, il faut bouger la langue ? Si le monde dépend de ma sensation, comment expliquer que les choses existaient avant ma naissance et existaient après ma mort ? Comment croire que l'espace serait une forme pure a priori de ma sensibilité alors même qu'il est la demeure des choses, des animaux et des étoiles ? D'ailleurs, avec des symboles on construit des œuvres d'art, des théories, pas des mondes. Ce qui est paradoxal dans cette situation, c'est que de telles affirmations ont été faites par des personnes intelligentes et cultivées.
La folie philosophique serait-elle essentielle à la condition humaine ?" (Réf.)
Ce qui n'implique pas pour autant une "sacralisation" de la science qui se voudrait la nouvelle religion "positiviste" : la recherche des lois naturelles est laborieuse, exigeante, évolutive... à l'inverse des textes "sacrés" "révélés", datés, contradictoires et figés pour l'éternité... mais riches d'exégèses diverses destinées notamment à atténuer  - à l'aune de notre morale actuelle - les horreurs "divines" des textes fondateurs.

Donc dans la conception philosophique naturaliste (matérialiste), toute action, pensée, intention, sensation etc. est le fruit des déterminations et indéterminations diverses (internes et externes à l'individu), en interactions permanente dans le cadre de la survie (théorie de l'évolution). Ce qui exclut toute possibilité de libre arbitre humain "réel" (ontologique), l'un des sujets les plus prégnants de l'humanité (voir "Libre arbitre : QUEZACO ?")

Et l'on ne peut pas faire l'économie de cette question de fond. Dans la vie quotidienne, il est indispensable de prendre des décisions et d'adopter des positions, même face à des questions complexes. L'hypothèse - de loin la plus crédible - est celle où la sensation de libre arbitre est une émergence de processus déterministes du cerveau, façonnée par l'évolution pour améliorer notre survie et notre capacité à naviguer dans des environnements sociaux complexes. Cette conception matérialiste philosophique et scientifique permet d'expliquer comment nous percevons notre capacité à faire des choix tout en reconnaissant que ces choix sont déterminés par des facteurs génétiques et environnementaux. Cela suggère que, bien que nous ressentions une forme de liberté, celle-ci est en fait encadrée par des déterminismes sous-jacents, connus ou inconnus.

Le "cogito ergo sum" cartésien s'inverse et devient "sum ergo cogito" dans une vision naturaliste scientifique où l'existence est "première" et la pensée un "produit" - une propriété émergente - de l'existence ; non l'inverse. Descartes a séparé l'esprit du corps dans une dualité que scientifiquement plus personne ne reconnaît mais qui reste au cœur du concept de libre arbitre ontologique, alors que pour le Naturalisme Scientifique, tout provient du corps - esprit compris - en interaction avec l'environnement.

Quelle réponse avez-vous à cette question cruciale : comment se fait-il que des spécialistes de tous domaines (philosophie, justice, économie, politique, sciences sociales...), bardés pourtant des mêmes diplômes, en viennent à prononcer des avis contraires, des convictions différentes si un libre arbitre survolait les déterminants de toutes sortes et avait le dernier mot d'un spécialiste à l'autre, indépendamment des diverses déterminations non choisies librement ? Tout le monde devrait être d'accord sur tout si ce libre arbitre était équitablement partagé et tout puissant chez les humains (à l'exceptions des malades mentaux qui n'en auraient plus ?). Et comme personne (ou presque) n'est d'accord avec son voisin, cela reviendrait à penser qu'il existerait autant de "libres arbitres" (LA) que d'individus ? Certains en auraient "beaucoup", d'autres moins... Ce qui, de fait, ressemble fort à un... déterminant ; soit l'inverse du LA qui devrait être la chose la mieux partagée chez l'humain pour les tenants de cette chimère ! 
Un peu comme " l'Esprit SAINT" - censé guider les cardinaux pour le meilleur choix de Pape - et qui leur souffle à l'oreille des noms différents. D'où des fumées noires pendant quelque jours voire semaines... Joueur cet Esprit SAINT ! A moins que ce ne soient les déterminations cardinales différentes qui s'affrontent ? En fait, pas plus que les malades mentaux, les humains "normaux" et les cardinaux n'ont une faculté proprement surnaturelle, Libre Arbitre ou Esprit SAINT, en contradiction frontale avec les lois naturelles qui gouvernent toute matière ; cerveau compris. 

Cette perspective n'élimine pas pour autant l'importance de la responsabilité et de l'éthique dans nos actions. Au contraire, elle nous pousse à être plus compassionnels et compréhensifs envers les circonstances déterminantes des autres (humains comme animaux), tout en cherchant des moyens d'améliorer l'équité et la justice dans la société.

Au moment historique où se développent des concepts aussi aberrants que celui des vérités alternatives, des post-vérités où chacun s'enferme dans sa bulle de convictions irrationnelles ("grâce" aux réseaux sociaux notamment), la recherche d'un socle commun des réalités semble une nécessité urgente et absolue dans le cadre d'une laïcité étendue et d'un contrat social acceptable par tous. La science s'est construite contre le "sens commun", contre les vérités et idées reçues, mais on n'a toujours pas actualisé le corpus psychologique et intellectuel correspondant. On continue de penser et de parler comme Aristote ! (voir https://www.youtube.com/watch?v=oKUOFUlUTsY).

Soit l'importance d'un universalisme inclusif - qui ne nie pas les identités - mais qui abandonne les énoncés métaphysiques (transcendance / ontologie / qu'est-ce que l'être ? / quelle est la nature de la réalité ? / dieu existe-t-il ? / l'âme est-elle immortelle ? etc.), soit autant d'entités contradictoires, non vérifiables empiriquement dans le cadre de notre vie commune.

Pourrait-on enfin focaliser notre réflexion sur ce que l'on sait plutôt que sur ce que l'on ne sait pas ? Car le choix entre spiritualisme et matérialisme est tout sauf une discussion de salon en fin de soirée. Les conséquences sont "déterminantes" pour l'humanité et son écosystème à l'heure de la bombe nucléaire, des massacres en tous genres, du "moi d'abord" contre tous les autres.

Nos pires erreurs ne découlent pas de ce que nous ne savons pas, mais de ce que nous sommes persuadés de savoir. Sans omettre le fait qu'une théorie scientifique puisse avoir des conséquences qui choquent nos convictions ou qui contredisent nos valeurs, mais ce n'est pas pour autant une raison suffisante de la rejeter.

"La science n'est pas une illusion... et ce serait une illusion de croire que nous puissions trouver ailleurs ce qu'elle ne peut pas nous donner" (S. Freud)

Ci-dessous un vidéo de Présentation générale (1) suivie  d'une seconde partie (Présentation générale 2) concernant les conséquences sociales, économiques, politiques, judiciaires etc. de cette approche philosophique et scientifique permise par le naturalisme scientifique.

Autre possibilité : voir la chaîne Youtube présentant 9 vidéos.

Bonne lecture !

Cliquer sur le carré en bas à droite de l'écran vidéo 
pour la voir en plein écran



------------------------------------------------------------------------

"Présentation générale 2"
Dans cette vidéo, il sera question des conséquences du Naturalisme Scientifique. 


Si vous souhaitez avoir - en 2 heures - une vision d'ensemble sur ce problème de fond philosophique et scientifique concernant le libre arbitre, voici une vidéo anglophone (traduction française possible). Notons que le terme de responsabilité humaine énoncé dans cette vidéo ne fait pas la distinction, pourtant absolument nécessaire, entre la culpabilité (l'individu pourrait faire "autrement" que ce qu'il fait) et la responsabilité interindividuelle et sociale qui doit être conservée, sans punition (voir Naturalisme Scientifique: Mais alors, sans culpabilité ni punition possible... que faire ?).


Terminons sur une petite note d'humour avec cette vidéo du trop méconnu Didier Bénureau et ses 400.000 francs : une ode à la survie au sens large. 
Survie qui passe ici par l'accumulation de pâtes en vue de pénuries possibles (guerre etc.) ; rivalités et "distinction" afin de s'extraire de la "masse" en montrant sa supériorité... 
Au delà du sketch, cette survie à tout prix est omniprésente dans les concepts humains de moralité, de justice, de droit, de solidarité, des sciences (biologie et psychologie évolutionnaires, médecine...), des religions (vie éternelle) etc. 
Toute vie humaine (et animale) est peu ou prou centrée sur cette recherche permanente de la survie. 
C'est globalement ce que ce blog tente humblement d'explorer 😇


__________________________________________________

Et pour aller plus loin, le livre "La dernière blessure" 
centré sur la notion du libre arbitre (illusoire)... 
en cliquant sur l'image ci-dessous


Gerard 't Hooft, prix Nobel de physique, ne croit pas au libre arbitre !

Gerard 't Hooft, physicien néerlandais et lauréat du prix Nobel de physique en 1999, est reconnu pour ses contributions majeures à la physique théorique, notamment en théorie des champs, en gravitation quantique et sur le principe holographique. 

Ses réflexions sur le libre arbitre humain s’inscrivent dans le cadre de ses travaux sur la mécanique quantique et les fondements de la physique : il adopte une position déterministe, influencée par sa vision du monde physique.

Selon lui, les lois fondamentales de la physique, y compris celles de la mécanique quantique, suggèrent que tous les événements, dont les actions humaines, sont en principe déterminés par des conditions initiales et des lois physiques. Cette perspective découle de son travail sur les théories des variables cachées et sur une interprétation déterministe de la mécanique quantique, où il explore l’idée que la nature apparemment probabiliste des phénomènes quantiques pourrait être expliquée par des mécanismes sous-jacents déterministes, comme dans ses travaux sur les automates cellulaires quantiques.

Dans son article intitulé "The Cellular AutomatonInterpretation of Quantum Mechanics" (2016), 't Hooft propose une interprétation de la mécanique quantique où les états de l’univers sont gouvernés par des règles déterministes à des échelles fondamentales, même si celles-ci apparaissent comme probabilistes à des échelles macroscopiques. Cette vision implique que les processus cérébraux, qui sous-tendent les décisions humaines, sont eux aussi déterminés par des processus physiques, ce qui remet en question l’idée d’un libre arbitre au sens classique (c’est-à-dire la capacité d’agir indépendamment de toute causalité physique). Il soutient que ce que nous percevons comme des choix libres pourrait être le résultat de processus complexes mais déterministes dans le cerveau, influencés par des facteurs biologiques, environnementaux et physiques.

 Dans une interview donnée à Quanta Magazine en 2016, 't Hooft exprime clairement son scepticisme envers le libre arbitre : 

" Je pense que le libre arbitre est une illusion. Tout ce qui se passe dans l’univers, y compris ce qui se passe dans nos cerveaux, découle des lois de la physique." 

Cette déclaration reflète son rejet d’un libre arbitre indépendant, aligné qu'il est sur une vision matérialiste et déterministe du monde.

La position de 't Hooft s’inscrit dans le débat classique entre déterminisme et libre arbitre. Le déterminisme, comme défendu par des penseurs tels que Spinoza ou, plus récemment, par des neuroscientifiques de plus en plus nombreux postule que tous les événements, y compris les décisions humaines, sont causés par des facteurs antérieurs (biologiques, environnementaux, ou physiques). Gerard 't Hooft s’appuie sur cette idée, en la renforçant par ses recherches en physique théorique, notamment sur le principe holographique, qui suggère que l’univers est régi par des lois fondamentales cohérentes et prévisibles, même si leur complexité peut donner l’impression de hasard ou... de liberté.

Cependant, Hooft ne nie pas totalement la perception subjective du libre arbitre. Dans son livre In Search of the Ultimate BuildingBlocks (1996), il aborde la complexité des systèmes physiques, y compris le cerveau humain, et suggère que la sensation de libre arbitre pourrait émerger de la complexité des interactions déterministes. 

Comme Spinoza, qui considérait le libre arbitre comme une illusion due à l’ignorance des causes qui déterminent nos actions (Éthique, 1677), Hooft voit le libre arbitre comme un artefact de notre méconnaissance des processus physiques complexes.

Les expériences de Libet dans les années 1980, montrant que l’activité cérébrale précède la conscience d’une décision, soutiennent l’idée que nos choix sont initiés par des processus inconscients, une idée compatible avec la vision de Hooft.

La position de 't Hooft soulève des questions philosophiques et éthiques importantes. Si le libre arbitre est une illusion, on doit alors remettre en question la responsabilité morale et juridique, en opposition à Thomas d’Aquin, pour qui le libre arbitre est nécessaire pour justifier les notions de récompense et de punition. Cependant, Hooft ne s’attarde pas sur ces implications éthiques, se concentrant principalement sur les aspects scientifiques.

Certains critiques, comme les défenseurs du compatibilisme (par exemple, Daniel Dennett), argumentent que même dans un univers déterministe, une forme de liberté pratique peut exister, basée sur la capacité des individus à agir selon leurs désirs et raisons, même si ceux-ci sont déterminés... Ce qui est incompréhensible : comment des déterminants pourraient créer de la liberté ontologique (voir Dennet et le compatibilisme).

Hooft rejette à raison cette aberration philosophique en insistant sur le caractère fondamentalement déterministe des processus physiques.

Sur sa vision de la physique quantique (sous-titres en français possibles) :

Références

  • 't Hooft, G. (2016). The Cellular Automaton Interpretation of Quantum Mechanics. Springer. Disponible sur : arXiv:1405.1548.
  • Interview de Gerard 't Hooft dans Quanta Magazine, 2016 : « Free Will Is an Illusion, but We Still Need to Make Choices ». Disponible sur : www.quantamagazine.org.
  • 't Hooft, G. (1996). In Search of the Ultimate Building Blocks. Cambridge University Press.

                     Retour au sommaire

La manipulation dans tous ses états... ou presque

L’illusion du choix "libre" : ingénierie de la manipulation et vulnérabilité du libre arbitre

De la décision d'achat individuelle aux mouvements d'opinion électoraux, l'être humain évolue dans un environnement saturé de stimuli conçus pour orienter ses représentations. Si le concept classique de libre arbitre repose sur l'idée d'un sujet conscient, autonome et maître de ses choix, la psychologie cognitive, les neurosciences et la sociologie des médias révèlent une réalité nettement plus complexe : nos décisions sont largement influencées par des mécanismes délibérés d'ingénierie sociale. La manipulation individuelle ne consiste pas à contraindre par la force, mais à exploiter la manière dont le cerveau humain traite l'information.

Dans Système 1 / Système 2 : Les deux vitesses de la pensée, le prix Nobel Daniel Kahneman modélise l'architecture décisionnelle humaine :

  • Le Système 1 : Rapide, automatique, émotionnel et inconscient.
  • Le Système 2 : Lent, analytique, délibératif et coûteux en énergie cognitive.

L'ingénierie de la persuasion cherche quasi systématiquement à paralyser le Système 2 pour faire basculer l'individu sur le Système 1. Les biais cognitifs (biais de confirmation, ancrage, effet de cadrage) constituent le point d'entrée privilégié de ces stratégies.

En psychologie sociale, des chercheurs comme Richard Thaler et Cass Sunstein ont conceptualisé la théorie du Nudge (le « coup de pouce »). En modifiant l'architecture du choix (la manière dont les options sont présentées), il est possible d'inciter un individu à adopter un comportement précis tout en lui laissant l'illusion d'une totale autonomie.

De Le Bon à Bernays

Dès la fin du XIXᵉ siècle, Gustave Le Bon (Psychologie des Foules, 1895) observe que l'individu plongé dans la foule subit une diminution de ses capacités de raisonnement critique, remplacées par une transmissibilité affective rapide.

Edward Bernays, neveu de Sigmund Freud et père des relations publiques modernes, théorise cette dynamique dans Propaganda (1928) :

« La manipulation consciente et intelligente des habitudes et des opinions organisées des masses est un élément important dans une société démocratique. »

En appliquant la psychanalyse à la communication de masse, Bernays montre qu'on ne vend pas un produit ou une idée pour sa valeur intrinsèque, mais en l'associant à des désirs inconscients ou à des peurs refoulées.

Les expériences de Salomon Asch sur le conformisme prouvent qu'un individu est prêt à nier l'évidence de ses propres sens pour s'aligner sur le jugement d'un groupe. L'angoisse de l'isolement social prime souvent sur l'analyse rationnelle.

L'écosystème médiatique : des réseaux traditionnels au Web algorithmique

Les supports d'information ont évolué de la diffusion unidirectionnelle à la capture personnalisée de l'attention.

Noam Chomsky et Edward Herman (La Fabrique du consentement, 1988) décrivent comment les médias de masse traditionnels filtrent l'information à travers des contraintes économiques, financières et institutionnelles. La manipulation s'y exerce par deux leviers majeurs :

  1. L'agenda-setting (Théorie de l'ordre du jour) : Les médias ne dictent pas directement ce qu'il faut penser, mais ils sélectionnent ce à quoi il faut penser.
  2. Le cadrage (Framing) : La sélection du vocabulaire et du contexte oriente l'interprétation d'un événement.

Les écrans et l'économie de l'attention

L'émergence des plateformes numériques a amplifié ces mécanismes en s'appuyant sur les neurosciences comportementales :

  • La boucle de rétroaction dopaminergique : Les notifications, le défilement infini (infinite scroll) et les likes exploitent le système de récompense du cerveau, générant une dépendance comportementale.
  • Les algorithmes de recommandation : Conçus pour maximiser le temps d'engagement, ils privilégient les contenus générant de la colère ou de l'emportement, créant des chambres d'écho et accentuant la polarisation idéologique.
  • Le micro-ciblage comportemental : L'analyse des métadonnées permet de dresser des profils psychométriques précis (ex. modèle OCEAN à voir en fin d’article) pour adresser des messages sur mesure à des micro-groupes ciblés.

La manipulation politique : de la propagande à l'ingénierie électorale

En sphère politique, la manipulation vise la captation et l'orientation des suffrages ou le maintien de l'ordre social.

Époque / Modèle

Outils majeurs

Objectif principal

Propagande d'État classique

Affiches, radio, contrôle de la presse

Adhésion idéologique totale

Communication politique télévisuelle

Éléments de langage (storytelling), image publique

Séduction des masses et cadrage des débats

Ingénierie numérique comportementale

Micro-ciblage, bot farms, fuites orientées

Polarisation, abstention ciblée, démobilisation

La politique moderne s'appuie fréquemment sur le storytelling (scénarisation du discours public) afin de substituer le récit émotionnel à l'analyse budgétaire, sociale ou juridique.

La remise en cause philosophique et scientifique du libre arbitre

La vulnérabilité aux manipulations interroge le concept même de libre arbitre. Est-il possible de parler de liberté de la volonté (libre arbitre) dans un environnement informationnel entièrement structuré ?

Les travaux pionniers de Benjamin Libet dans les années 1980, prolongés par la neuro-imagerie moderne, montrent que le cerveau prépare une décision motrice plusieurs millisecondes (voire secondes) avant que l'individu ne prenne conscience de sa propre intention d'agir. L'impression d'avoir « choisi » à cet instant précis serait une rationalisation a posteriori produite par la conscience.

D'un point de vue sociologique, Spinoza soulignait déjà dans l' Éthique :

« Les hommes se trompent en ce qu'ils se croient libres ; et cette opinion consiste en cela seul qu'ils ont conscience de leurs actions et ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés. »

Pierre Bourdieu formalisera cela à travers la notion d'habitus : nos goûts, opinions et choix politiques sont le produit de structures sociales intériorisées.

Le problème du libre arbitre face à la manipulation moderne réside dans l'asymétrie des moyens : d'un côté, un cerveau humain doté de capacités d'attention limitées ; de l'autre, des architectures technologiques, marketing et politiques dotées de puissances calculatoires massives exploitant la totalité des biais cognitifs répertoriés.

L’exemple des « mentalistes » en dit beaucoup sur les manipulations cognitives dont nous n’avons aucune conscience. Un mentaliste ne lit pas dans les pensées : il exploite systématiquement nos déterminismes cognitifs, ce qui constitue au passage un argument puissant contre l’idée d’un libre arbitre “fort” ; la volonté humaine se révèle hautement manipulable, prédictible et orientable.

En conséquence, si le libre arbitre absolu (métaphysique / ontologique) apparaît comme une illusion au regard des sciences cognitives et sociales, l'autonomie relative demeure un chantier d'émancipation.

Face à la sophistication des techniques de manipulation de masse et de ciblage individuel, la préservation d'une forme d'autonomie repose moins sur une « volonté pure » planant au-dessus des déterminants que sur des garde-fous collectifs et individuels :

  • littératie numérique (capacité d'un individu à utiliser les technologies, les outils et les plateformes numériques avec confiance, esprit critique et créativité pour chercher, comprendre, évaluer, produire et communiquer de l'information),
  • développement de l'esprit critique,
  • régulation des algorithmes de captation de l'attention et prise de conscience des biais déterminant nos propres jugements.

Encore faut-il posséder les « déterminants » culturels permettant d’atteindre ces objectifs ambitieux…

________________________________________________

L'affaire Cambridge Analytica (dévoilée au grand public en mars 2018 par les lanceurs d'alerte Christopher Wylie et Kaiser) constitue l'un des exemples les plus aboutis d'ingénierie comportementale appliquée aux processus électoraux. Elle illustre la convergence directe entre la psychométrie, le captage de métadonnées à grande échelle et le micro-ciblage psychographique, visant à contourner la délibération rationnelle des électeurs.

Au cœur du dispositif de Cambridge Analytica réside l'utilisation du modèle OCEAN (ou Big Five), développé en psychologie cognitive pour cartographier la personnalité selon cinq traits fondamentaux :

  • Openness (Ouverture à l'expérience) : curiosité intellectuelle, attrait pour l'inconnu vs routine et tradition.
  • Conscientiousness (Conscientiosité) : discipline, sens du devoir, organisation vs impulsivité.
  • Extraversion (Extraversion) : recherche d'interactions sociales, énergie vs introversion et réserve.
  • Agreeableness (Agreabilité) : coopérativité, empathie vs méfiance et esprit de compétition.
  • Neuroticism (Névrosisme) : instabilité émotionnelle, vulnérabilité à l'anxiété et à la peur.

En 2013, le chercheur Michal Kosinski (Université de Cambridge) démontre qu'il est possible de prédire avec une précision statistique remarquable le profil OCEAN d'un individu à partir de ses seuls « likes » Facebook. En analysant environ 68 « likes », un algorithme connaît le profil psychologique d'un utilisateur mieux que ses amis ; avec 300 « likes », il le connaît mieux que son conjoint.

Pour appliquer ce modèle à l'échelle industrielle lors du référendum sur le Brexit et de la campagne présidentielle américaine de 2016 (campagne Trump), Cambridge Analytica a procédé en trois étapes :

  1. L'aspiration des données via thisisyourdigital life : Aleksandr Kogan, chercheur à Cambridge, développe une application de test psychologique sur Facebook. Environ 270.000 utilisateurs rémunérés complètent le questionnaire.
  2. L'effet de réseau (l'aspiration en grappe) : En exploitant les failles des CGU de l'API de Facebook de l'époque, l'application ne récolte pas seulement les données des testeurs, mais également la totalité des données privées de leur réseau d'amis. Les données personnelles de près de 87 millions d'utilisateurs sont ainsi siphonnées sans leur consentement explicite.
  3. L'entraînement des algorithmes de machine learning : En croisant les réponses au questionnaire psychométrique avec l'historique d'activité sur la plateforme, Cambridge Analytica bâtit un modèle prédictif capable de deviner le profil OCEAN des 87 millions d'individus sans qu'ils n'aient jamais passé le moindre test.

Le micro-ciblage traditionnel s'appuyait sur des critères sociodémographiques lourds (âge, genre, catégorie socio-professionnelle, localisation). Cambridge Analytica a substitué ou enrichi ces critères par un ciblage psychographique, adaptant l'argumentation non pas à ce que sont les gens, mais à la manière dont leur cerveau réagit.

Exemples d'applications concrètes de cadrage (framing)

Sur un même enjeu, ici le second amendement (droit de porter des armes aux États-Unis), les visuels et les textes de la publicité étaient déclinés selon le profil psychologique :

  • Pour un individu à haut Névrosisme et faible Agreabilité : Un visuel anxiogène montrant un cambrioleur brisant la vitre d'une maison, associé au message : « Ne laissez pas votre famille sans défense. Conservez votre droit à l'auto-défense. »
  • Pour un individu à forte Conscientiosité et Forte Ouverture : Une image valorisante d'un père transmettant la chasse à son fils dans la nature, accompagnée du texte : « Une tradition américaine fondée sur la responsabilité et le respect de la nature. »

Stratégie politique : cibler les abstentionnistes et la polarisation

Plutôt que d'essayer de convaincre des partisans adverses de changer d'avis (opération coûteuse et inefficace), l'ingénierie comportementale de Cambridge Analytica s'est concentrée sur deux leviers :

  1. La mobilisation des indécis : Identifier dans les États clés (Swing States) les électeurs dont le profil psychologique indiquait une réceptivité aux discours de rupture.
  2. La démobilisation ciblée (Suppression de vote) : Diffuser des campagnes d'informations négatives (publicités visibles uniquement par le destinataire) ciblant spécifiquement certaines franges de la population - comme l'électorat afro-américain - pour susciter le découragement et inciter à l'abstention.

Portée éthique et pertinence vis-à-vis du libre arbitre

L'affaire Cambridge Analytica pose directement la question de la souveraineté du jugement politique :

  • Asymétrie d'information et opacité : L'électeur ciblé ignore pourquoi il voit une publicité spécifique, ne sait pas que son profil psychologique a été extrait et ne peut pas vérifier la véracité du contenu (souvent diffusé sous forme de messages éphémères).
  • Exploitation des failles neurobiologiques : En personnalisant le message pour toucher les peurs inconscientes (névrosisme) ou le besoin d'appartenance (extraversion), la communication ne sollicite plus le Système 2 (analyse critique du programme), mais active les circuits du Système 1 (émotionnel et réactif).
  • Perversion du débat démocratique : La démocratie repose sur un espace public partagé où les citoyens débattent d'arguments communs. Le micro-ciblage psychologique fragmente la société en millions de bulles perceptives hermétiques, rendant le débat contradictoire impossible.

Bon, ben : bon vote !

Retour au sommaire