L'idéologie - terme bien trop souvent considéré négativement - est à nouveau l'éléphant au milieu de la pièce, notamment dans le contexte géopolitique actuel.
De fait, entre spiritualisme (idéalisme) et naturalisme (matérialisme), il faut nécessairement "choisir" ! Que ce choix soit pleinement conscient ou non...(voir "MATÉRIALISME ou IDÉALISME" ?)
C'est ce que nous dit d'ailleurs Blaise Pascal, à raison :
« Le juste est de ne point parier. Mais il faut parier.
Cela n’est pas volontaire, vous êtes embarqué. »
Le naturalisme scientifique, également appelé physicalisme ou matérialisme scientifique, est une démarche philosophique - que l'on doit notamment au philosophe David Hume ("Traité de la nature humaine" - 1739*) - qui postule que tous les phénomènes observables dans l'univers, incluant les objets physiques, les propriétés mentales, les processus cognitifs et les expériences subjectives, les interactions sociales etc. peuvent être en principe expliqués exclusivement par des lois naturelles et des processus physico-chimiques (voir l'ouvrage de Daniel Martin).
N.B : le matérialisme du point de vue philosophique n'a rien à voir avec le matérialisme en tant que consumérisme !
Pour le philosophe Miguel Espinoza :
« Concernant le naturalisme réaliste universel, la
nature est un réseau compact de causes multiples et variées »
Comme le souligne Miguel Espinoza, les "concepts" idéalistes (spiritualistes) sont pures folies philosophiques qui avancent des idées aussi absurdes que :
"Le mouvement n'existe pas ; le monde est un rêve ; le monde
est ma sensation ; l'idée de l'homme est plus réel que l'homme concret de chair
et d'os ; les objets n'existent que tant que quelqu'un les perçoit ; l'espace
et le temps sont des formes pures a priori de la sensibilité ; l'esprit peut
exister sans le cerveau ; notre esprit est immortel ; les animaux sont des
machines ; notre cerveau-esprit est un ordinateur ; les symboles permettent de construire
des mondes ; le Moi Absolu Infini... etc. Quiconque connaît ne serait-ce qu'une
partie de l'histoire de la philosophie idéaliste pourra facilement allonger
cette liste d'absurdités. Il n'est pas nécessaire d'être Sancho Pança, il suffit
d'être raisonnable pour être perplexe. Comment affirmer que le mouvement
n'existe pas si pour penser cette proposition il faut une activité neuronale,
si, pour l'exprimer à haute voix, il faut bouger la langue ? Si le monde dépend
de ma sensation, comment expliquer que les choses existaient avant ma naissance
et existaient après ma mort ? Comment croire que l'espace serait une forme pure a priori de ma sensibilité
alors même qu'il est la demeure des choses, des animaux et des étoiles ?
D'ailleurs, avec des symboles on construit des œuvres d'art, des théories, pas
des mondes. Ce qui est paradoxal dans cette situation, c'est que de telles
affirmations ont été faites par des personnes intelligentes et cultivées.
La folie philosophique serait-elle essentielle à la
condition humaine ?" (Réf.)
Ce qui n'implique pas pour autant une "sacralisation" de la science qui se voudrait la nouvelle religion "positiviste" : la recherche des lois naturelles est laborieuse, exigeante, évolutive... à l'inverse des textes "sacrés" "révélés", datés, contradictoires et figés pour l'éternité... mais riches d'exégèses diverses destinées notamment à atténuer - à l'aune de notre morale actuelle - les horreurs "divines" des textes fondateurs.
Donc dans la conception philosophique naturaliste (matérialiste), toute action, pensée, intention, sensation etc. est le fruit des déterminations et indéterminations diverses (internes et externes à l'individu), en interactions permanente dans le cadre de la survie (théorie de l'évolution). Ce qui exclut toute possibilité de libre arbitre humain "réel" (ontologique), l'un des sujets les plus prégnants de l'humanité (voir "Libre arbitre : QUEZACO ?")
Et l'on ne peut pas faire l'économie de cette question de fond. Dans la vie quotidienne, il est indispensable de prendre des
décisions et d'adopter des positions, même face à des questions complexes. L'hypothèse - de loin la plus crédible - est celle où la sensation de libre arbitre est une
émergence de processus déterministes du cerveau, façonnée par l'évolution pour
améliorer notre survie et notre capacité à naviguer dans des environnements
sociaux complexes. Cette conception matérialiste philosophique et scientifique permet d'expliquer comment nous percevons
notre capacité à faire des choix tout en reconnaissant que ces choix sont
déterminés par des facteurs génétiques et environnementaux. Cela suggère que, bien que nous ressentions une forme de liberté, celle-ci est en fait
encadrée par des déterminismes sous-jacents, connus ou inconnus.
Le "cogito ergo sum" cartésien s'inverse et devient "sum ergo cogito" dans une vision naturaliste scientifique où l'existence est "première" et la pensée un "produit" - une propriété émergente - de l'existence ; non l'inverse. Descartes a séparé l'esprit du corps dans une dualité que scientifiquement plus personne ne reconnaît mais qui reste au cœur du concept de libre arbitre ontologique, alors que pour le Naturalisme Scientifique, tout provient du corps - esprit compris - en interaction avec l'environnement.
Quelle réponse avez-vous à cette question cruciale : comment se fait-il que des spécialistes de tous domaines (philosophie, justice, économie, politique, sciences sociales...), bardés pourtant des mêmes diplômes, en viennent à prononcer des avis contraires, des convictions différentes si un libre arbitre survolait les déterminants de toutes sortes et avait le dernier mot d'un spécialiste à l'autre, indépendamment des diverses déterminations non choisies librement ? Tout le monde devrait être d'accord sur tout si ce libre arbitre était équitablement partagé et tout puissant chez les humains (à l'exceptions des malades mentaux qui n'en auraient plus ?). Et comme personne (ou presque) n'est d'accord avec son voisin, cela reviendrait à penser qu'il existerait autant de "libres arbitres" (LA) que d'individus ? Certains en auraient "beaucoup", d'autres moins... Ce qui, de fait, ressemble fort à un... déterminant ; soit l'inverse du LA qui devrait être la chose la mieux partagée chez l'humain pour les tenants de cette chimère ! Un peu comme " l'Esprit SAINT" - censé guider les cardinaux pour le meilleur choix de Pape - et qui leur souffle à l'oreille des noms différents. D'où des fumées noires pendant quelque jours voire semaines... Joueur cet Esprit SAINT ! A moins que ce ne soient les déterminations cardinales différentes qui s'affrontent ? En fait, pas plus que les malades mentaux, les humains "normaux" et les cardinaux n'ont une faculté proprement surnaturelle, Libre Arbitre ou Esprit SAINT, en contradiction frontale avec les lois naturelles qui gouvernent toute matière ; cerveau compris.
Cette perspective n'élimine pas pour autant l'importance de la responsabilité
et de l'éthique dans nos actions. Au contraire, elle nous pousse à être plus
compassionnels et compréhensifs envers les circonstances déterminantes des autres (humains comme animaux), tout en
cherchant des moyens d'améliorer l'équité et la justice dans la société.
Au moment historique où se développent des concepts aussi aberrants que celui des vérités alternatives, des post-vérités où chacun s'enferme dans sa bulle de convictions irrationnelles ("grâce" aux réseaux sociaux notamment), la recherche d'un socle commundes réalités semble une nécessité urgente et absolue dans le cadre d'une laïcité étendue et d'un contrat social acceptable par tous. La science s'est construite contre le "sens commun", contre les vérités et idées reçues, mais on n'a toujours pas actualisé le corpus psychologique et intellectuel correspondant. On continue de penser et de parler comme Aristote ! (voir https://www.youtube.com/watch?v=oKUOFUlUTsY).
Soit l'importance d'un universalisme inclusif - qui ne nie pas les identités - mais qui abandonne les énoncés métaphysiques (transcendance / ontologie / qu'est-ce que l'être ? / quelle est la nature de la réalité ? / dieu existe-t-il ? / l'âme est-elle immortelle ? etc.), soit autant d'entités contradictoires, non vérifiables empiriquement dans le cadre de notre vie commune.
Pourrait-on enfin focaliser notre réflexion sur ce que l'on sait plutôt que sur ce que l'on ne sait pas ? Car le choix entre spiritualisme et matérialisme est tout sauf une discussion de salon en fin de soirée. Les conséquences sont "déterminantes" pour l'humanité et son écosystème à l'heure de la bombe nucléaire, des massacres en tous genres, du "moi d'abord" contre tous les autres.
Nos pires erreurs ne découlent pas de ce que nous ne savons
pas, mais de ce que nous sommes persuadés de savoir. Sans omettre le fait qu'une théorie scientifique puisse avoir des conséquences qui
choquent nos convictions ou qui contredisent nos valeurs, mais ce n'est pas pour autant une raison
suffisante de la rejeter.
"La science n'est pas une
illusion... et ce serait une illusion de croire que nous puissions trouver
ailleurs ce qu'elle ne peut pas nous donner" (S. Freud)
Ci-dessous un vidéo de Présentation générale (1) suivie d'une seconde partie (Présentation générale 2) concernant les conséquences sociales, économiques, politiques, judiciaires etc. de cette approche philosophique et scientifique permise par le naturalisme scientifique.
Dans cette vidéo, il sera question des conséquences du Naturalisme Scientifique.
Si vous souhaitez avoir - en 2 heures - une vision d'ensemble sur ce problème de fond philosophique et scientifique concernant le libre arbitre, voici une vidéo anglophone (traduction française possible). Notons que le terme de responsabilité humaine énoncé dans cette vidéo ne fait pas la distinction, pourtant absolument nécessaire, entre la culpabilité(l'individu pourrait faire "autrement" que ce qu'il fait) et la responsabilitéinterindividuelle et sociale qui doit être conservée, sans punition (voir Naturalisme Scientifique: Mais alors, sans culpabilité ni punition possible... que faire ?).
Terminons sur une petite note d'humour avec cette vidéo du trop méconnu Didier Bénureau et ses 400.000 francs : une ode à la survie au sens large.
Survie qui passe ici par l'accumulation de pâtes en vue de pénuries possibles (guerre etc.) ; rivalités et "distinction" afin de s'extraire de la "masse" en montrant sa supériorité...
Au delà du sketch, cette survie à tout prix est omniprésente dans les concepts humains de moralité, de justice, de droit, de solidarité, des sciences (biologie et psychologie évolutionnaires, médecine...), des religions (vie éternelle) etc.
Toute vie humaine (et animale) est peu ou prou centrée sur cette recherche permanente de la survie.
C'est globalement ce que ce blog tente humblement d'explorer 😇
Savoir sans faire : de l’acrasie individuelle à l’acrasie collective face à la crise climatique... ou comment foncer vers le mur en sifflotant.
Il existe une phrase d’Ovide qui semble avoir été
écrite pour notre époque :
Video meliora proboque, deteriora sequor.
On la traduit généralement ainsi : « Je vois le
meilleur, je l’approuve, et pourtant je suis le pire chemin » ou plus
simplement : « Je vois le bien, je l’approuve, et je fais le mal. »
Plus de
2000 ans plus tard, la situation nous est toujours familière. Nous savons qu'il faudrait arrêter de fumer. Nous
savons qu'il faudrait économiser davantage. Nous savons qu'il faudrait rédiger
aujourd'hui ce rapport que nous repoussons depuis trois semaines.
Pourtant nous
faisons autre chose.
Les Grecs avaient un mot pour désigner cette
étrange fracture intérieure : l’akrasia. Le terme est habituellement traduit par «
faiblesse de la volonté », même si cette traduction est imparfaite. Car le
problème n'est pas seulement celui d'une volonté insuffisante. Il est plus
troublant puisqu'il consiste à agir contre un jugement que l'on reconnaît pourtant
comme meilleur. Folie ?
Si ce phénomène paraît appartenir a priori à la psychologie
individuelle, il devient difficile d'ignorer sa présence dans la vie
collective. Depuis plus de trente ans, les États reconnaissent officiellement
la nécessité de réduire les émissions de gaz à effet de serre. Les rapports du
GIEC se succèdent et les sommets internationaux produisent des déclarations
souvent très ambitieuses. Les objectifs sont connus ; les trajectoires
nécessaires sont quantifiées. Les technologies permettant d'agir existent pour
une grande part. Mais pschitt : les émissions mondiales continuent à
rester très éloignées des trajectoires compatibles avec les objectifs affichés. Comment décrire une situation où nous affirmons
publiquement ce qu'il faudrait faire tout en organisant pratiquement le
contraire ?
L'idée d'une acrasie collective est tentante mais il faut s'en méfier. Car toutes les formes d'inaction ne sont pas des
formes de faiblesse. Il arrive que nous cédions à une tentation. Il arrive
aussi que nous ne croyions pas vraiment ce que nous prétendons savoir. Il
arrive enfin que certains acteurs aient parfaitement compris le problème tout
en ayant intérêt à retarder son traitement. Confondre ces situations revient à prescrire le
mauvais remède.
Aristote
contre Socrate
L'acrasie pose un problème philosophique d'une
redoutable simplicité. Comment peut-on faire volontairement ce que l'on
juge moins bon ?
Pour Socrate, la question est mal posée. Dans le Protagoras,
il soutient qu'un individu qui sait réellement ce qui est bien ne peut agir
autrement. Quand quelqu'un paraît agir contre son intérêt véritable, cela
signifie simplement qu'il ne comprend pas correctement la situation. L'ivrogne qui reprend un verre de trop ne serait
donc pas vaincu par le désir. Il commettrait une erreur de calcul. Si cette position possède une élégance
intellectuelle remarquable, elle présente un défaut majeur : elle
contredit l'expérience ordinaire. Nous faisons constamment ce que nous avions
décidé de ne pas faire.
C'est précisément ce qu'Aristote refuse
d'ignorer. Le livre VII de l’Éthique à Nicomaque part
de cette évidence : le phénomène existe. La tâche du philosophe n'est pas de le
dissoudre dans une théorie de la connaissance mais de l'expliquer. Sa solution reste aujourd'hui étonnamment
moderne. L'incontinent, explique-t-il, possède bien un
certain savoir. Toutefois ce savoir n'est pas pleinement actif au moment de
l'action. Aristote compare cet état à celui d'un homme ivre récitant des vers.
Les mots sont présents ; leur maîtrise ne l'est pas.
L'individu acratique n'est pas ignorant. Il n'est
pas davantage fou. Il ressemble plutôt à quelqu'un dont la compréhension cesse
momentanément d'exercer son pouvoir directeur.
Plus importante encore est la distinction
qu'Aristote introduit entre deux formes d'échec. Dans certains cas, nous avons délibéré
correctement puis nous n'exécutons pas notre décision. Dans d'autres, nous
cédons avant même d'avoir véritablement réfléchi. Cette différence paraît technique. Elle est
pourtant décisive.
Le fumeur qui craque après plusieurs semaines
d'abstinence ne ressemble pas à l'automobiliste qui prend machinalement sa
voiture sans même envisager une alternative. Dans un cas, la délibération a eu
lieu ; dans l'autre, elle a été court-circuitée. Toutes les formes d'acrasie ne
sont pas identiques.
Cette idée ancienne deviendra particulièrement
importante lorsqu'on essaiera d'appliquer le concept aux institutions et aux
politiques climatiques. Car une société peut échouer à mettre en œuvre
une décision qu'elle a prise. Elle peut aussi échouer à se donner les moyens de
réfléchir sérieusement à ce qu'elle fait. Ce ne sont pas les mêmes pathologies.
Pourquoi
savons-nous sans agir en conséquence ?
Longtemps, les philosophes ont abordé
l'acrasie comme un problème moral : pourquoi la volonté trahit-elle parfois le
jugement ?
Depuis quelques décennies, économistes et
psychologues ont déplacé la question. Ils ont cessé de demander pourquoi nous
étions "faibles". Ils ont commencé à demander pourquoi le temps lui-même semblait
déformer nos décisions. Si l'on propose à quelqu'un de recevoir une
petite somme aujourd'hui ou une somme plus importante dans un an, il choisira
souvent la seconde option. Mais si ces deux options deviennent imminentes (contexte d'urgence), le calcul
peut soudain s'inverser. La récompense immédiate acquiert un pouvoir
disproportionné.
George Ainslie a montré que ce phénomène n'avait
rien d'accidentel. Nous n'évaluons pas l'avenir comme une machine rationnelle
calculerait une trajectoire optimale. Nous accordons au présent une prime
excessive. La survie à court terme l'emporte sur celle à plus long terme. La fin du mois contre la fin du monde... Cette préférence pour l'immédiat crée des retournements constants de
décision.
La personne qui souhaite arrêter de fumer demain
est sincère. Le fumeur qui accepte une cigarette aujourd'hui
est tout aussi sincère. Ces deux individus sont la même
personne. D'une certaine manière, l'acrasie n'oppose pas
simplement la raison au désir. Elle oppose plusieurs versions de nous-mêmes. Le
moi qui planifie et le moi qui agit n'habitent pas le temps de la même manière. Cette idée éclaire une immense partie de nos
comportements ordinaires.
La procrastination en fournit probablement la
manifestation la plus pure. Chaque matin, remettre une tâche au lendemain
paraît presque raisonnable. Le coût du report semble minime. Après tout,
24 heures de plus ne changeront pas grand-chose. Puis les reports s'accumulent, et à la fin, l'individu se retrouve très exactement dans
la situation qu'il voulait éviter. Ce qui est frappant ici, c'est que personne n'a
jamais décidé de produire ce résultat. Il est émergé de centaines de décisions
locales qui semblaient chacune légitimes.
La question climatique possède une structure
étonnamment proche de ces exemples.
Aucun gouvernement ne décide explicitement de
compromettre l'avenir de sa population. Aucun responsable politique ne se présente devant
les électeurs en expliquant que les risques climatiques doivent être aggravés. Au contraire, presque tous proclament qu'il faut
agir. Et pourtant les reports se succèdent.
Une nouvelle infrastructure énergétique est autorisée
parce qu'elle est jugée nécessaire aujourd'hui. Une réforme est repoussée parce
que le contexte économique paraît défavorable. Une échéance est déplacée parce
qu'une autre crise occupe momentanément l'espace politique. Chaque décision prise isolément paraît souvent
défendable. Mais leur accumulation produit un résultat
collectif que personne ne revendique explicitement.
L'acrasie n'est peut-être rien d'autre que cela :
la fabrication progressive d'un avenir que personne n'avait véritablement
choisi.
Ulysse et le
problème du futur
Pour comprendre comment sortir de cette
situation, il faut revenir à un épisode plus ancien encore que les analyses
contemporaines. L'histoire est bien connue. Prévenu du danger des Sirènes, Ulysse sait qu'il
succombera à leur chant. Il ne compte donc pas sur sa
force morale future. Il ne se promet pas d'être héroïque et ne s'engage pas
dans un exercice de volonté "volontariste". Il fait quelque chose de beaucoup plus
intelligent : il modifie par avance les conditions de son
choix.
Il se fait attacher au mât !
Le geste semble trivial mais il contient une
vraie leçon politique. La plupart des discours moraux reposent sur
l'idée qu'il faudrait être plus vertueux. Ulysse raisonne autrement. Il admet d'abord sa vulnérabilité, puis il construit une situation dans laquelle
cette vulnérabilité devient moins dangereuse.
Jon Elster a fait de cet épisode le symbole de ce qu'il appelle le «
préengagement ». Une décision présente est utilisée pour limiter les options
futures. Cette stratégie est partout autour de nous. Lorsqu'un individu met en place un prélèvement
automatique vers un compte d'épargne, il pratique une forme de préengagement. Lorsqu'un ancien alcoolique évite certains lieux
ou certaines fréquentations, il pratique un préengagement. Lorsqu'un étudiant coupe son téléphone avant de
travailler, il pratique un préengagement etc.
Dans tous ces cas, la liberté n'est pas renforcée
par l'absence de contraintes. Elle est renforcée par des contraintes choisies. Cette idée heurte souvent nos intuitions
modernes car nous associons spontanément la liberté à
l'ouverture maximale des possibles. Pourtant l'expérience montre régulièrement le
contraire. Nous sommes en fait plus libres lorsque nous
avons organisé à l'avance certaines limites. Le véritable héritage d'Ulysse n'est peut-être
pas tant le courage mais l'art de se méfier de soi-même (voir aussi Penser contre son cerveau).
Mais peut-on
attacher une société à son mât ?
Ce qui fonctionne pour un individu peut-il
fonctionner pour un collectif ? Peut-on imaginer des équivalents institutionnels
de la corde d'Ulysse ? Cette interrogation traverse discrètement toute
la politique climatique contemporaine. Lorsqu'un État adopte une loi fixant des
objectifs de réduction des émissions, il tente de créer un engagement durable. Lorsqu'il met en place des budgets carbone, il
cherche à restreindre son champ d'action futur. Lorsqu'il confie l'évaluation des politiques
publiques à une autorité relativement indépendante, il tente de rendre plus
coûteux le reniement de ses propres promesses.
L'idée générale est toujours la même. Créer aujourd'hui les contraintes qui empêcheront
demain de céder à la facilité. Vue sous cet angle, une grande partie du débat
climatique cesse d'être un débat sur la vertu. Il devient un débat sur l'architecture
institutionnelle. Comment construire des institutions capables de
résister au court terme ? Comment maintenir des engagements à travers les
alternances politiques ? Comment faire exister les intérêts des
générations absentes dans des systèmes où seules les générations présentes
votent ?
Ces questions sont beaucoup plus difficiles que
celles que rencontre Ulysse car lui sait précisément qui doit être
attaché. Une démocratie, elle, doit décider qui a le droit
d'attacher qui... Et c'est là que commencent les difficultés
véritables.
Tout ramener à l'acrasie serait une erreur. Certaines formes d'inaction relèvent
effectivement d'un conflit entre jugement et comportement, d'autres non. Une personne est convaincue de la nécessité de
réduire les émissions et souhaite sincèrement modifier certaines habitudes.
Pourtant elle continue à adopter des comportements qu'elle désapprouve
elle-même. Nous sommes alors relativement proches du schéma
classique de l'acrasie. Mais ce n'est pas le seul type de situation.
Il existe aussi ce que Jean-Pierre Dupuy a décrit
comme une incapacité à croire ce que l'on sait.L'individu peut accepter intellectuellement la
réalité d'un danger sans parvenir à l'intégrer psychologiquement. Il répète les faits mais ceux-ci demeurent
abstraits. Ils n'ont pas encore acquis la consistance
émotionnelle nécessaire pour devenir réels. Dans ce cas, le problème n'est pas une volonté
défaillante mais une représentation défaillante.
Il existe une troisième situation, plus
troublante encore. Certains acteurs comprennent parfaitement les
enjeux tout en ayant intérêt à ralentir l'action collective. Parler alors de faiblesse de volonté devient inapproprié. La faiblesse suppose une défaite. Or il s'agit ici d'une stratégie. Cette distinction est politiquement importante. Car qualifier de faiblesse ce qui relève d'un
calcul d'intérêt revient souvent à excuser ce que l'on devrait au contraire
analyser comme un rapport de pouvoir.
Pourquoi les
institutions comptent davantage que les sermons
Une idée revient sans cesse dans les débats
publics sur le climat. Elle est généralement formulée sous des formes
différentes, mais son noyau est toujours le même : si chacun faisait un effort,
le problème serait en grande partie résolu. Cette intuition contient une part de vérité. Elle
contient aussi une illusion qui consiste à croire qu'un problème
produit par des systèmes complexes pourrait être résolu principalement par une
augmentation de la vertu individuelle. Or l'histoire de l'acrasie suggère exactement
l'inverse.
Autrement dit, le maillon faible n'est
généralement pas le jugement moral. C'est la structure de l'action et cette constatation vaut à plus forte raison pour
les sociétés. Supposons qu'une ville souhaite réduire sa
dépendance à l'automobile. Il est parfaitement possible de multiplier les
campagnes de communication, d'encourager les comportements vertueux, d'appeler
les habitants à la responsabilité. Mais tant que les transports collectifs restent
insuffisants, tant que les aménagements cyclables demeurent dangereux, tant que
l'organisation du territoire impose de longs déplacements quotidiens, les
appels moraux produiront peu d'effets.
Le problème n'est pas que les individus refusent
systématiquement de faire ce qu'ils jugent souhaitable. Le problème est qu'ils agissent à l'intérieur
d'un environnement qui rend certaines décisions faciles et d'autres coûteuses. C'est précisément pourquoi les chercheurs en
économie comportementale se sont progressivement intéressés moins aux défauts
des individus qu'aux architectures de choix.
Une société n'est pas seulement un ensemble de
citoyens. C'est aussi un ensemble de rails invisibles qui
orientent continuellement les comportements. La question politique essentielle cesse alors
d'être : « Comment convaincre les gens d'agir ? » et devient : « Dans quel monde leurs décisions
prennent-elles place ? »
La tentation
permanente du court terme
Le climat possède une caractéristique qui le
distingue de presque toutes les autres questions politiques. Une grande partie des bénéfices de l'action
apparaîtra longtemps après ceux qui ont pris les décisions. Chaque gouvernement hérite des bénéfices du
développement passé, tandis qu'une partie importante des coûts de l'inaction
n'apparaîtra que plus tard.
Stephen Gardiner a proposé pour cela une
expression devenue célèbre : une « tempête morale parfaite ». La formule est juste parce qu'elle décrit une
convergence exceptionnelle de difficultés. Les responsables politiques doivent agir à
l'intérieur de cycles électoraux courts. Les marchés fonctionnent largement selon des
horizons temporels limités et les médias privilégient naturellement l'événement
immédiat.
Les citoyens eux-mêmes vivent dans l'urgence de
leurs contraintes quotidiennes. Tout pousse vers le présent et presque rien ni personne, ne parle au nom du futur. Dans ces conditions, il ne suffit pas de
constater l'existence d'un intérêt collectif à long terme ; encore faut-il
construire des mécanismes capables de lui donner un poids réel dans les
décisions du présent.
Le paradoxe est alors frappant. Nos sociétés sont probablement les plus informées
de toute l'histoire humaine. Jamais nous n'avons disposé d'autant de modèles,
de mesures, de données, de capacités de prévision... et cette accumulation de connaissances
ne suffit pas. Le problème semble se situer désormais moins
dans la production du savoir que dans son incorporation institutionnelle.
Les
générations futures n'ont pas de siège à la table
Autre manière de formuler le
problème. Imaginons une assemblée où toutes les personnes
concernées par une décision seraient représentées. Pourtant quelque chose d'essentiel manque à cette
table imaginaire : les générations futures. Les personnes qui vivront à la fin du siècle
n'ont aucun représentant naturel. Elles ne votent pas, ne manifestent pas, ne financent aucune campagne électorale. Elles n'appartiennent à aucun groupe de pression.
Dès lors, la difficulté climatique n'est pas
seulement environnementale. Elle touche au cœur même de la représentation
politique. Comment prendre en compte les intérêts de
personnes qui ne peuvent participer aux procédures de décision ? Cette question explique le développement
d'institutions particulières. Commissaires aux générations futures, conseils
indépendants, budgets carbone, objectifs juridiquement contraignants,
évaluations périodiques. Toutes ces innovations répondent à la même
intuition : créer artificiellement une présence du futur dans
les délibérations du présent.
Leur existence témoigne de quelque chose
d'important : nous commençons à comprendre que certains problèmes ne peuvent
être résolus par la seule bonne volonté des acteurs. Ils exigent des structures capables de soutenir
cette volonté lorsqu'elle faiblit.
Il serait cependant dangereux d'en conclure que
les institutions suffisent. L'erreur inverse guette immédiatement. Une société n'est pas une machine que l'on
reprogramme depuis un centre de contrôle. Les règles n'agissent jamais dans le vide mais reposent sur des représentations, des
habitudes, des valeurs, des récits partagés.
L'une des découvertes les plus importantes des
dernières décennies est sans doute que l'information seule modifie rarement les
comportements. Les faits comptent, mais leur signification compte davantage encore. On peut connaître les chiffres du réchauffement
climatique sans parvenir à se représenter concrètement ce qu'ils impliquent. On peut comprendre les mécanismes physiques du
phénomène tout en continuant à le percevoir comme une abstraction lointaine.
C'est ici que les analyses de Jean-Pierre Dupuy
gardent toute leur pertinence. La difficulté n'est pas toujours l'ignorance. Parfois, nous savons sans croire véritablement. Nous admettons intellectuellement une possibilité
sans parvenir à l'habiter psychologiquement.
Le danger devient alors une information parmi
d'autres au lieu de devenir une réalité agissante. Cette dimension explique pourquoi les récits, les
images, les expériences vécues et les imaginaires collectifs jouent un rôle
décisif. Une transition écologique ne dépend pas seulement
de réglementations. Elle dépend aussi de la manière dont une société
raconte son avenir.
La leçon
d'Ulysse
L'épisode des Sirènes est souvent présenté comme
une ruse ingénieuse. Il révèle en fait quelque chose d'essentiel sur la
condition humaine. L'intelligence pratique consiste parfois moins à
renforcer sa volonté qu'à reconnaître honnêtement ses limites. Ulysse ne triomphe pas parce qu'il est
invulnérable à la tentation mais parce qu'il sait qu'il y sera
vulnérable.
Une grande partie de la pensée politique moderne
repose encore sur une image héroïque de l'individu rationnel, parfaitement
maître de lui-même, capable d'agir conformément à ses principes quelles que
soient les circonstances. L'acrasie rappelle constamment que cette image
est fausse. Nous sommes des êtres dépendants des contextes
dans lesquels nous choisissons. Nos certitudes peuvent vaciller. Cette fragilité constitue une dimension normale de la vie
humaine. La sagesse politique ne consiste donc pas à bâtir
des institutions pour des citoyens imaginaires dotés d'une volonté parfaite. Elle consiste à bâtir des institutions pour les
êtres réels que nous sommes.
Finalement, le concept d'acrasie n'explique évidemment pas
toute l'inaction climatique. Il ne rend pas compte à lui seul des conflits
d'intérêts, des stratégies industrielles, des rapports de pouvoir, des
désinformations organisées ou des logiques économiques. Mais il éclaire une dimension fondamentale du
problème. Nous avons tendance à interpréter l'écart entre
nos engagements et nos actes comme une simple question morale. Nous parlons
alors de courage, de responsabilité, de culpabilité, de vertu ou de manque de volonté. L'acrasie invite à regarder ailleurs : la "liberté" de la volonté (libre arbitre) de l'individu comme celle du collectif n'est pas en cause.Elle suggère plutôt que les difficultés les plus
profondes apparaissent souvent lorsque des agents sincères, informés et
raisonnables se trouvent enfermés dans des structures qui favorisent
systématiquement le court terme.
Entre la connaissance et l'action s'interposent
le temps, les institutions, les intérêts, les habitudes, les affects, les croyances et les
circonstances. C'est dans cet espace, bien davantage que dans
les consciences individuelles, que se joue l'essentiel. Et c'est peut-être là que la vieille leçon
d'Ulysse rejoint l'un des plus grands défis de notre siècle : une société
lucide n'est pas celle qui compte sur sa volonté future. C'est celle qui
organise dès aujourd'hui les conditions qui lui permettront, demain, de rester
fidèle à ce qu'elle sait déjà.
P.S : Petite vidéo mettant le doigt sur la complexité de la "solution".
La "solution" n'est sans doute pas simple.
Il faudrait déjà prendre conscience de nos mécanismes psychiques de décisions...
Mais on ne pas dire que l'acrasie soit l'un sujet des plus médiatiques, pas plus d'ailleurs que la notion plus générale de libre arbitre.
Sans un peu de culture concernant ces sujets de fond, point d'espoir ! _______________________________________________________________________________________________
Références
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Platon, Protagoras, 352b-358d.
Ovide, Métamorphoses, VII, 20-21.
Ainslie, G. (2001). Breakdown of Will. Cambridge University Press.
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Holton, R. (1999). « Intention and Weakness of Will ». Journal of Philosophy, 96(5), 241-262.
Holton, R. (2009). Willing, Wanting, Waiting. Oxford University Press.
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Les manifestations du 17 octobre 2026 ont marqué un
tournant.
Entre 550 000 et 800 000 personnes selon les sources ont défilé
contre la vie chère, dans un contexte de convergence des luttes entre lycéens, étudiants,
anciens Gilets jaunes et autres colères sociales.
En marge de ces manifestations, des scènes de
casse, de pillage et d’affrontements ont éclaté dans plusieurs villes. Ces
images ne sont pas nées du néant. Elles s’inscrivent dans une séquence plus
longue : celle d’un mouvement lycéen démarré mi-septembre, centré sur l’état
dégradé des établissements, les absences non remplacées et le fonctionnement
opaque de Parcoursup.
Soit des revendications anciennes... mais des réponses plus que "diluées".
Car les problèmes soulevés par les lycéens ne datent pas de la
rentrée 2026.
Parcoursup, mis en place en 2018, cristallise des années de critiques sur son manque de transparence, le stress généré et le nombre de
jeunes laissés sans affectation.
Les bâtiments scolaires souffrent d’un
sous-investissement chronique.
Les remplacements d’enseignants manquants
restent insuffisants dans une part significative des établissements.
Ces
questions ont été soulevées à plusieurs reprises, sans jamais recevoir de réponse
à la hauteur des besoins.
Face à la mobilisation, le gouvernement a multiplié les
réunions avec les organisations lycéennes. Trois rencontres ont notamment eu
lieu avec le ministre de l’Éducation nationale Édouard Geffray. La troisième,
le 15 octobre, s’est terminée par le départ anticipé des représentants lycéens,
qui ont déclaré n’avoir pas été écoutés et ont refusé le rendez-vous suivant,
estimant que « ça ne servait à rien ».
Les annonces concrètes se sont limitées à
des mesures partielles : le déploiement de 3 000 professeurs remplaçants - dans des matières qu'ils ne connaissent pas pour certains (où étaient donc cachés ces profs ???) - permettrait théoriquement de réduire le nombre d’établissements en grande difficulté. Plus une
plateforme de consultation jugée insuffisante par les organisations, et des
engagements sur Parcoursup renvoyés à fin octobre. Aucun plan d’ampleur concernant le
bâti scolaire ni remise en cause structurelle du système d’orientation n’a été
acté.
Ce calendrier (prière de se référer aux calendes grecques), les réformes insuffisantes et les montants proposés idoines ont envoyé un signal
clair : le temps des lycéens n’est pas celui de l’exécutif. Sans être grand devin, il semble bien que les annonces
étaient calibrées pour tenir jusqu’aux vacances de la Toussaint, dans l’espoir
d’un essoufflement du mouvement.
Cette séquence s’inscrit dans une histoire plus longue. Les
Gilets jaunes avaient déjà mis en lumière, dès 2018, un sentiment de
déconnexion entre les décisions prises à Paris et le vécu quotidien d’une
partie de la population. La pandémie de Covid a interrompu brutalement ce
mouvement, sans qu’un vrai travail de résolution des causes profondes (pouvoir
d’achat, services publics, fiscalité) ne soit mené ensuite. Les revendications
lycéennes et étudiantes se sont ajoutées à ce stock de colères non traitées. Quand
plusieurs générations et catégories sociales se retrouvent avec le même
diagnostic - l’État n’écoute que sous la pression de la rue - le dialogue institutionnel
perd de sa crédibilité.
La violence qui a émaillé certaines journées n’est pas la
revendication elle-même. La majorité des participants aux mobilisations
lycéennes et à la journée du 17 octobre n’a rien cassé. Mais le sentiment
d’impasse crée les conditions dans lesquelles une minorité peut passer à l’acte
et se sentir légitimée à casser en visant les devantures "capitalistes" et les sièges du pouvoir en place, dont la police et sa doctrine du maintien de l'ordre (voir les critiques en fin d'article).
Les fameux black blocs («
groupe d’individus cagoulés et vêtus de noir qui recourt, à la faveur de
manifestations sur la voie publique, à des actions violentes concertées »,
selon le Journal officiel) semblent vouloir créer le chaos pour le chaos. Rien ne tombe du ciel et les déterminants de ces comportements apparemment "gratuits" ne le sont pas : ils ont, comme le reste des comportements individuels et sociaux, une histoire.Un gouvernement qui traite pendant des années les
demandes par des demi-mesures et des reports finit par transformer la rue en
seul canal audible. Cela n’absout pas les auteurs d’exactions. Cela explique pourquoi
le terrain était favorable.
Quelle est la responsabilité première ?
Politiquement, la responsabilité première incombe à ceux qui
détiennent le pouvoir de décision et de budget. Ce n’est pas le gouvernement
qui a ordonné la casse. Mais c’est lui qui a eu des années pour investir dans
les établissements, réformer en profondeur l’orientation post-bac et répondre
aux alertes répétées sur les moyens de l’Éducation nationale. En choisissant de
traiter le symptôme plutôt que le fond, il a contribué à rendre la
confrontation presque inévitable. Qui sème le vent...
Cette absence de moyens financiers et de volonté politique
n’est pas une fatalité. Elle découle de choix. Parmi ceux-ci figure le refus
répété d’une fiscalité plus équitable concernant les très hauts patrimoines. La taxe
dite « Zucman » - un impôt minimum de 2 % sur le patrimoine net des foyers
dépassant 100 millions d’euros, soit environ 1 800 contribuables - a été
débattue à plusieurs reprises, votée une première fois à l’Assemblée avant
d’être rejetée, puis écartée des budgets successifs, y compris dans les discussions
d’octobre 2026. Ses défenseurs estiment qu’elle pourrait rapporter entre 15 et
25 milliards d’euros par an. Ces sommes permettraient notamment de financer massivement
la rénovation du bâti scolaire, le recrutement d’enseignants et l’amélioration
des conditions d’étude, sans alourdir la charge des classes moyennes et
populaires.
Refuser cette piste, année après année, tout en invoquant
les contraintes budgétaires pour justifier l’immobilisme sur l’école, constitue
une erreur historique. Elle confirme aux yeux d’une partie de la jeunesse - la France de demain - que
les priorités de l’État ne sont pas les siennes. Tant que ce décalage ne sera
pas comblé par des choix fiscaux et budgétaires cohérents, les conditions d’une
nouvelle flambée resteront réunies.
La casse n’est jamais une solution. Mais le
silence prolongé face à des revendications légitimes en est souvent la cause
première.
Les critiques internationales sur le maintien de l’ordre
français ne sont pas nouvelles, mais elles se sont nettement intensifiées en
octobre 2026 avec le mouvement lycéen. Elles portent principalement sur l’usage
disproportionné de la force, l’emploi d’armes dites « intermédiaires »
considérées comme particulièrement dangereuses, le traitement des mineurs et le
nombre massif d’interpellations.
Human Rights Watch a publié le 14 octobre un texte très
critique. L’organisation dénonce le déploiement de forces anti-émeutes
lourdement équipées face à des adolescents, l’usage de gaz lacrymogènes, de
grenades assourdissantes, de matraques et de balles en caoutchouc. Elle cite
notamment le cas d’un garçon de 15 ans qui a perdu une main à cause d’une
grenade explosive et d’un autre de 14 ans dont la mâchoire a été fracturée par
une grenade lacrymogène tirée à bout portant. Human Rights Watch souligne que
la grande majorité des manifestations était pacifique et que plus de 6 800
personnes ont été interpellées, dont environ 86 % de mineurs.
Amnesty International a appelé les autorités à « désamorcer
les tensions », à protéger le droit de manifester pacifiquement et à cesser le
recours disproportionné à la force. Elle a dénoncé des tirs de grenades
lacrymogènes jugés imprudents, des balles en caoutchouc ayant causé des
blessures graves et des techniques de contrainte brutales à l’encontre de
mineurs.
Les Nations unies se sont également exprimées :
- Le Haut-Commissariat aux droits de l’homme a indiqué
suivre « avec inquiétude » les incidents et a demandé aux forces de l’ordre de
ne pas faire un usage disproportionné de la force tout en respectant le droit
de manifester pacifiquement.
- La Rapporteure spéciale sur la liberté d’association et de
réunion pacifique a rappelé aux autorités françaises l’obligation de respecter
l’intégrité physique de tous les manifestants.
- Des alertes antérieures (Comité des droits de l’homme de
l’ONU en 2024, Comité contre la torture en 2025) avaient déjà demandé à la
France de réexaminer l’usage des armes intermédiaires, en particulier les
grenades explosives et les lanceurs de balles de défense (LBD).
Les points qui reviennent le plus souvent concernant la gestion du maintien de l'ordre en France :
1. L’arsenal « intermédiaire » français est jugé atypique en
Europe
La France est l’un
des rares pays d’Europe occidentale à utiliser massivement les LBD
(lanceurs de balles de défense, souvent appelés flash-balls) et certaines grenades
explosives ou assourdissantes lors de manifestations politiques. Plusieurs
chercheurs et organisations soulignent que ces armes sont rarement ou jamais
employées dans le maintien de l’ordre au Royaume-Uni, en Italie ou en Allemagne
(sauf cas très limités). En Espagne, elles sont autorisées mais ont causé
nettement moins de blessures graves. La doctrine française est souvent opposée
aux approches de « désescalade » privilégiées en Suède, aux Pays-Bas ou en
Allemagne (officiers de dialogue, séparation précoce des groupes violents, recours
minimal à la force).
2. Le volume des interpellations
Plus de 6 800 gardes à vue en quelques semaines, dont une
très large majorité de mineurs, est jugé excessif. Beaucoup d’organisations y
voient une logique de dissuasion plutôt que de poursuite d’infractions
individuelles caractérisées.
3. La continuité des critiques
Ces observations
s’inscrivent dans une série d’alertes plus anciennes : Gilets jaunes
(2018-2019), Sainte-Soline (2023), émeutes de 2023, etc. La Commissaire aux
droits de l’homme du Conseil de l’Europe avait déjà recommandé en 2019 de
suspendre l’usage du LBD. Le Comité des droits de l’homme de l’ONU a réitéré
des préoccupations en 2024.
En résumé, les critiques étrangères convergent sur un
diagnostic : la doctrine française de maintien de l’ordre, avec son recours
fréquent à des armes potentiellement mutilantes et une approche peu orientée
vers la désescalade, produit un niveau de blessures graves (surtout chez les
jeunes) que l’on ne retrouve pas à la même échelle dans les autres démocraties
européennes.
Ces critiques sont portées par des organisations de défense des
droits humains, des experts de l’ONU et une partie de la presse internationale,
et elles se sont particulièrement cristallisées autour du traitement des
lycéens en octobre 2026.