L'imagination humaine semble incommensurable.
Le compatibilisme (lois naturelles et libre arbitre sont "compatibles") fait partie de la bêtise humaine régnante (Voir Dennet et le compatibilisme) : tout est bon pour tordre logique et cohérence pourvu que l'on puisse punir sans remords.
Dans le cadre de l'imaginaire, prenons cette énigme classique du loup, de la chèvre et du chou (= « Problème du passeur »). Cette énigme est très ancienne. Elle apparaît déjà au IXe siècle
dans les Propositiones ad Acuendos Juvenes d’Alcuin d’York
(conseiller de Charlemagne). Elle fait partie des « problèmes de passage de
rivière », une famille d’énigmes logiques très répandue dans le folklore
européen. Elle a aussi donné naissance à l’expression française « ménager la chèvre et le chou », qui signifie essayer de contenter deux parties opposées sans les fâcher (c’est-à-dire trouver un compromis délicat entre des intérêts contradictoires).
Un fermier (passeur) doit traverser une
rivière avec trois éléments :
- un loup,
- une chèvre,
- un chou
Sa barque est très petite : elle ne peut
transporter que le fermier + un seul élément à la fois (le fermier doit
toujours ramer).
Contraintes importantes :
- Si le loup
reste seul avec la chèvre (sans le fermier), le loup mange la
chèvre.
- Si la chèvre
reste seule avec le chou (sans le fermier), la chèvre mange le
chou.
- Le loup
ne mange pas le chou, donc ils peuvent rester ensemble sans problème.
Le fermier doit faire traverser tout le monde
sur l’autre rive, sans qu’aucun ne soit mangé (solutions en fin d'article). Cette énigme permet de montrer comment le choix contraint du fermier illustre d'une certaine manière le débat philosophique et neuroscientifique
sur l’existence (ou non) du libre arbitre avec l'idée d’un choix apparent dans un cadre de contraintes implacables.
Du côté des philosophes : le fermier est-il
vraiment libre (au sens du libre arbitre) ?
- Incompatibilistes
/ libertariens (Kant, Sartre, Robert Kane) : Ils diraient
que le fermier doit avoir un véritable libre arbitre pour que ses
choix aient un sens. Sans possibilité réelle d’agir autrement, il n’y aurait que l’illusion du choix. Dans l’énigme, le
fermier semble « libre » de décider l’ordre des traversées… mais en
réalité il n’a qu’une seule voie viable. C’est exactement ce que
Sartre appelle « la condamnation à être libre » : tu dois choisir,
mais les contraintes (naturelles, logiques, biologiques) limitent
drastiquement tes options.
- Compatibilistes (Hume,
Daniel Dennett, Harry Frankfurt) : Ils répondraient : le fermier est libre dans
la mesure où il agit selon ses propres raisons (il veut sauver les
trois). Le fait que la physique/logique du monde impose des contraintes
n’annule pas le libre arbitre. « Ménager la chèvre et le chou »
est précisément l’exercice d’une volonté rationnelle face à des désirs
contradictoires (instinct vs raison). Le libre arbitre ne serait pas l’absence
de contraintes, mais la capacité d’agir en accord avec ses motivations
les plus élevées. N.B : qu'il existe des "causes" internes notamment inconscientes (biais cognitifs / faim / émotion / bonne humeur ou anxiété / fausse justification a posteriori etc.) ne semble pas faire vaciller ces compatibilistes.
- Déterministes
durs (Spinoza, Sam Harris, Galen Strawson) : Ils
verraient probablement dans cette énigme la preuve parfaite que le libre arbitre n’existe
pas. Le fermier croit choisir librement, mais chaque décision est
entièrement déterminée par les règles du puzzle (comme nos choix sont
déterminés par les lois de la physique et notre histoire causale). Il n’y
a aucun moment où le fermier aurait pu faire autrement... à moins de tout
perdre. L’expression « ménager la chèvre et le chou » devient
alors une belle illusion : nous pensons négocier avec nos pulsions et
notre raison, mais tout est déjà écrit dans les contraintes antérieures dépendant des lois naturelles. Tout au plus, une certaine agilité mentale, goût pour les énigmes (délibération) ou autre faculté "non choisie" permet de faire le "bon choix" dans un cadre non choisi. Tu dois traverser la rivière (nous sommes condamné à choisir / Sartre).Tu crois que tu décides librement l’ordre
(illusion de contrôle).En réalité, les incompatibilités (lois
physiques, biologie, histoire causale) ne te laissent qu’une seule séquence
viable (déterminisme).
Du côté des neuroscientifiques : le cerveau
« ménage » la chèvre et le chou avant même que nous en ayons conscience ! Les expériences les plus célèbres montrent que le
cerveau prend la décision avant la prise de conscience :
- Benjamin
Libet (1983) : l’activité cérébrale (potentiel de
préparation) commence jusqu’à 350 ms avant que la personne ait
conscience de vouloir bouger. Le cerveau a déjà « choisi »
l’ordre des traversées avant que le fermier se dise « je vais d’abord
prendre la chèvre ».
- John-Dylan
Haynes (2008, fMRI) : on peut prédire avec 60 % de précision
(bien mieux que le hasard) si quelqu’un va choisir la gauche ou la droite 10
secondes avant qu’il en ait conscience.
- Travaux
plus récents (2020-2025) sur les réseaux de décision (Schurger, Maoz,
etc.) : le sentiment de « je choisis librement » serait une réinterprétation
rétrospective produite par le cortex préfrontal. Le cerveau résout
déjà le dilemme « chèvre vs chou vs loup » (c’est-à-dire
pulsions vs raison vs conséquences) dans les zones inconscientes, puis
nous raconte l’histoire que nous avons choisi.
En neuro-imagerie, « ménager la chèvre et le
chou » correspond exactement à ce que fait le cortex cingulaire antérieur
et le cortex préfrontal dorsolatéral : ils arbitrent en continu entre systèmes
1 (impulsif, chèvre) et système 2 (rationnel, chou), tout en anticipant le loup
(punition, regret, angoisse). Mais cet arbitrage est lui-même causé par
des processus biologiques et environnementaux antérieurs.
Voici un exemple de tambouille indigeste entre chèvre et chou - assez proche du compatibilisme - proposée par Lorimer Olsson dans son "Libre arbitre et responsabilité morale" (2025) :
"Au niveau personnel, croire en son propre libre arbitre semble très bénéfique. Des études empiriques montrent que le maintien d'un sentiment d'agentivité renforce la maîtrise de soi, la persévérance et le comportement moral (Vohs & Schooler, 2008, p. 49 ; Baumeister et al., 2009, p. 267). Des philosophes comme Kant nous rappellent que cette croyance est également fondamentale pour notre sentiment d'autonomie rationnelle. Par conséquent, je préconise que les individus continuent de croire au libre arbitre personnel, ou du moins de vivre comme s'il existait, pour son utilité psychologique.
En revanche, concernant le libre arbitre d'autrui, les résultats semblent inciter à la prudence. Considérer les personnes comme des agents est important pour favoriser le respect mutuel et l'engagement moral (Strawson, 1993, cité dans Shabo, 2012, p. 100-101). Toutefois, cette approche doit être nuancée par une compréhension des complexités en jeu.
Je préconise une position modérée : utiliser la croyance en la capacité d’agir d’autrui pour orienter les attentes et la responsabilité, mais s’abstenir de l’utiliser comme prétexte à des reproches excessifs. En pratique, cela pourrait signifier accorder aux gens le bénéfice du doute et se concentrer sur la caractérisation des comportements plutôt que sur leur condamnation. Ainsi, la croyance en le libre arbitre d’autrui est utile sous certaines conditions, un fondement pour l’éthique et la confiance, mais non un permis pour l’intolérance.
Enfin, au niveau institutionnel, je soutiens que la croyance au libre arbitre ne devrait pas servir de fondement aux politiques publiques. Les lois et les politiques sociales devraient plutôt s’appuyer sur la causalité, l’équité et une psychologie réaliste. L’héritage rationaliste des Lumières nous incite à rechercher des explications fondées sur des preuves et un traitement équitable plutôt que des notions métaphysiques de mérite. Fonder la justice pénale sur la notion de libre arbitre a conduit à des peines excessives. À l'inverse, la reconnaissance des déterminants du comportement favorise la justice et la réhabilitation (Martin et al., 2017, p. 4).
De même, en matière d'éthique environnementale, la voie peut sembler partagée. Si le réenchantement (attribuer une agentivité à la nature) peut enrichir les valeurs publiques et motiver la conservation, il devrait lui aussi être guidé par une compréhension scientifique. Cependant, les politiques qui respectent la nature pour elle-même pourraient également le faire pour des raisons écologiques claires, et non par de simples croyances romantiques. Rétrospectivement, notre désenchantement passé envers la nature semble plus arrogant que scientifique.
En bref, je rejoins l'avis de Jeppsson (2023, p. 78-80), qui souligne que les institutions devraient privilégier leur responsabilité factuelle plutôt que de chercher à blâmer leurs sujets en se basant sur des concepts de libre arbitre ou d'absence de libre arbitre.
En conclusion, cette analyse souligne que les êtres humains gèrent différentes « vérités » selon les domaines. Croire au libre arbitre fonctionne comme une fiction motivante au niveau individuel ; un mythe utile qui soutient l’initiative personnelle. Dans nos interactions avec autrui, nous nous appuyons sur le concept de la capacité d’agir d’autrui pour naviguer dans l’éthique, tout en faisant preuve d’empathie et de retenue. Quant au niveau institutionnel, nous devrions privilégier un cadre de résolution de problèmes : un cadre qui prenne en compte les limitations humaines et les causes externes lors de l’élaboration des lois et des politiques. Cette approche flexible nous permet d’exploiter le pouvoir psychologique de la croyance au libre arbitre lorsqu’elle nous est bénéfique, et de la mettre de côté lorsqu’elle entrave le progrès social."
En quelques mots : oui pour croire à son propre libre arbitre... mais non en ce qui concerne celui des autres ! Vous cherchez la cohérence du propos ? Plutôt une tentative dérisoire de ménager la chèvre et le chou, une position instable, indéfendable du point de vue tant philosophique que scientifique.
Une autre manière, assez habituelle de nos jours, de ménager chèvre et chou est de convenir que le libre arbitre "absolu" ontologique n'existe pas mais qu'il peut être à géométrie variable en fonction des situations (fatigue / stress etc.) ; c'est le point de vue du neuroscientifique Albert Moukheiber. Voici un tableau comparant les convictions différentes entre un autre neuroscientifique Sam Harris ("le libre arbitre est une illusion") et la conception d'Albert Mouhheiber :
Autant je suis en accord avec la vision naturaliste de Harris et de Sapolsky, autant celle de Moukheiber me semble des plus bancales.
Reprenons les arguments de Moukheiber :
Le libre arbitre serait...
- "
Une capacité p
artielle" ? Comment la caractériser empiriquement pour connaître le degré de punition en regard ? Ni lui, ni personne, ne peut répondre à cette question qui est pourtant tranchée arbitrairement tous les jours dans les procès en matière pénale (voir "
Expertises psychiatriques au Pénal").
- "
Perfectible" ? Par quels moyens sinon la connaissance / conscience des déterminants à l'œuvre dans nos décisions, chaque fois que possible, c'est-à-dire rarement du fait des actions non "conscientes".
- "Pas un « premier moteur » absolu, mais des boucles de rétroaction (feedback loops) via la métacognition" : ces boucles seraient indépendantes des causalités ambiantes, quelque chose d'autre dans la machine biologique de l'ordre du spiritualisme ?
- Il "reconnaît les limites (biais, inconscient, contexte), mais critique la neuromanie et les conclusions trop radicales" : croire que le cerveau est dans un bocal sans interactions chaque seconde avec son environnement, ce serait effectivement de la "neuromanie". Mais il sait bien que ce n'est pas le cas. Il est le premier à le dire par ailleurs !
- Et "La conscience réflexive et la métacognition (capacité à décrire ses propres processus mentaux) permettent une marge de manœuvre réelle (douter, corriger, délibérer)" : conscience et métacognition ne s'émancipent par magie du chaos déterministe (voir "Délibération, décision..."). Ou alors, il faut nous dire comment. - "Déterminisme partiel ; il existe des degrés de liberté selon le contexte (stress, fatigue, éducation…)" : la punition devrait-elle dans ce cas tenir compte du niveau de stress, de fatigue etc. ; et comment après coup connaître les coefficients des différentes échelles des différents déterminants - des proches aux plus lointain (éducation) - dans tel ou tel crime ? Au doigt mouillé comme le font le experts en psychiatrie pénale ?
- "Cultiver cette marge (de liberté) via esprit critique, éducation, prise de distance vis-à-vis des automatismes" : certes, mais il s'agit ici d'agir sur des déterminants délétères qui ne sont pas de l'ordre d'une quelconque liberté mais d'une autonomie individuelle optimisée dans le cadre large de la survie.
- Avis "Nuancé, prudent, anti-simplificateur ; refuse les extrêmes (« ni 100 % ni 0 % »)" : soit une conception compatibiliste qui contient en son sein un spiritualisme honteux. Curieux pour un scientifique reconnu. Choisir l'eau tiède (quel dégré ?) sur un sujet brûlant afin de l'éteindre sans faire de vague.
Car au niveau personnel, il n’est pas nécessaire de postuler l’existence d’un libre arbitre métaphysique pour expliquer l'action humaine. Les recherches en psychologie et en neurosciences montrent que les individus possèdent des capacités réelles de régulation comportementale, de planification et d’adaptation aux normes sociales. Le sentiment d’agentivité - le fait de se percevoir comme auteur de ses actions - constitue un phénomène psychologique robuste, qui peut être compris comme une fonction cognitive utile, issue de processus cérébraux déterminés dans le cadre de l'évolution et de la survie à tout prix.
Les individus agissent en fonction de causes internes et externes déterminées, mais disposent néanmoins de mécanismes de contrôle, d’apprentissage et de modulation de leur comportement également déterminés. Cette approche permet de préserver les effets bénéfiques associés à l’autodiscipline et à la motivation, sans recourir à des hypothèses métaphysiques non étayées.
Dans les relations interpersonnelles, il est également inutile de supposer un libre arbitre absolu / ontologique pour fonder l’éthique. Les pratiques sociales telles que la responsabilité, la confiance ou le respect peuvent être comprises comme des outils régulateurs qui influencent efficacement les comportements. Attribuer une responsabilité à autrui ne revient pas à affirmer une indépendance causale, mais à reconnaître que les individus sont généralement sensibles aux normes, aux attentes et aux conséquences de leurs actes, et que ceux qui ne possèdent pas cette sensibilité attendue par la société ont quelques déterminants différents de leurs congénères.
Une compréhension naturaliste implique de tenir compte des déterminants du comportement : facteurs biologiques, environnementaux, sociaux et historiques. Cela conduit à une attitude où la responsabilité est maintenue comme instrument social, mais accompagnée d’une attention accrue aux conditions ayant produit les actions. On privilégie alors l’explication des comportements et leur transformation, plutôt que leur simple culpabilisation et condamnation.
Au niveau institutionnel, une approche naturaliste conduit à fonder les politiques publiques sur les connaissances scientifiques relatives au comportement humain. Les systèmes juridiques et sociaux gagnent à être conçus comme des mécanismes de régulation et de prévention, plutôt que comme des dispositifs de rétribution fondés sur une culpabilité métaphysique tombée du ciel. Celui-ci doit être durement puni car son libre arbitre était entier lors de son crime ; cet autre n'avait qu'un chouia de libre arbitre quand il a volé son voisin ? Sur quelles bases appuyer ce charabia ? (voir Un scandale permanent).
Dans cette perspective, les sanctions peuvent être justifiées par leurs effets - dissuasion, protection de la société, réhabilitation - et non par l’idée que les individus auraient pu agir autrement. Une telle approche favorise des politiques plus efficaces et plus équitables, en intégrant les déterminants réels des conduites humaines (Voir "Mais alors, sans culpabilité ni punition possible...que faire ?").
En matière d’éthique environnementale, une compréhension naturaliste invite également à éviter le recours à des projections anthropomorphiques, telles que l’attribution d’une agentivité à la nature. La protection de l’environnement peut être solidement fondée sur des connaissances écologiques, sur la reconnaissance de notre interdépendance avec les systèmes naturels, et sur les conséquences mesurables des dégradations environnementales. Les motivations à agir peuvent ainsi s’appuyer sur des bases empiriques et rationnelles, sans nécessiter de croyances supplémentaires (voir Rasoir d'Okham).
En conclusion, une approche naturaliste unifiée permet de se passer du concept de libre arbitre métaphysique tout en conservant ce qui en faisait la valeur fonctionnelle. Les êtres humains apparaissent comme des systèmes complexes, capables de régulation, d’apprentissage et de sensibilité aux normes. Les pratiques individuelles, sociales et institutionnelles peuvent alors être organisées autour de cette compréhension : encourager les comportements souhaitables, expliquer les conduites problématiques, et concevoir des interventions efficaces.
Plutôt que d’entretenir une croyance incertaine pour ses effets supposés, cette approche mise sur une connaissance plus précise de l’humain, capable de produire des bénéfices supérieurs en termes de responsabilité, de coopération et de progrès social.

Concernant l'énigme, la clé de la solution est de comprendre qu’il
faut ramener quelque chose (notamment la chèvre) pour éviter les
conflits. Voici les étapes pas à pas :
- Le
fermier prend la chèvre et traverse (rive A → rive B). → Rive A :
loup + chou → Rive B : fermier + chèvre
- Le
fermier revient seul (rive B → rive A). → Rive A : fermier + loup +
chou → Rive B : chèvre (seule, en sécurité)
- Le
fermier prend le loup et traverse (rive A → rive B). → Rive A :
chou → Rive B : fermier + chèvre + loup
- Le
fermier ramène la chèvre avec lui (rive B → rive A). → Rive A :
fermier + chèvre + chou → Rive B : loup (seul, en sécurité)
- Le
fermier prend le chou et traverse (rive A → rive B). → Rive A :
chèvre → Rive B : fermier + loup + chou
- Le
fermier revient seul (rive B → rive A). → Rive A : fermier + chèvre
→ Rive B : loup + chou (ils ne se mangent pas)
- Le
fermier prend la chèvre et traverse une dernière fois (rive A →
rive B). → Tout le monde est maintenant sur la rive B, sain et sauf.
(N.B : on peut aussi commencer par transporter le chou
en étape 3 au lieu du loup : la séquence est symétrique.)
Retour au sommaire