Le test du chamallow (marshmallow), mené en 1972 par Walter Mischel à Stanford, suit un protocole très simple :
- Un enfant
est placé seul dans une pièce.
- On lui
présente un chamallow (ou une friandise équivalente).
- On lui
dit : « Tu peux le manger maintenant. Mais si tu attends mon retour
sans le manger, tu en auras deux. »
- Les chercheurs mesurent le temps de résistance à la tentation.
Ce protocole visait donc à évaluer la gratification différée, c’est‑à‑dire la capacité à attendre une récompense plus grande plutôt que de céder immédiatement à la tentation. Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras ? (La Fontaine / "Le petit poisson et le pêcheur")
Ca se discute !
Les premières analyses de Mischel suggéraient que les enfants capables d’attendre plus longtemps avaient, des années plus tard, de meilleurs résultats scolaires, une meilleure stabilité émotionnelle et une plus grande réussite sociale. Cette interprétation a longtemps été présentée comme une preuve que la maîtrise de soi serait un facteur déterminant de réussite.
Mais les réplications plus récentes (Watts, Duncan & Quan, 2018) ont fortement nuancé ces conclusions : le lien entre « temps d’attente » et réussite future devient très faible lorsqu’on contrôle des variables comme :
- le
niveau socio‑économique,
- la
stabilité familiale,
- l’éducation
parentale,
- la
confiance de l’enfant dans l’adulte.
"En nous concentrant sur les enfants dont les mères n'avaient pas fait d'études supérieures, nous avons constaté qu'une minute supplémentaire d'attente à l'âge de 4 ans prédisait un gain d'environ un dixième d'écart-type dans la réussite scolaire à l'âge de 15 ans. Cependant, cette corrélation bivariée était deux fois moins importante que celles rapportées dans les études originales et était réduite des deux tiers après contrôle des facteurs familiaux, des capacités cognitives précoces et de l'environnement familial. La majeure partie de la variation de la réussite scolaire à l'adolescence était liée à la capacité d'attendre au moins 20 secondes."
En clair : ce n’est
pas une volonté individuelle qui tomberait du ciel et expliquerait la réussite, mais bien le contexte - non choisi librement - dans
lequel l’enfant grandit.
Un enfant issu d’un milieu stable et prévisible
peut attendre, car il a appris que les promesses sont tenues.
Un enfant issu d’un milieu instable mange immédiatement, car il a appris que
les récompenses futures sont incertaines.
Par ailleurs, certaines prédispositions génétiques influencent l’impulsivité, la sensibilité à la récompense et la régulation émotionnelle.
Dans tous les cas, il ne s’agit pas d’un choix libre (volonté libre / libre arbitre), mais bien d’une stratégie adaptative qui s'impose au monde du vivant.
Cette lecture rejoint une conception déterministe de l’action humaine : nos
décisions ne surgissent pas d’un « moi » libre, mais d’un ensemble de causes —
génétiques, neurobiologiques, affectives, sociales — qui façonnent nos
préférences, nos attentes et nos réactions. Le test du marshmallow devient
alors un exemple pédagogique de ce que les neurosciences et la psychologie
contemporaine montrent de plus en plus clairement : ce que nous appelons «
choix » n’est souvent que la manifestation consciente d’un processus déterminé
en amont.
L’illusion du libre arbitre naît du fait que nous ressentons nos décisions comme libres, alors qu’elles sont le produit d’un enchaînement causal dont nous ne percevons que la dernière étape. L’enfant croit choisir, alors qu'il ne fait qu’exprimer une configuration biologique et éducative complexe... mais déterminée.
Ainsi, loin de révéler une capacité morale ou une vertu personnelle, le test du marshmallow illustre la manière dont nos comportements sont enracinés dans des déterminants qui nous précèdent.
Il montre que la liberté que nous nous attribuons est souvent une reconstruction après coup, un récit que nous produisons pour donner sens à des actions dont les causes profondes nous échappent.
Cependant, le déterminisme n’est pas une fatalité : c’est un
appel à agir sur les causes.
Si les comportements des enfants sont déterminés
par leur génétique, leur environnement et leurs expériences précoces, alors
l’éducation devient un levier central. Accompagner un enfant dans un cadre
déterministe revient à :
- créer un
environnement stable et prévisible,
- renforcer
la confiance dans les adultes,
- offrir
des modèles cohérents,
- réduire
l’exposition au stress,
- encourager
des routines qui structurent la régulation émotionnelle,
- comprendre
que les comportements difficiles ne sont pas des fautes, mais des symptômes
de déterminants modifiables.
Le test du marshmallow illustre parfaitement cela
: un enfant qui « échoue » ne manque pas de volonté ; il manque de conditions
favorables. L’éducation devient alors un travail sur les causes, non un
jugement sur les effets. Ce qui reste valable pour l'adulte qui n'a pas plus de libre arbitre que l'enfant.
Le déterminisme ne nie pas la possibilité d’agir : il déplace la responsabilité vers les conditions qui rendent l’action possible. Il invite à comprendre plutôt que blâmer, prévenir plutôt que punir, accompagner plutôt que juger.
Dans ce cadre, la société devient un système de co‑construction des déterminants, et non un tribunal du libre arbitre.
On pourrait même parler du paradoxe du chamallow : plus on y résiste enfant, meilleure sera notre réussite sociale et donc, plus on pourra se gaver de chamallows par la suite !
Elle est pas belle la vie ?
Référence
