Du matérialisme athée à la croyance en un créateur cosmique... ou les contradictions d'un visionnaire avec quelques limites
Petit rappel au cas où...
Etre "matérialiste" en philosophie ne consiste pas à accumuler les biens matériels mais à considérer que ce que l'on sait du monde passe par la science, fille "aînée" de la philosophie. Dans ce paradigme, seules les lois naturelles et leur connaissance exigeante (déterminisme / indéterminisme quantique) fondent la vision du monde la plus "rationnelle". En opposition, le spiritualisme (voire l'idéalisme) laissent la place à ce que l'on ne sait pas (religions / vie après la mort, éternelle si possible etc.). Les spiritualistes n'ont besoin d'aucune preuve pour croire : peut-on prouver que les miracles n'existent pas ? Non.
Donc, il se peut que les miracles existent et bousculent en cela les lois naturelles ?
Elon Musk, l'homme qui rêve de coloniser Mars et de fusionner l'humain avec l'IA, a toujours cultivé une image de matérialiste au sens précité : athée convaincu, déterministe cosmique, obsédé par les lois physiques implacables de l'univers. Pourtant, en cette fin d'année 2025, Musk admet croire en un "Créateur" - Dieu, ou du moins une sorte de force architecturale derrière (dessous ? dessus ? à gauche ? à droite ? partout ?...) l'univers.
"Je crois que cet univers vient de quelque chose. Les gens ont des étiquettes différentes [pour Dieu]"
...déclare-t-il lors d'une interview avec Katie Miller, épouse de l'ancien conseiller de Trump, Stephen Miller. Ce revirement, survenu après des années d'agnosticisme sceptique, soulève plus de questions qu'il n'en résout. Car si Musk se réclame encore d'un matérialisme scientifique, ses actions - accumulation effrénée de richesse, philanthropie sélective, défense acharnée d'une "méritocratie" - trahissent des contradictions profondes.
Longtemps, Musk a pourtant incarné le matérialiste
archétypal. Athée assumé depuis ses jeunes années, il a souvent raillé les
religions organisées comme des "mèmes obsolètes" et défendu une
vision du monde régie par des lois physiques pures : pas de surnaturel, pas
d'âme immatérielle, juste des particules en collision permanente. En 2022, il se disait déjà agnostique, flirtant avec
l'idée d'un "Dieu" comme algorithme suprême, mais sans transcendance.
Ses références à la physique quantique et à l'évolution darwinienne - via
Neuralink ou SpaceX - renforçaient cette posture : l'univers est une machine
causale, déterminée par des équations, où le libre arbitre n'est qu'une
illusion émergente des réseaux neuronaux.
Mais 2025 marque un basculement. Dans l'interview du 10 décembre avec Katie Miller, Musk surprend son hôte en affirmant : "Je crois que Dieu est le Créateur". Ce n'est plus de l'athéisme pur ; c'est une foi cosmique, une reconnaissance d'une "origine intelligente" derrière le Big Bang, sans pour autant embrasser une religion dogmatique. On pourrait rapprocher cette conception de celle de Spinoza ou d'Einstein pour lesquels la Nature est tout, sans lui donner le nom de Dieu. Mais ces deux derniers n'ont aucune croyance dans le libre arbitre, le talent, le mérite... en "bon matérialistes" qu'ils sont.
"L'univers n'est pas venu de rien", insiste Musk, évoquant un "quelque chose" étiqueté "Dieu" par les humains. Ce virage s'inscrit dans une trajectoire plus large : en septembre 2025, Musk plaidait déjà pour une "revival de la philosophie cohérente" dans une société post-religieuse, critiquant l'absence de cadre moral post-sécularisation. Des observateurs y voient une lumière « chrétienne culturelle », influencée par ses alliances politiques proche de Trump et des conservateurs MAGA.
Philosophiquement, ce glissement érode franchement son matérialisme déclaré. Si l'univers a un Créateur, où est la place pour un déterminisme strict qui évacue le concept ontologique du libre arbitre ? Musk n'aborde pas explicitement le libre arbitre dans ces déclarations récentes, mais son silence est assez éloquent : un Créateur implique potentiellement une intention divine, flirtant avec un dualisme qu'il dénonçait autrefois. Comme le note un article du Daily Mail, ce retournement surprend, car Musk avait bâti sa marque sur un scepticisme radical - "pas de Cupidon neuronal", pour paraphraser Dennett, qu'il cite souvent (voir Dennet et le compatibilisme).
Résultat : sa conception déclarée ressemble moins à un socle inébranlable qu'à un échafaudage précaire en mutation, adapté
aux humeurs politiques et personnelles.
Si le matérialisme de Musk implique que tout - y compris la richesse, dont la sienne - est le produit de chaînes causales (gènes, éducation, chance, exploitation collective), alors ses actions contredisent violemment cette logique. Au 15 décembre 2025, sa fortune s'élève à 498,8 milliards de dollars, selon Forbes, faisant de lui le premier homme à franchir les 500 milliards en octobre dernier, soit une somme astronomique de billets de 500 euros en pile sur une hauteur de 15 fois l'Everest ! (voir Sémantique, affect... politiques). Cette accumulation défie les limites physiques : personne ne peut "travailler" plus de 24 heures par jour, et Musk lui-même admet que son "talent" est amplifié par des milliers d'employés chez Tesla, SpaceX et xAI. Les flux d'argent sont des flux de travail car l'argent n’a pas de “substance” propre : il est la forme sociale prise par le travail humain ! Et Musk justifie cette appropriation du travail des autres (vol "légal") par un narratif spiritualiste recyclé : le "mérite" individuel, le "talent"... comme étincelle divine, cosmique ? En tout cas pas d'essence matérialiste.
Méritocratie injustifiable du point de vue matérialiste, mais acceptée par la grande majorité de nos contemporains, ce qui donne au niveau mondial des écarts et inégalités faramineuses comme le montre cette courbe linéaire (en bleu) où la richesse reste quasi nulle jusqu’aux percentiles élevés, puis explose brutalement après 99 ; et la courbe logarithmique (en rouge) qui révèle la structure interne de la distribution, rendant visibles les variations dans les percentiles intermédiaires.
Musk passe pour un égoïste. Rappelons l'épisode de la faim mondiale en 2021 : le PAM de l'ONU affirmait que 6 milliards (0,2 % de la fortune actuelle d'Elon) sauveraient 42 millions de vies. Musk conditionna son don à un "plan exact sur Twitter" - fourni, mais jamais honoré. En 2025, rien de neuf : pas un sou pour l'humanitaire, malgré des crises aggravées par le climat... qu'il va résoudre via Tesla, si, si ! C'est de l'exploitation pure : la valeur créée par des employés (80 h/semaine, burnout galopant) est confisquée via des stock options, justifiée par un "mérite" que le matérialisme déconstruit par ailleurs. Comme le souligne The New York Times, cette philanthropie "sélective" masque des conflits d'intérêts : Musk donne à des causes qui boostent ses entreprises, mais pas à celles qui égaliseraient les déterminants en cause (éducation universelle, prévention de la pauvreté).
Au cœur de ses incohérences : la défense obsessionnelle d'une "méritocratie" qui transpire un libre arbitre ontologique. En 2025, Musk multiplie les tweets et interventions contre le "DEI" (diversité, équité, inclusion), vantant un système "hyper basé sur le mérite" chez xAI :
"Jugez sur les compétences et l'intégrité, pas la race ou le genre."
Lors d'un TED en février, il
appelle à un "retour au talent pur" pour sauver l'Amérique. Pourtant,
son propre parcours - héritage familial aisé, réseau PayPal, subventions fédérales
massives pour SpaceX – est un tissu chaotique de déterminations non "méritées".
Ces contradictions s'amplifient politiquement en
2025 lorsque Musk co-dirige le DOGE (Department of Government Efficiency) sous Trump,
avec mise en place de coupes budgétaires inspirées de Project 2025 - tout en gardant
le contrôle de contrats fédéraux pour ses entreprises (des milliards pour Starlink notamment).
The Guardian alerte : ces "conflits d'intérêts devraient effrayer
tous les Américains". Bof... Populiste anti-élite, Musk élève la loyauté MAGA
au-dessus de la compétence, ironisant sur une "méritocratie" qui
masque son propre népotisme (famille impliquée dans ses entreprises). Sur
l'immigration, il critique le système H1-B comme "cassé" tout en
l'utilisant pour Tesla, proposant des réformes qui favorisent les
"talents" : mais quels talents, si le "vouloir" est
déterminé par des visas et des opportunités inégalitaires ?
Philosophiquement, c'est un naufrage : un Créateur cosmique rendrait le mérite encore plus illusoire (destin divin ?), et un matérialisme cohérent exigerait de s'opposer aux causes des inégalités, pas de les sanctifier. Des critiques - comme celles du The New York Times - font remonter ces idées à l'héritage de son grand-père, un aventurier eugéniste. Résultat : une "méritocratie paradoxale", à tout le moins.
Elon Musk n'est peut-être pas un hypocrite patenté, mais plus surement un produit de ses propres contradictions : un matérialiste qui invoque un Créateur pour combler un vide existentiel, un déterministe qui défend un mérite spiritualisé pour justifier son empire. Sa fortune de 500 milliards, sa fondation dormante, son militantisme antiwoke ; tout cela heurte une philosophie qu'il proclame sans l'incarner.
A propos de son horreur du "wokisme" : ce chapitre familial est l'un des plus douloureux de la saga Musk - soit un mélange explosif de vie privée exposée, de politique et de philosophie personnelle qui met encore plus en lumière les contradictions déjà évoquées. Elon Musk voit la transition de son enfant comme une "perte" due à une idéologie toxique, tandis que Vivian Jenna Wilson (née Xavier en 2004) accuse son père d'absence et d'hostilité.
Les faits : Vivian Jenna Wilson, l'un des 12 enfants de Musk (avec l'ex-femme Justine Wilson), a fait sa transition publique en 2022 à 18 ans. Elle a alors changé légalement son nom et son genre au tribunal de Californie, déclarant explicitement :
"Je ne veux plus rien avoir à faire avec mon père biologique d'aucune manière, forme ou aspect."
Musk, qui avait déjà divorcé de Justine en 2008, affirme avoir autorisé un traitement de blocage de puberté pour Xavier adolescent sous la menace d'un suicide imminent, mais regrette amèrement, qualifiant le traitement de "mutilation infantile", avec "perte de son fils". Vivian, de son côté, a partagé en mars 2025 dans Teen Vogue une enfance marquée par la dysphorie de genre, des troubles mentaux associés, et un père distant : "il n'était pas là pour moi quand j'en avais besoin", dit-elle, en le décrivant comme "maléfique de façon caricaturale" face à l'administration Trump. Elle évoque aussi une peur grandissante pour les droits trans sous Trump, au point d'annoncer en décembre 2025 son départ des États-Unis pour le Royaume-Uni, où elle se sent plus en sécurité.
Musk n'a pas mâché ses mots sur X tout au long de
2025, liant systématiquement la transition de Vivian à son concept de
"virus woke" - une idéologie contagieuse qu'il accuse
d'endoctriner les jeunes vulnérables, surtout les garçons blancs, via la
propagande anti-hommes :
- En
septembre 2025, il tweete que les hormones trans "poussent à une violence
extrême" et devraient être interdites par la FDA, citant des cas de
violence (sans nuance scientifique).
- En
octobre, il mène un boycott de Netflix pour une série trans, répétant
qu'il a "perdu son fils" à cause de cela.
- Fin
novembre, il lie le "virus woke" à la tolérance de la traite
d'enfants sur Meta...
Une querelle va exploser avec le
gouverneur Gavin Newsom le 12 décembre 2025. Newsom tweete une vidéo de lui
vantant ses lois pro-trans en Californie, en réponse aux critiques de Musk sur
l'État. Le bureau de Newsom réplique : "Désolé que ta fille te déteste,
Elon."
« tragique maladie mentale provoquée par ce virus woke que vous inoculez aux enfants vulnérables J’aime Xavier profondément et j’espère qu’il se rétablira. »
Vivian n’a pas réagi publiquement cette fois-ci, mais son entretien de mars demeure un cri du cœur :
« Je suis horrifiée par cette vague anti-trans, dont mon père est l’un des piliers. »
Laissons de côté la presse à sensation pour revenir sur le fond. Musk, matérialiste athée (ou presque, avec son "Créateur" récent), voit le genre comme biologiquement déterminé (causal, neuronal) - d'où Neuralink pour "améliorer" le cerveau. Pourtant, il rejette la transidentité de Vivian comme un "virus woke" externe, contagieux et curable, pas comme une variation innée des chaînes causales (gènes, hormones, environnement dont son rôle de père). C'est une faille abyssale : si tout est déterminé, pourquoi blâmer une pseudo idéologie plutôt que d'explorer les racines biologiques de la dysphorie ? Et son "amour" conditionnel ("récupère-toi") sonne comme un déni, contredisant un naturalisme empathique qu'on attendrait d'un déterministe dur. Au lieu d'une tentative de réhabilitation familiale (thérapie, écoute), c'est une guerre publique qu'il mène - aligné sur son virage idéologique MAGA où les trans deviennent des boucs émissaires politiques.
En 2025, tandis que le monde affronte des famines
liées au climat et des inégalités grandissantes, Musk pourrait consentir un don
substantiel à la réhabilitation pénitentiaire, plaider en faveur d’un revenu
universel de base inspiré du déterminisme, ou publier un message déconstruisant
le « talent » et le "mérite" en tant qu’illusions neuronales. Au lieu de cela, il se contente de
vanter des puces d’intelligence artificielle miraculeuses.
Ce n’est pas la fin du mythe Musk - simplement un appel à une refonte. Si l’univers provient d’un Créateur, comme il le prétend, peut-être que le sien attend un philosophe plus exigeant. Dans tous les cas, ces contradictions nous rappellent que même les attributs prétendus des Titans ne sont que des maillons dans une chaîne causale, faillibles et perfectibles. Des prises excessives de kétamine (décisions impulsives, hallucinations), ecstasy et LSD sont invoquées par certains pour expliquer certaines prises de position du Titan.
Finalement, Musk - comme tant d'autres qui se déclarent matérialistes - est rattrapé par ses affects, son intérêt personnel et son manque de culture philosophique. Qui peut prétendre y échapper complètement ? Certes, mais rappeler que l'idéologie exige tout de même un peu de rigueur et devrait s'exprimer dans les faits, ma foi...
Et pour illustrer le chaos déterministe qui a bien profité "matériellement" à Elon Musk, voici un dédale de déterminants extrêmement bien "calibrés" alors qu'il suffirait que l'une des billes soit plus petite, un obstacle un peu plus long, d'une aide providentielle (ou non) d'une autre bille... - soit autant d'éléments non choisis "librement" dans une vie - pour que tout change dans la vie de la bille jaune Musk !


