Wikipedia

Résultats de recherche

Traduction

Hubris Urbi et Orbi

 Essai naturaliste sur la suprématie intra‑humaine (Urbi) et extra‑humaine (Orbi).

L’humanité se caractérise par une tension permanente entre coopération et domination. À l’échelle individuelle comme à l’échelle de l’espèce, l’humain manifeste une tendance profonde à se percevoir comme supérieur aux autres humains (Urbi) et au reste du vivant (Orbi). 

Cette double dynamique, enracinée dans l’évolution biologique et amplifiée par les constructions culturelles, constitue ce que l’on peut appeler une hubris humaine.
Cet article explore les fondements biologiques, psychologiques et anthropologiques de cette hubris, ses conséquences vitales pour l’espèce, et les voies possibles pour en sortir dans le cadre du naturalisme scientifique.

1. URBI

En dehors de pathologies psychiques telles que la dépression ou une faible estime de soi, la plupart des individus se perçoivent comme au‑dessus de la moyenne, un phénomène bien documenté en psychologie cognitive sous le nom d’effet de supériorité illusoire.
Ce biais est observé dans de nombreuses cultures et pour de multiples domaines : intelligence, moralité, compétences sociales, conduite automobile, etc.

Une étude fondatrice (Svenson - 1981) montre que 93 % des conducteurs américains se jugent “au‑dessus de la moyenne”Dunning & Kruger (1999) démontrent que même les moins compétents surestiment massivement leurs capacités.

Ce biais n’est pas un accident psychologique : il est biologiquement enracinéLes travaux d’éthologie et de psychologie évolutionniste montrent que l’humain, comme de nombreuses espèces sociales, est programmé pour défendre son statut, maximiser son influence, imposer ses représentations et dominer les ressources symboliques et matérielles.

Il en est de même dans les sociétés animales où le statut social influence l’accès à la nourriture, l’accès aux partenaires reproductifs, la protection du groupe et la survie des descendants.

Chez l’humain, ces mécanismes se sont certes complexifiés mais restent très actifs.
Les neurosciences montrent que la dopamine augmente lors d’un gain de statut, et diminue lors d’une perte (Zink et al., 2008). 
L’humain ne se contente pas de dominer physiquement : il cherche à imposer ses idées, car les idées - comme la culture humaine en général ("mêmes") - sont devenues des données évolutives au même titre que les mutations biologiques. Ainsi, les religions fonctionnent comme des systèmes de cohésion et de contrôle social (Durkheim). Les idéologies politiques structurent les rapports de force (Weber). Les philosophies deviennent des marqueurs de distinction (Bourdieu) et la question du lien entre distinction et hiérarchie sociale est l’un des nœuds centraux de la sociologie moderne. Elle touche à la fois à la manière dont les individus se positionnent les uns par rapport aux autres (Urbi) et à la manière dont les sociétés structurent ces positions.

Ce lien est profond, réciproque et souvent invisible. On peut le comprendre en trois niveaux : symbolique, matériel, et biologique‑évolutionnaire. La distinction n’est pas un simple goût personnel : c’est un outil de classement social. Les individus adoptent des pratiques (culturelles, langagières, esthétiques, alimentaires) ; ces pratiques signalent une position sociale ; ces signaux créent des frontières symboliques ; ces frontières deviennent des hiérarchies apparemment "légitimes". Autrement dit, la distinction "fabrique" la hiérarchie en donnant l’impression que certaines manières d’être sont “naturellement” supérieures :


Ces choix ne sont pas neutres : ce sont des marqueurs de classe.

La relation fonctionne aussi dans l’autre sens.
Les hiérarchies sociales préexistantes — économiques, politiques, éducatives — produisent des distinctions : l
es classes dominantes disposent de ressources pour imposer leurs goûts comme “normes” ; les classes dominées intériorisent ces normes comme légitimes ; les institutions (école, médias, culture) reproduisent ces hiérarchies.

Ainsi, la hiérarchie sociale produit la distinction en donnant aux pratiques dominantes un prestige particulier que les classes dites inférieures chercheront à imiter.

La violence symbolique ou physique qui en découle est donc un produit dérivé de la compétition intra‑humaine avec des conflits idéologiques, religieux, politiques ; une polarisation sociale ; des guerres ; une manipulation cognitive généralisée (propagande, réseaux sociaux) ; l'effondrement de la coopération globale qui semblait être le phare d'une mondialisation heureuse.

2. ORBI

Depuis Homo sapiens, mais surtout depuis la révolution néolithique, l’humain s’est progressivement extrait du reste du vivant. L’idée que l’humain est “maître et possesseur de la nature” (Descartes, mais globalement toutes les religions avec quelques exceptions) a servi de fondement à la domination systématique des animaux, des végétaux et des écosystèmes.

L’élevage intensif concerne aujourd’hui plus de 80 milliards d’animaux terrestres par an (FAO). La pêche industrielle vide les océans : 90 % des stocks sont surexploités ou pleinement exploités (ONU, 2022).

Les déforestation massive (10 millions d’hectares par an - FAO, 2020) et la monoculture détruisant la biodiversité et les sols.

L’humain traite la nature comme un décor ou un réservoir inépuisable, ce qui conduit à l'effondrement de la biodiversité, au dérèglement climatique, à la pollution généralisée, à l'augmentation des risques sanitaires (zoonoses / pandémies), à des crises alimentaires, etc. 

Le cerveau humain : un outil de prédation totale

L’évolution a doté Homo sapiens d’un cerveau hyper‑social, hyper‑coopératif, hyper‑stratégique... et hyper‑prédateur. Cette combinaison a permis une domination sans précédent du vivant.

MAIS, ce qui fut probablement un avantage évolutif devient aujourd’hui un risque vital :

  • destruction des conditions de survie de l’espèce ;
  • effondrement des chaînes trophiques (séquence linéaire d'organismes à travers lesquels passent les nutriments et l'énergie lorsqu'un organisme en consomme un autre) ;
  • instabilité climatique ;
  • raréfaction des ressources essentielles (eau, sols, pollinisateurs).

L’hubris humaine est auto‑destructrice.


Comment en sortir ?

Le naturalisme scientifique ne propose pas de morale transcendante, mais une compréhension naturaliste (matérialiste) des comportements humains.
Cette compréhension permet d’agir sur les causes plutôt que sur les symptômes 
et en premier lieu, de reconnaître les déterminismes biologiques (biais cognitifs - Kahneman) et les mécanismes de domination en intégrant les limites de la cognition humaine.

Puis développer une éthique naturaliste inspirée de Spinoza (éthique sans transcendance), Darwin (continuité animal-homme), Jonas (principe de responsabilité), Singer (considération morale élargie)...

Pour ensuite réformer les institutions humaines : éducation à la pensée critique, réduction des incitations à la domination économique et politique, gouvernance écologique fondée sur les données scientifiques, protection juridique du vivant (écocide, droits des écosystèmes).

Et finalement repenser la place de l’humain dans le vivant :

  • reconnaître l’humain comme espèce parmi les espèces
  • développer une écologie comportementale humaine
  • intégrer les limites planétaires (Rockström et al., 2009)

L’hubris humaine, qu’elle s’exerce Urbi (contre les autres humains) ou Orbi (contre le reste du vivant), est bien le produit d’une longue histoire évolutive.
Mais ce qui fut un avantage adaptatif devient aujourd’hui une menace existentielle sous l'influence délétère des nouveaux impérialismes dotés de l'arme nucléaire. 

Peut-être faudrait-il rappeler à tous nos Césars contemporains les propos de l'esclave qui se tenait aux côtés du général victorieux lors de son triomphe afin de lui rappeler sa condition de mortel (Memento mori).


Le naturalisme scientifique offre une voie de sortie : comprendre nos déterminations pour mieux les dépasser, et réinscrire l’humanité dans la continuité du vivant plutôt que dans sa domination. 
Une responsabilité pour chacun d'entre nous !

Retour au sommaire