Essai
naturaliste sur la suprématie intra‑humaine (Urbi) et extra‑humaine (Orbi).
L’humanité se caractérise par une tension
permanente entre coopération et domination. À l’échelle individuelle comme à
l’échelle de l’espèce, l’humain manifeste une tendance profonde à se percevoir
comme supérieur aux autres humains (Urbi) et au reste du vivant (Orbi).
Cette double dynamique, enracinée dans l’évolution biologique et amplifiée par
les constructions culturelles, constitue ce que l’on peut appeler une hubris
humaine.
Cet article explore les fondements biologiques, psychologiques et
anthropologiques de cette hubris, ses conséquences vitales pour l’espèce, et
les voies possibles pour en sortir dans le cadre du naturalisme scientifique.
1. URBI
En dehors de pathologies psychiques telles que la
dépression ou une faible estime de soi, la plupart des individus se perçoivent
comme au‑dessus de la moyenne, un phénomène bien documenté en
psychologie cognitive sous le nom d’effet de supériorité illusoire.
Ce biais est observé dans de nombreuses cultures et pour de multiples domaines
: intelligence, moralité, compétences sociales, conduite automobile, etc.
Une étude
fondatrice (Svenson - 1981) montre que 93 % des conducteurs américains
se jugent “au‑dessus de la moyenne”. Dunning
& Kruger (1999) démontrent que même les moins compétents surestiment
massivement leurs capacités.
Ce biais n’est pas un accident psychologique : il
est biologiquement enraciné. Les travaux d’éthologie et de psychologie
évolutionniste montrent que l’humain, comme de nombreuses espèces sociales, est
programmé pour défendre
son statut, maximiser
son influence, imposer
ses représentations et dominer
les ressources symboliques et matérielles.
Il en est de même dans les sociétés animales où le statut social
influence l’accès à
la nourriture, l’accès
aux partenaires reproductifs, la
protection du groupe et la survie
des descendants.
Chez l’humain, ces mécanismes se sont certes complexifiés mais restent très actifs.
Les neurosciences montrent que la dopamine augmente lors d’un gain de statut,
et diminue lors d’une perte (Zink et al., 2008). L’humain ne se contente pas de dominer
physiquement : il cherche à imposer ses idées, car les idées - comme la culture humaine en général ("mêmes") - sont
devenues des données évolutives au même titre que les mutations biologiques. Ainsi, les
religions fonctionnent comme des systèmes de cohésion et de contrôle
social (Durkheim). Les
idéologies politiques structurent les rapports de force (Weber). Les
philosophies deviennent des marqueurs de distinction (Bourdieu) et la question du lien entre distinction et hiérarchie
sociale est l’un des nœuds centraux de la sociologie moderne. Elle touche à
la fois à la manière dont les individus se positionnent les uns par rapport aux
autres (Urbi) et à la manière dont les
sociétés structurent ces positions.
Ce lien est profond, réciproque et souvent
invisible. On peut le comprendre en trois niveaux : symbolique, matériel,
et biologique‑évolutionnaire. La distinction n’est pas un simple goût
personnel : c’est un outil de classement social. Les
individus adoptent des pratiques (culturelles, langagières, esthétiques,
alimentaires) ; ces
pratiques signalent une position sociale ; ces
signaux créent des frontières symboliques ; ces
frontières deviennent des hiérarchies apparemment "légitimes". Autrement dit, la distinction "fabrique" la
hiérarchie en donnant l’impression que certaines manières d’être sont
“naturellement” supérieures :
Ces choix ne sont pas neutres : ce sont des marqueurs
de classe.
La relation fonctionne aussi dans l’autre sens.
Les hiérarchies sociales préexistantes — économiques, politiques, éducatives — produisent
des distinctions : les
classes dominantes disposent de ressources pour imposer leurs goûts comme
“normes” ; les
classes dominées intériorisent ces normes comme légitimes ; les
institutions (école, médias, culture) reproduisent ces hiérarchies.
Ainsi, la hiérarchie sociale produit la
distinction en donnant aux pratiques dominantes un prestige particulier que les classes dites inférieures chercheront à imiter.
La violence symbolique ou physique qui en découle
est donc un produit dérivé de la compétition intra‑humaine avec des conflits
idéologiques, religieux, politiques ; une polarisation
sociale ; des guerres ; une manipulation
cognitive généralisée (propagande, réseaux sociaux) ; l'effondrement
de la coopération globale qui semblait être le phare d'une mondialisation heureuse.
2. ORBI
Depuis Homo sapiens, mais surtout depuis la
révolution néolithique, l’humain s’est progressivement extrait du reste du
vivant. L’idée que l’humain est “maître et possesseur de la nature” (Descartes, mais globalement toutes les religions avec quelques exceptions) a servi de fondement à la domination systématique des animaux, des
végétaux et des écosystèmes.
L’élevage
intensif concerne aujourd’hui plus de 80 milliards d’animaux terrestres
par an (FAO). La pêche
industrielle vide les océans : 90 % des stocks sont surexploités ou
pleinement exploités (ONU, 2022).
Les déforestation
massive (10 millions d’hectares par an - FAO, 2020) et la monoculture détruisant la biodiversité et les sols.
L’humain traite la nature comme un décor ou un
réservoir inépuisable, ce qui conduit à l'effondrement
de la biodiversité, au dérèglement
climatique, à la pollution
généralisée, à l'augmentation des risques
sanitaires (zoonoses / pandémies), à des crises alimentaires, etc.
Le
cerveau humain : un outil de prédation totale
L’évolution a doté Homo sapiens d’un cerveau hyper‑social, hyper‑coopératif, hyper‑stratégique... et hyper‑prédateur. Cette combinaison a permis une domination sans
précédent du vivant.
MAIS, ce qui fut probablement un avantage évolutif devient
aujourd’hui un risque vital :
- destruction
des conditions de survie de l’espèce ;
- effondrement
des chaînes trophiques (séquence linéaire d'organismes à travers lesquels
passent les nutriments et l'énergie lorsqu'un organisme en consomme un autre) ;
- instabilité
climatique ;
- raréfaction
des ressources essentielles (eau, sols, pollinisateurs).
L’hubris
humaine est auto‑destructrice.
Comment en
sortir ?
Le naturalisme scientifique ne propose pas de
morale transcendante, mais une compréhension naturaliste (matérialiste) des comportements
humains.
Cette compréhension permet d’agir sur les causes plutôt que sur les symptômes et en premier lieu, de reconnaître les déterminismes biologiques (biais cognitifs - Kahneman) et les mécanismes de domination en intégrant les limites de la cognition humaine.
Puis développer
une éthique naturaliste inspirée de Spinoza
(éthique sans transcendance), Darwin
(continuité animal-homme), Jonas
(principe de responsabilité), Singer
(considération morale élargie)...
Pour ensuite réformer
les institutions humaines : éducation
à la pensée critique, réduction
des incitations à la domination économique et politique, gouvernance
écologique fondée sur les données scientifiques, protection
juridique du vivant (écocide, droits des écosystèmes).
Et finalement repenser la
place de l’humain dans le vivant :
- reconnaître l’humain comme espèce parmi les espèces
- développer
une écologie comportementale humaine
- intégrer
les limites planétaires (Rockström et al., 2009)
L’hubris humaine, qu’elle s’exerce Urbi
(contre les autres humains) ou Orbi (contre le reste du vivant), est bien le
produit d’une longue histoire évolutive.
Mais ce qui fut un avantage adaptatif devient aujourd’hui une menace
existentielle sous l'influence délétère des nouveaux impérialismes dotés de l'arme nucléaire.
Peut-être faudrait-il rappeler à tous nos Césars contemporains les propos de l'esclave qui se tenait aux côtés du général victorieux lors de son
triomphe afin de lui rappeler sa condition de mortel (Memento mori).
Le naturalisme scientifique offre une voie de sortie : comprendre nos
déterminations pour mieux les dépasser, et réinscrire l’humanité dans la
continuité du vivant plutôt que dans sa domination.