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Leçon de morale par Dominique de Villepin

Dominique de Villepin, que l'on doit toujours remercier pour son opposition à la participation de la France dans la guerre en Irak, parle assez peu de sa conviction spiritualiste chrétienne catholique...

... excepté dans cette vidéo cathodique où il est censée lire l'évangile de St Jean afin de nous éclairer moralement. 

Vidéo à voir, mais qui mérite cependant quelques commentaires à suivre :

La femme, adultère, a "péché" et donc commis un crime majeur en ces temps reculés ; elle doit être lapidée. On ne sait si l'homme qui a tout aussi bien fauté avec cette "pécheresse" a subi une quelconque sanction. On ne sait pas non plus si le mari frappait son épouse, ce qui pourrait être une excellente raison d'aller voir ailleurs. Rappelons au passage que depuis la réforme du 11 juillet 1975 (c'est hier), l’adultère n’est plus une infraction pénale en France. Il n’expose donc plus à aucune amende ni peine de prison.

Bref. 

Celui qu'on appelle Christ "pardonne" ce "crime" sans autre forme de procès et conseille à la possédée du diable (probablement) de ne pas recommencer après avoir pris le soin d'éliminer la foule lapidatrice : "Que celui qui n'a jamais péché lance la première pierre". Comme l'éventail des péchés chrétiens va de la gourmandise (péché véniel) au meurtre (péché mortel), il est clair que chacun se sent concerné et va quitter la scène. J'aurais moi-même fui, bien conscient de mon penchant certain pour la pâte à tartiner chocolat-noisette. 

Quelle morale peut-on bien tirer de cette histoire ? La "générosité" d'un Christ qui laisse partir celle qui a commis un crime ? Et seulement qu'elle ne recommence pas ? 
Si l'on actualise la notion de crime, que dirait-on de nos jours d'une meurtrière qui est absoute de son crime, sans procès, la laissant vaquer à ses occupations alors qu'une récidive est possible (troubles mentaux...) ? Nul doute que la très chrétienne chaîne CNEWS ferait de ce scandale ses choux gras pendant une bonne semaine, reniant ainsi la parole de leur Christ adoré. 
Belle morale relatée par l'apôtre Jean... quand l'apôtre "par vocation" Paul nous parle de la sienne que D. de Villepin ne connaît sans doute pas, à moins qu'il ne fasse un tri sélectif à dessein : 
"Ne savez‑vous pas que les injustes n’hériteront pas du Royaume de Dieu ? Ne vous y trompez pas : ni les débauchés, ni les idolâtres, ni les adultères, ni les dépravés, ni les hommes qui couchent avec des hommes, ni les voleurs, ni les cupides, ni les ivrognes, ni les insulteurs, ni les rapaces n’hériteront du Royaume de Dieu."
Pour Paul, l'enfer est fait pour eux, probablement.

Pourquoi D. de Villepin se croit devoir faire un détour christique des plus anachroniques pour prôner quelques valeurs du moment, dont certaines traversent les siècles, et d'autres non ?
Dans une perspective naturaliste scientifique, les valeurs ne tombent pas du ciel. Elles émergent de processus biologiques, évolutionnaires, psychologiques et sociaux. Les sociétés humaines qui coopèrent mieux survivent mieux. Ce qui favorise l’émergence de valeurs comme : la justice (éviter les conflits internes), l’équité (maintenir la cohésion), la réciprocité (encourager l’entraide), la bienveillance (renforcer les liens sociaux) Ce sont toutes des stratégies adaptatives.
En particulier, les neurosciences montrent que l’empathie repose sur des circuits neuronaux anciens (neurones miroirs, cortex préfrontal, amygdale). La bienveillance n’est donc pas un “choix moral arbitraire”, mais un produit de notre architecture cognitive bien antérieur à toutes les religions.
Et quand les sociétés deviennent plus grandes et plus complexes, les règles doivent devenir impersonnelles, universelles et prévisibles. C’est le terreau de la justice, du droit, et plus tard de la démocratie.

Que D. de Villepin s'inquiète - à juste titre - de la tendance actuelle aux conflits, rapports de force, mépris des autres, prédations diverses, retour des empires et autres creux de nos civilisations etc., recourir à la parole "divine" ne fait que s'attirer quelques faveurs de bigots plus ou moins éclairés (illuminés ?). C'est ce que fait Trump. Utiliser un texte religieux pour justifier des positions politiques ne fait que brouiller les lignes entre conviction personnelle et argumentation universalisable. 

Y aurait-il une présidentielle en vue ? 

Dans ce cas, c'est un très mauvais calcul.

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Hubris Urbi et Orbi

 Essai naturaliste sur la suprématie intra‑humaine (Urbi) et extra‑humaine (Orbi).

L’humanité se caractérise par une tension permanente entre coopération et domination. À l’échelle individuelle comme à l’échelle de l’espèce, l’humain manifeste une tendance profonde à se percevoir comme supérieur aux autres humains (Urbi) et au reste du vivant (Orbi). 

Cette double dynamique, enracinée dans l’évolution biologique et amplifiée par les constructions culturelles, constitue ce que l’on peut appeler une hubris humaine.
Cet article explore les fondements biologiques, psychologiques et anthropologiques de cette hubris, ses conséquences vitales pour l’espèce, et les voies possibles pour en sortir dans le cadre du naturalisme scientifique.

1. URBI

En dehors de pathologies psychiques telles que la dépression ou une faible estime de soi, la plupart des individus se perçoivent comme au‑dessus de la moyenne, un phénomène bien documenté en psychologie cognitive sous le nom d’effet de supériorité illusoire.
Ce biais est observé dans de nombreuses cultures et pour de multiples domaines : intelligence, moralité, compétences sociales, conduite automobile, etc.

Une étude fondatrice (Svenson - 1981) montre que 93 % des conducteurs américains se jugent “au‑dessus de la moyenne”Dunning & Kruger (1999) démontrent que même les moins compétents surestiment massivement leurs capacités.

Ce biais n’est pas un accident psychologique : il est biologiquement enracinéLes travaux d’éthologie et de psychologie évolutionniste montrent que l’humain, comme de nombreuses espèces sociales, est programmé pour défendre son statut, maximiser son influence, imposer ses représentations et dominer les ressources symboliques et matérielles.

Il en est de même dans les sociétés animales où le statut social influence l’accès à la nourriture, l’accès aux partenaires reproductifs, la protection du groupe et la survie des descendants.

Chez l’humain, ces mécanismes se sont certes complexifiés mais restent très actifs.
Les neurosciences montrent que la dopamine augmente lors d’un gain de statut, et diminue lors d’une perte (Zink et al., 2008). 
L’humain ne se contente pas de dominer physiquement : il cherche à imposer ses idées, car les idées - comme la culture humaine en général ("mêmes") - sont devenues des données évolutives au même titre que les mutations biologiques. Ainsi, les religions fonctionnent comme des systèmes de cohésion et de contrôle social (Durkheim). Les idéologies politiques structurent les rapports de force (Weber). Les philosophies deviennent des marqueurs de distinction (Bourdieu) et la question du lien entre distinction et hiérarchie sociale est l’un des nœuds centraux de la sociologie moderne. Elle touche à la fois à la manière dont les individus se positionnent les uns par rapport aux autres (Urbi) et à la manière dont les sociétés structurent ces positions.

Ce lien est profond, réciproque et souvent invisible. On peut le comprendre en trois niveaux : symbolique, matériel, et biologique‑évolutionnaire. La distinction n’est pas un simple goût personnel : c’est un outil de classement social. Les individus adoptent des pratiques (culturelles, langagières, esthétiques, alimentaires) ; ces pratiques signalent une position sociale ; ces signaux créent des frontières symboliques ; ces frontières deviennent des hiérarchies apparemment "légitimes". Autrement dit, la distinction "fabrique" la hiérarchie en donnant l’impression que certaines manières d’être sont “naturellement” supérieures :


Ces choix ne sont pas neutres : ce sont des marqueurs de classe.

La relation fonctionne aussi dans l’autre sens.
Les hiérarchies sociales préexistantes — économiques, politiques, éducatives — produisent des distinctions : l
es classes dominantes disposent de ressources pour imposer leurs goûts comme “normes” ; les classes dominées intériorisent ces normes comme légitimes ; les institutions (école, médias, culture) reproduisent ces hiérarchies.

Ainsi, la hiérarchie sociale produit la distinction en donnant aux pratiques dominantes un prestige particulier que les classes dites inférieures chercheront à imiter.

La violence symbolique ou physique qui en découle est donc un produit dérivé de la compétition intra‑humaine avec des conflits idéologiques, religieux, politiques ; une polarisation sociale ; des guerres ; une manipulation cognitive généralisée (propagande, réseaux sociaux) ; l'effondrement de la coopération globale qui semblait être le phare d'une mondialisation heureuse.

2. ORBI

Depuis Homo sapiens, mais surtout depuis la révolution néolithique, l’humain s’est progressivement extrait du reste du vivant. L’idée que l’humain est “maître et possesseur de la nature” (Descartes, mais globalement toutes les religions avec quelques exceptions) a servi de fondement à la domination systématique des animaux, des végétaux et des écosystèmes.

L’élevage intensif concerne aujourd’hui plus de 80 milliards d’animaux terrestres par an (FAO). La pêche industrielle vide les océans : 90 % des stocks sont surexploités ou pleinement exploités (ONU, 2022).

Les déforestation massive (10 millions d’hectares par an - FAO, 2020) et la monoculture détruisant la biodiversité et les sols.

L’humain traite la nature comme un décor ou un réservoir inépuisable, ce qui conduit à l'effondrement de la biodiversité, au dérèglement climatique, à la pollution généralisée, à l'augmentation des risques sanitaires (zoonoses / pandémies), à des crises alimentaires, etc. 

Le cerveau humain : un outil de prédation totale

L’évolution a doté Homo sapiens d’un cerveau hyper‑social, hyper‑coopératif, hyper‑stratégique... et hyper‑prédateur. Cette combinaison a permis une domination sans précédent du vivant.

MAIS, ce qui fut probablement un avantage évolutif devient aujourd’hui un risque vital :

  • destruction des conditions de survie de l’espèce ;
  • effondrement des chaînes trophiques (séquence linéaire d'organismes à travers lesquels passent les nutriments et l'énergie lorsqu'un organisme en consomme un autre) ;
  • instabilité climatique ;
  • raréfaction des ressources essentielles (eau, sols, pollinisateurs).

L’hubris humaine est auto‑destructrice.


Comment en sortir ?

Le naturalisme scientifique ne propose pas de morale transcendante, mais une compréhension naturaliste (matérialiste) des comportements humains.
Cette compréhension permet d’agir sur les causes plutôt que sur les symptômes 
et en premier lieu, de reconnaître les déterminismes biologiques (biais cognitifs - Kahneman) et les mécanismes de domination en intégrant les limites de la cognition humaine.

Puis développer une éthique naturaliste inspirée de Spinoza (éthique sans transcendance), Darwin (continuité animal-homme), Jonas (principe de responsabilité), Singer (considération morale élargie)...

Pour ensuite réformer les institutions humaines : éducation à la pensée critique, réduction des incitations à la domination économique et politique, gouvernance écologique fondée sur les données scientifiques, protection juridique du vivant (écocide, droits des écosystèmes).

Et finalement repenser la place de l’humain dans le vivant :

  • reconnaître l’humain comme espèce parmi les espèces
  • développer une écologie comportementale humaine
  • intégrer les limites planétaires (Rockström et al., 2009)

L’hubris humaine, qu’elle s’exerce Urbi (contre les autres humains) ou Orbi (contre le reste du vivant), est bien le produit d’une longue histoire évolutive.
Mais ce qui fut un avantage adaptatif devient aujourd’hui une menace existentielle sous l'influence délétère des nouveaux impérialismes dotés de l'arme nucléaire. 

Peut-être faudrait-il rappeler à tous nos Césars contemporains les propos de l'esclave qui se tenait aux côtés du général victorieux lors de son triomphe afin de lui rappeler sa condition de mortel (Memento mori).


Le naturalisme scientifique offre une voie de sortie : comprendre nos déterminations pour mieux les dépasser, et réinscrire l’humanité dans la continuité du vivant plutôt que dans sa domination. 
Une responsabilité pour chacun d'entre nous !

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La tentation techno-fasciste

 ... ou l'anatomie d'une Chimère entre Raison Instrumentalisée et Mythe Spirituel

Le XXIe siècle voit émerger une figure politique que l'on pensait reléguée aux dystopies de science-fiction : le techno-fascisme. Ce concept désigne la symbiose entre les capacités de contrôle offertes par les technologies de pointe (IA, surveillance de masse, ingénierie sociale) et des structures de gouvernance antidémocratiques.

Pourtant, sous cette alliance de circonstance se cache une contradiction philosophique majeure.

Pour comprendre pourquoi le techno-fascisme est un oxymore, il faut isoler l'ADN de ses deux composants.

La technique, issue de la révolution scientifique, est l'application du matérialisme. Elle ne connaît que des faits, des masses, des énergies et des probabilités. Pour un algorithme, un individu n'est pas un "citoyen", mais un ensemble de vecteurs de données. La technique est universelle : une loi physique est la même à Rome, Pékin ou San Francisco.

Historiquement, le fascisme (notamment théorisé par Giovanni Gentile) se définit comme une "révolte contre le positivisme". C’est une idéologie spiritualiste et vitaliste :

  • Il croit en la prééminence de la volonté sur la raison.
  • Il sacralise la nation ou la race comme des entités mystiques.
  • Il rejette la froideur du calcul marchand et l'idéologie matérialiste pour lui préférer "l'héroïsme".

La contradiction réside dans le fait que le techno-fascisme tente d'enfermer la ferveur irrationnelle du fascisme dans la logique binaire de l'ordinateur. C'est l'utilisation de la raison la plus pure (le code) pour servir l'irrationalité la plus sombre (le suprémacisme ou l'exclusion).

Le techno-fascisme contemporain ne porte pas de chemise brune ; il porte le sweat-shirt à capuche de l'ingénieur ou le costume du technocrate.

Ainsi, Nick Land, ancien philosophe de l'Université de Warwick, est le cerveau de l'accélérationnisme de droite. Land soutient que la liberté humaine est un obstacle à l'efficacité technologique. Il prône le démantèlement de l'État démocratique (le "Gath" ou "The Cathedral") au profit de cités-États privées gérées par des PDG-dictateurs et régulées par des IA... Mais la science des systèmes montre que la réduction d'une société à une simple gestion d'entreprise ignore les rétroactions sociales et biologiques. Un système social n'est pas un logiciel que l'on peut "optimiser" sans provoquer son effondrement entropique.

De son côté, Curtis Yarvin ci-dessus, importante figure de la Silicon Valley, plaide pour un retour à une forme de monarchie technocratique. La souveraineté doit être traitée comme un droit de propriété. L'État doit être un système d'exploitation (OS) dont l'efficacité prime sur les droits individuels... A l'inverse, le matérialisme historique démontre que le pouvoir n'est pas une propriété technique, mais un rapport de force social. Ignorer la base matérielle (les besoins de la population) au profit de la structure logique (l'OS d'État) fera nécessairement couler larmes et sang.

L'École de Francfort, avec Theodor Adorno et Max Horkheimer, avait déjà anticipé ce paradoxe dans la Dialectique de la Raison (1944). Ils expliquaient que la raison, lorsqu'elle ne sert qu'à la domination de la nature (raison instrumentale), finit par se retourner contre l'homme. La technique devient alors un nouveau "mythe". Dans le techno-fascisme, l'algorithme n'est plus un outil de calcul, il devient un oracle. On ne discute pas une décision automatisée, on s'y soumet comme on se soumettait autrefois au destin ou à l'autorité de la foi et du roi.

Le matérialisme scientifique ne se contente pas de s'opposer moralement au techno-fascisme ; il le dénonce comme une erreur logique.

  1. Le Mythe de l'Omniscience : le techno-fascisme repose sur l'idée que l'on peut tout mesurer. Or, le principe d'incertitude (en physique) et les théorèmes d'incomplétude de Gödel (en mathématiques) prouvent qu'aucun système logique ne peut tout englober ou tout prévoir.
  2. Le Réalisme Biologique contre l'Eugénisme : alors que le techno-fascisme rêve de "sélectionner" les meilleurs génomes, la génétique matérialiste montre que la robustesse d'une espèce réside dans sa diversité et non dans la standardisation.
  3. L'Inconscient Matériel : contrairement au spiritualisme fasciste qui croit en une "volonté" pure, le matérialisme (via les neurosciences et la psychologie sociale) montre que nous sommes des êtres soumis à des déterminations complexes, chaotiques. Le contrôle total par la technique est une illusion qui ne prend pas en compte la plasticité du vivant.

Le techno-fascisme est le symptôme d'une science qui a oublié sa fonction émancipatrice pour ne garder que sa fonction de coercition. C'est l'oxymore d'un "matérialisme sans matière", où l'on traite les corps humains comme de simples abstractions numériques au service d'un idéal de puissance mystique.

En fin de compte, la meilleure arme contre le techno-fascisme n'est pas seulement l'éthique, mais le réalisme scientifique lui-même : celui qui reconnaît la complexité irréductible de la vie et l'impossibilité de la mettre en cage, fût-elle dorée ou numérique.

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