Résumé
Les avancées récentes en neurosciences
cognitives, notamment les approches en connectomique et en étude de
l’agentivité, remettent en question la conception traditionnelle du libre
arbitre ontologique. Les données empiriques suggèrent que les processus décisionnels
humains émergent de réseaux cérébraux distribués, modulés par des causes
biologiques, psychologiques et environnementales. Cet article examine les
implications de ces résultats pour la responsabilité morale et les systèmes
juridiques contemporains. Il soutient que, si la culpabilité métaphysique
devient indéfendable, une responsabilité sociétale fonctionnelle demeure
nécessaire. Une transition vers un modèle fondé sur la compréhension causale,
la régulation et la prévention est ici proposée.
La notion de libre arbitre occupe une place centrale dans les systèmes moraux et juridiques occidentaux. Elle fonde l’idée selon laquelle les individus sont des agents autonomes, capables de choisir librement leurs actions et, par conséquent, potentiellement "coupables" de celles-ci ("il aurait pu faire autrement que mal").
Cependant, les avancées en neurosciences
remettent en cause cette conception. Les recherches contemporaines suggèrent
que les décisions humaines sont le produit de processus neuronaux déterminés ou
fortement contraints, ce qui fragilise fondamentalement l’idée d’un agent causal indépendant de tout déterminant externe comme interne.
Cet article vise à analyser ces résultats et à en tirer les conséquences pour la responsabilité morale et le droit.
La volonté comme processus cérébral distribué
Les travaux récents en neuroimagerie montrent que
la volition ne repose pas sur une structure cérébrale unique, mais sur un
réseau distribué impliquant notamment :
- le cortex
préfrontal (planification et décision),
- le cortex
pariétal (intégration sensorimotrice),
- l’aire
motrice supplémentaire (initiation de l’action),
- les
structures sous-corticales (motivation).
Haggard (2017) propose ainsi une conception de
l’agentivité comme propriété émergente de systèmes neuronaux interconnectés.
Connectome et volition
L’étude de Darby et al. (2018), utilisant le lesion network mapping, montre que des lésions cérébrales distinctes affectant la volonté ou l’agentivité appartiennent à un même réseau fonctionnel. Cette approche connectomique suggère que la volonté est une fonction distribuée, dépendant de l’intégrité d’un réseau plutôt que d’une région isolée.
Antériorité neuronale de la décision
Les expériences initiées par Libet et revisitées
par Maoz et al. (2019) montrent que l’activité cérébrale précédant une décision
est détectable avant la prise de conscience subjective de celle-ci.
Ces résultats indiquent que :
- la
décision émerge de processus inconscients,
- la
conscience jouerait un rôle de validation / interprétation a
posteriori
Dissociation entre action et agentivité
Des études sur les illusions d’agence et
certaines pathologies (ex. syndrome de la main étrangère) montrent que :
- une
action peut être produite sans sentiment d’agentivité,
- à l'inverse, un
sentiment d’agentivité peut exister sans causalité réelle.
Chambon et al. (2018) concluent que l’agentivité
est une construction cognitive, dépendante de mécanismes interprétatifs.
Implications philosophiques : critique du libre arbitre ontologique
Les données neuroscientifiques convergent vers
une remise en cause du libre arbitre ontologique, défini comme la capacité d’un
individu à être une cause première de ses actions.
Si les décisions résultent de processus causaux, alors l’individu ne peut être considéré comme indépendant des déterminants et la notion de culpabilité ultime devient problématique.
Pereboom (2001) défend ainsi une position
sceptique selon laquelle la culpabilité au sens rétributif (punition) est
injustifiée. Sapolsky (2023) prolonge cette critique en s’appuyant sur les
données biologiques et comportementales.
Érosion
de la responsabilité rétributive
La responsabilité fondée sur le mérite moral (“l’individu mérite de souffrir”) repose sur l’idée qu’il aurait pu agir autrement. Or, si les comportements sont causés, cette justification devient impossible à soutenir. La culpabilité métaphysique perd alors toute cohérence.
Mais maintien
d’une responsabilité fonctionnelle
Malgré cela, la notion de responsabilité demeure
nécessaire. Dennett (2003) propose une conception compatibiliste dans laquelle
la responsabilité est définie par :
- la
sensibilité aux raisons,
- la
capacité d’apprentissage,
- l’intégration
dans un système social.
Dans cette perspective, la responsabilité est un
outil de régulation, non une sanction morale ultime.
Comprenne qui pourra.
Critique du modèle pénal rétributif
Le modèle pénal classique repose largement sur la
punition comme réponse à la faute. Si la faute est reconceptualisée comme
produit de causes, ce modèle perd sa justification fondamentale.
La peine de mort constitue un cas extrême :
- elle
repose souvent sur une logique rétributive,
- elle est
irréversible,
- elle
n’apporte pas de bénéfice dissuasif clairement établi (National Research
Council, 2012 ; Hood & Hoyle, 2015).
Vers un
modèle préventif et régulateur
Un système juridique cohérent avec les neurosciences devrait viser la protection de la société, la réduction du risque de récidive, la réhabilitation des individus (voir "Mais alors... que faire ?").
Cela implique :
- des
interventions ciblées sur les causes comportementales,
- une
réduction du rôle du blâme moral,
- le
développement de la justice restaurative.
Intégration progressive des neurosciences
Les systèmes juridiques intègrent déjà certains
éléments neuroscientifiques :
- atténuation
de responsabilité en cas de troubles neurologiques,
- prise en
compte des capacités de contrôle.
Ces évolutions suggèrent une transition
progressive vers une conception plus causale de la responsabilité.
Vers un nouveau paradigme moral
L’abandon du libre arbitre ontologique ne conduit
pas à l’abolition de toute norme sociale, mais à une transformation de leur
fondement.
Ce changement implique :
- le
passage du blâme à la compréhension,
- la
substitution de la punition par la régulation,
- une
redéfinition de la dignité humaine comme indépendante des actions.
Cependant, ce paradigme se heurte à des
résistances psychologiques et culturelles, notamment liées au rôle des émotions
(colère, vengeance) dans la régulation sociale.
Conclusion
Les neurosciences contemporaines fournissent des
arguments puissants contre l’existence d’un libre arbitre ontologique. Elles
montrent que la volonté et l’agentivité sont des constructions cérébrales,
dépendantes de processus causaux.
Ces résultats invitent à repenser en profondeur
la responsabilité morale et les systèmes juridiques. Une approche fondée sur la
compréhension des causes, la prévention et la régulation apparaît plus
cohérente avec les connaissances actuelles.
Quant aux philosophes qui se disent "matérialistes", qui devraient donc réactualiser leurs conceptions à la faveur des découvertes scientifiques - car les faits sont des plus têtus -, vont-ils promouvoir un jour ce changement majeur de paradigme ?
S'il n'en sont pas coupables / capables, ils n'en restent pas moins responsables.
Références
- Chambon,
V., Sidarus, N., & Haggard, P. (2018). From action intentions to
action effects: how does the sense of agency come about? Neuroscience
& Biobehavioral Reviews.
- Darby, R.
R., et al. (2018). Lesion network localization of free will. Proceedings
of the National Academy of Sciences.
- Dennett,
D. (2003). Freedom Evolves. Viking Press.
- Haggard,
P. (2017). Sense of agency in the human brain. Nature Reviews
Neuroscience.
- Hood, R.,
& Hoyle, C. (2015). The Death Penalty: A Worldwide Perspective.
Oxford University Press.
- Maoz, U.,
et al. (2019). Free will, neuroscience, and philosophy. Trends in
Cognitive Sciences.
- National
Research Council. (2012). Deterrence and the Death Penalty.
National Academies Press.
- Pereboom,
D. (2001). Living Without Free Will. Cambridge University Press.
- Sapolsky,
R. (2023). Determined: A Science of Life Without Free Will. Penguin
Press.

