Wikipedia

Résultats de recherche

Traduction

L'acrasie : une faiblesse de la volonté lourde de conséquences ?

Savoir sans faire : de l’acrasie individuelle à l’acrasie collective face à la crise climatique... ou comment foncer vers le mur en sifflotant.

Il existe une phrase d’Ovide qui semble avoir été écrite pour notre époque :

Video meliora proboque, deteriora sequor.

On la traduit généralement ainsi : « Je vois le meilleur, je l’approuve, et pourtant je suis le pire chemin » ou plus simplement : « Je vois le bien, je l’approuve, et je fais le mal. »

Plus de 2000 ans plus tard, la situation nous est toujours familière. Nous savons qu'il faudrait arrêter de fumer. Nous savons qu'il faudrait économiser davantage. Nous savons qu'il faudrait rédiger aujourd'hui ce rapport que nous repoussons depuis trois semaines. 

Pourtant nous faisons autre chose.

Les Grecs avaient un mot pour désigner cette étrange fracture intérieure : l’akrasia. Le terme est habituellement traduit par « faiblesse de la volonté », même si cette traduction est imparfaite. Car le problème n'est pas seulement celui d'une volonté insuffisante. Il est plus troublant puisqu'il consiste à agir contre un jugement que l'on reconnaît pourtant comme meilleur. Folie ?

Si ce phénomène paraît appartenir a priori à la psychologie individuelle, il devient difficile d'ignorer sa présence dans la vie collective. Depuis plus de trente ans, les États reconnaissent officiellement la nécessité de réduire les émissions de gaz à effet de serre. Les rapports du GIEC se succèdent et les sommets internationaux produisent des déclarations souvent très ambitieuses. Les objectifs sont connus ; les trajectoires nécessaires sont quantifiées. Les technologies permettant d'agir existent pour une grande part. Mais pschitt : les émissions mondiales continuent à rester très éloignées des trajectoires compatibles avec les objectifs affichés. Comment décrire une situation où nous affirmons publiquement ce qu'il faudrait faire tout en organisant pratiquement le contraire ?

L'idée d'une acrasie collective est tentante mais il faut s'en méfier. Car toutes les formes d'inaction ne sont pas des formes de faiblesse. Il arrive que nous cédions à une tentation. Il arrive aussi que nous ne croyions pas vraiment ce que nous prétendons savoir. Il arrive enfin que certains acteurs aient parfaitement compris le problème tout en ayant intérêt à retarder son traitement. Confondre ces situations revient à prescrire le mauvais remède.

Aristote contre Socrate

L'acrasie pose un problème philosophique d'une redoutable simplicité. Comment peut-on faire volontairement ce que l'on juge moins bon ?

Pour Socrate, la question est mal posée. Dans le Protagoras, il soutient qu'un individu qui sait réellement ce qui est bien ne peut agir autrement. Quand quelqu'un paraît agir contre son intérêt véritable, cela signifie simplement qu'il ne comprend pas correctement la situation. L'ivrogne qui reprend un verre de trop ne serait donc pas vaincu par le désir. Il commettrait une erreur de calcul. Si cette position possède une élégance intellectuelle remarquable, elle présente un défaut majeur : elle contredit l'expérience ordinaire. Nous faisons constamment ce que nous avions décidé de ne pas faire.

C'est précisément ce qu'Aristote refuse d'ignorer. Le livre VII de l’Éthique à Nicomaque part de cette évidence : le phénomène existe. La tâche du philosophe n'est pas de le dissoudre dans une théorie de la connaissance mais de l'expliquer. Sa solution reste aujourd'hui étonnamment moderne.
L'incontinent, explique-t-il, possède bien un certain savoir. Toutefois ce savoir n'est pas pleinement actif au moment de l'action. Aristote compare cet état à celui d'un homme ivre récitant des vers. Les mots sont présents ; leur maîtrise ne l'est pas.

L'individu acratique n'est pas ignorant. Il n'est pas davantage fou. Il ressemble plutôt à quelqu'un dont la compréhension cesse momentanément d'exercer son pouvoir directeur.

Plus importante encore est la distinction qu'Aristote introduit entre deux formes d'échec. Dans certains cas, nous avons délibéré correctement puis nous n'exécutons pas notre décision. Dans d'autres, nous cédons avant même d'avoir véritablement réfléchi. Cette différence paraît technique. Elle est pourtant décisive.

Le fumeur qui craque après plusieurs semaines d'abstinence ne ressemble pas à l'automobiliste qui prend machinalement sa voiture sans même envisager une alternative. Dans un cas, la délibération a eu lieu ; dans l'autre, elle a été court-circuitée. Toutes les formes d'acrasie ne sont pas identiques.

Cette idée ancienne deviendra particulièrement importante lorsqu'on essaiera d'appliquer le concept aux institutions et aux politiques climatiques. Car une société peut échouer à mettre en œuvre une décision qu'elle a prise. Elle peut aussi échouer à se donner les moyens de réfléchir sérieusement à ce qu'elle fait. Ce ne sont pas les mêmes pathologies.

Pourquoi savons-nous sans agir en conséquence ?

Longtemps, les philosophes ont abordé l'acrasie comme un problème moral : pourquoi la volonté trahit-elle parfois le jugement ?

Depuis quelques décennies, économistes et psychologues ont déplacé la question. Ils ont cessé de demander pourquoi nous étions "faibles". Ils ont commencé à demander pourquoi le temps lui-même semblait déformer nos décisions. Si l'on propose à quelqu'un de recevoir une petite somme aujourd'hui ou une somme plus importante dans un an, il choisira souvent la seconde option. Mais si ces deux options deviennent imminentes (contexte d'urgence), le calcul peut soudain s'inverser. La récompense immédiate acquiert un pouvoir disproportionné.

George Ainslie a montré que ce phénomène n'avait rien d'accidentel. Nous n'évaluons pas l'avenir comme une machine rationnelle calculerait une trajectoire optimale. Nous accordons au présent une prime excessive. La survie à court terme l'emporte sur celle à plus long terme. La fin du mois contre la fin du monde... Cette préférence pour l'immédiat crée des retournements constants de décision.

La personne qui souhaite arrêter de fumer demain est sincère. Le fumeur qui accepte une cigarette aujourd'hui est tout aussi sincère. Ces deux individus sont la même personne. D'une certaine manière, l'acrasie n'oppose pas simplement la raison au désir. Elle oppose plusieurs versions de nous-mêmes. Le moi qui planifie et le moi qui agit n'habitent pas le temps de la même manière. Cette idée éclaire une immense partie de nos comportements ordinaires.

La procrastination en fournit probablement la manifestation la plus pure. Chaque matin, remettre une tâche au lendemain paraît presque raisonnable. Le coût du report semble minime. Après tout, 24 heures de plus ne changeront pas grand-chose. Puis les reports s'accumulent, et à la fin, l'individu se retrouve très exactement dans la situation qu'il voulait éviter. Ce qui est frappant ici, c'est que personne n'a jamais décidé de produire ce résultat. Il est émergé de centaines de décisions locales qui semblaient chacune légitimes.

La question climatique possède une structure étonnamment proche de ces exemples.

Aucun gouvernement ne décide explicitement de compromettre l'avenir de sa population. Aucun responsable politique ne se présente devant les électeurs en expliquant que les risques climatiques doivent être aggravés. Au contraire, presque tous proclament qu'il faut agir. Et pourtant les reports se succèdent.

Une nouvelle infrastructure énergétique est autorisée parce qu'elle est jugée nécessaire aujourd'hui. Une réforme est repoussée parce que le contexte économique paraît défavorable. Une échéance est déplacée parce qu'une autre crise occupe momentanément l'espace politique. Chaque décision prise isolément paraît souvent défendable. Mais leur accumulation produit un résultat collectif que personne ne revendique explicitement.

L'acrasie n'est peut-être rien d'autre que cela : la fabrication progressive d'un avenir que personne n'avait véritablement choisi.

Ulysse et le problème du futur

Pour comprendre comment sortir de cette situation, il faut revenir à un épisode plus ancien encore que les analyses contemporaines. L'histoire est bien connue. Prévenu du danger des Sirènes, Ulysse sait qu'il succombera à leur chant. Il ne compte donc pas sur sa force morale future. Il ne se promet pas d'être héroïque et ne s'engage pas dans un exercice de volonté "volontariste". Il fait quelque chose de beaucoup plus intelligent : il modifie par avance les conditions de son choix. 

Il se fait attacher au mât ! 

Le geste semble trivial mais il contient une vraie leçon politique. La plupart des discours moraux reposent sur l'idée qu'il faudrait être plus vertueux. Ulysse raisonne autrement. Il admet d'abord sa vulnérabilité, puis il construit une situation dans laquelle cette vulnérabilité devient moins dangereuse.

Jon Elster a fait de cet épisode le symbole de ce qu'il appelle le « préengagement ». Une décision présente est utilisée pour limiter les options futures. Cette stratégie est partout autour de nous. Lorsqu'un individu met en place un prélèvement automatique vers un compte d'épargne, il pratique une forme de préengagement. Lorsqu'un ancien alcoolique évite certains lieux ou certaines fréquentations, il pratique un préengagement. Lorsqu'un étudiant coupe son téléphone avant de travailler, il pratique un préengagement etc.

Dans tous ces cas, la liberté n'est pas renforcée par l'absence de contraintes. Elle est renforcée par des contraintes choisies. Cette idée heurte souvent nos intuitions modernes car nous associons spontanément la liberté à l'ouverture maximale des possibles. Pourtant l'expérience montre régulièrement le contraire. Nous sommes en fait plus libres lorsque nous avons organisé à l'avance certaines limites. Le véritable héritage d'Ulysse n'est peut-être pas tant le courage mais l'art de se méfier de soi-même (voir aussi Penser contre son cerveau).

Mais peut-on attacher une société à son mât ?

Ce qui fonctionne pour un individu peut-il fonctionner pour un collectif ? Peut-on imaginer des équivalents institutionnels de la corde d'Ulysse ? Cette interrogation traverse discrètement toute la politique climatique contemporaine. Lorsqu'un État adopte une loi fixant des objectifs de réduction des émissions, il tente de créer un engagement durable. Lorsqu'il met en place des budgets carbone, il cherche à restreindre son champ d'action futur. Lorsqu'il confie l'évaluation des politiques publiques à une autorité relativement indépendante, il tente de rendre plus coûteux le reniement de ses propres promesses.

L'idée générale est toujours la même. Créer aujourd'hui les contraintes qui empêcheront demain de céder à la facilité. Vue sous cet angle, une grande partie du débat climatique cesse d'être un débat sur la vertu. Il devient un débat sur l'architecture institutionnelle. Comment construire des institutions capables de résister au court terme ? Comment maintenir des engagements à travers les alternances politiques ? Comment faire exister les intérêts des générations absentes dans des systèmes où seules les générations présentes votent ?

Ces questions sont beaucoup plus difficiles que celles que rencontre Ulysse car lui sait précisément qui doit être attaché. Une démocratie, elle, doit décider qui a le droit d'attacher qui... Et c'est là que commencent les difficultés véritables.

Tout ramener à l'acrasie serait une erreur. Certaines formes d'inaction relèvent effectivement d'un conflit entre jugement et comportement, d'autres non. Une personne est convaincue de la nécessité de réduire les émissions et souhaite sincèrement modifier certaines habitudes. Pourtant elle continue à adopter des comportements qu'elle désapprouve elle-même. Nous sommes alors relativement proches du schéma classique de l'acrasie. Mais ce n'est pas le seul type de situation.

Il existe aussi ce que Jean-Pierre Dupuy a décrit comme une incapacité à croire ce que l'on sait. L'individu peut accepter intellectuellement la réalité d'un danger sans parvenir à l'intégrer psychologiquement. Il répète les faits mais ceux-ci demeurent abstraits. Ils n'ont pas encore acquis la consistance émotionnelle nécessaire pour devenir réels. Dans ce cas, le problème n'est pas une volonté défaillante mais une représentation défaillante.

Il existe une troisième situation, plus troublante encore. Certains acteurs comprennent parfaitement les enjeux tout en ayant intérêt à ralentir l'action collective. Parler alors de faiblesse de volonté devient inapproprié. La faiblesse suppose une défaite. Or il s'agit ici d'une stratégie. Cette distinction est politiquement importante. Car qualifier de faiblesse ce qui relève d'un calcul d'intérêt revient souvent à excuser ce que l'on devrait au contraire analyser comme un rapport de pouvoir.

Pourquoi les institutions comptent davantage que les sermons

Une idée revient sans cesse dans les débats publics sur le climat. Elle est généralement formulée sous des formes différentes, mais son noyau est toujours le même : si chacun faisait un effort, le problème serait en grande partie résolu. Cette intuition contient une part de vérité. Elle contient aussi une illusion qui consiste à croire qu'un problème produit par des systèmes complexes pourrait être résolu principalement par une augmentation de la vertu individuelle. Or l'histoire de l'acrasie suggère exactement l'inverse.

Autrement dit, le maillon faible n'est généralement pas le jugement moral. C'est la structure de l'action et cette constatation vaut à plus forte raison pour les sociétés. Supposons qu'une ville souhaite réduire sa dépendance à l'automobile. Il est parfaitement possible de multiplier les campagnes de communication, d'encourager les comportements vertueux, d'appeler les habitants à la responsabilité. 
Mais tant que les transports collectifs restent insuffisants, tant que les aménagements cyclables demeurent dangereux, tant que l'organisation du territoire impose de longs déplacements quotidiens, les appels moraux produiront peu d'effets.

Le problème n'est pas que les individus refusent systématiquement de faire ce qu'ils jugent souhaitable. Le problème est qu'ils agissent à l'intérieur d'un environnement qui rend certaines décisions faciles et d'autres coûteuses. C'est précisément pourquoi les chercheurs en économie comportementale se sont progressivement intéressés moins aux défauts des individus qu'aux architectures de choix.

Une société n'est pas seulement un ensemble de citoyens. C'est aussi un ensemble de rails invisibles qui orientent continuellement les comportements. La question politique essentielle cesse alors d'être : « Comment convaincre les gens d'agir ? » et devient : « Dans quel monde leurs décisions prennent-elles place ? »

La tentation permanente du court terme

Le climat possède une caractéristique qui le distingue de presque toutes les autres questions politiques. Une grande partie des bénéfices de l'action apparaîtra longtemps après ceux qui ont pris les décisions. Chaque gouvernement hérite des bénéfices du développement passé, tandis qu'une partie importante des coûts de l'inaction n'apparaîtra que plus tard.

Stephen Gardiner a proposé pour cela une expression devenue célèbre : une « tempête morale parfaite ». La formule est juste parce qu'elle décrit une convergence exceptionnelle de difficultés. Les responsables politiques doivent agir à l'intérieur de cycles électoraux courts. Les marchés fonctionnent largement selon des horizons temporels limités et les médias privilégient naturellement l'événement immédiat.

Les citoyens eux-mêmes vivent dans l'urgence de leurs contraintes quotidiennes. Tout pousse vers le présent et presque rien ni personne, ne parle au nom du futur. Dans ces conditions, il ne suffit pas de constater l'existence d'un intérêt collectif à long terme ; encore faut-il construire des mécanismes capables de lui donner un poids réel dans les décisions du présent.

Le paradoxe est alors frappant. Nos sociétés sont probablement les plus informées de toute l'histoire humaine. Jamais nous n'avons disposé d'autant de modèles, de mesures, de données, de capacités de prévision... et cette accumulation de connaissances ne suffit pas. Le problème semble se situer désormais moins dans la production du savoir que dans son incorporation institutionnelle.

Les générations futures n'ont pas de siège à la table

Autre manière de formuler le problème. Imaginons une assemblée où toutes les personnes concernées par une décision seraient représentées. Pourtant quelque chose d'essentiel manque à cette table imaginaire : les générations futures. Les personnes qui vivront à la fin du siècle n'ont aucun représentant naturel. Elles ne votent pas, ne manifestent pas, ne financent aucune campagne électorale. Elles n'appartiennent à aucun groupe de pression.

Dès lors, la difficulté climatique n'est pas seulement environnementale. Elle touche au cœur même de la représentation politique. Comment prendre en compte les intérêts de personnes qui ne peuvent participer aux procédures de décision ? Cette question explique le développement d'institutions particulières. Commissaires aux générations futures, conseils indépendants, budgets carbone, objectifs juridiquement contraignants, évaluations périodiques. Toutes ces innovations répondent à la même intuition : créer artificiellement une présence du futur dans les délibérations du présent.

Leur existence témoigne de quelque chose d'important : nous commençons à comprendre que certains problèmes ne peuvent être résolus par la seule bonne volonté des acteurs. Ils exigent des structures capables de soutenir cette volonté lorsqu'elle faiblit.

Il serait cependant dangereux d'en conclure que les institutions suffisent. L'erreur inverse guette immédiatement. Une société n'est pas une machine que l'on reprogramme depuis un centre de contrôle. Les règles n'agissent jamais dans le vide mais reposent sur des représentations, des habitudes, des valeurs, des récits partagés.

L'une des découvertes les plus importantes des dernières décennies est sans doute que l'information seule modifie rarement les comportements. Les faits comptent, mais leur signification compte davantage encore. On peut connaître les chiffres du réchauffement climatique sans parvenir à se représenter concrètement ce qu'ils impliquent. On peut comprendre les mécanismes physiques du phénomène tout en continuant à le percevoir comme une abstraction lointaine.

C'est ici que les analyses de Jean-Pierre Dupuy gardent toute leur pertinence. La difficulté n'est pas toujours l'ignorance. Parfois, nous savons sans croire véritablement. Nous admettons intellectuellement une possibilité sans parvenir à l'habiter psychologiquement.

Le danger devient alors une information parmi d'autres au lieu de devenir une réalité agissante. Cette dimension explique pourquoi les récits, les images, les expériences vécues et les imaginaires collectifs jouent un rôle décisif.
Une transition écologique ne dépend pas seulement de réglementations.
Elle dépend aussi de la manière dont une société raconte son avenir.

La leçon d'Ulysse

L'épisode des Sirènes est souvent présenté comme une ruse ingénieuse. Il révèle en fait quelque chose d'essentiel sur la condition humaine. L'intelligence pratique consiste parfois moins à renforcer sa volonté qu'à reconnaître honnêtement ses limites. Ulysse ne triomphe pas parce qu'il est invulnérable à la tentation mais parce qu'il sait qu'il y sera vulnérable.

Une grande partie de la pensée politique moderne repose encore sur une image héroïque de l'individu rationnel, parfaitement maître de lui-même, capable d'agir conformément à ses principes quelles que soient les circonstances. L'acrasie rappelle constamment que cette image est fausse. Nous sommes des êtres dépendants des contextes dans lesquels nous choisissons. Nos certitudes peuvent vaciller. Cette fragilité constitue une dimension normale de la vie humaine. La sagesse politique ne consiste donc pas à bâtir des institutions pour des citoyens imaginaires dotés d'une volonté parfaite. Elle consiste à bâtir des institutions pour les êtres réels que nous sommes.

Finalement, le concept d'acrasie n'explique évidemment pas toute l'inaction climatique. Il ne rend pas compte à lui seul des conflits d'intérêts, des stratégies industrielles, des rapports de pouvoir, des désinformations organisées ou des logiques économiques. Mais il éclaire une dimension fondamentale du problème. Nous avons tendance à interpréter l'écart entre nos engagements et nos actes comme une simple question morale. Nous parlons alors de courage, de responsabilité, de culpabilité, de vertu ou de manque de volonté.
L'acrasie invite à regarder ailleurs : la "liberté" de la volonté (libre arbitre) de l'individu comme celle du collectif n'est pas en cause. Elle suggère plutôt que les difficultés les plus profondes apparaissent souvent lorsque des agents sincères, informés et raisonnables se trouvent enfermés dans des structures qui favorisent systématiquement le court terme.

Entre la connaissance et l'action s'interposent le temps, les institutions, les intérêts, les habitudes, les affects, les croyances et les circonstances. C'est dans cet espace, bien davantage que dans les consciences individuelles, que se joue l'essentiel. Et c'est peut-être là que la vieille leçon d'Ulysse rejoint l'un des plus grands défis de notre siècle : une société lucide n'est pas celle qui compte sur sa volonté future.  C'est celle qui organise dès aujourd'hui les conditions qui lui permettront, demain, de rester fidèle à ce qu'elle sait déjà.

P.S : Petite vidéo mettant le doigt sur la complexité de la "solution".


La "solution" n'est sans doute pas simple. 
Il faudrait déjà prendre conscience de nos mécanismes psychiques de décisions... 
Mais on ne pas dire que l'acrasie soit l'un sujet des plus médiatiques, pas plus d'ailleurs que la notion plus générale de libre arbitre. 
Sans un peu de culture concernant ces sujets de fond, point d'espoir ! _______________________________________________________________________________________________

Références

Aristote, Éthique à Nicomaque, livre VII.

Platon, Protagoras, 352b-358d.

Ovide, Métamorphoses, VII, 20-21.

Ainslie, G. (2001). Breakdown of Will. Cambridge University Press.

Laibson, D. (1997). « Golden Eggs and Hyperbolic Discounting ». Quarterly Journal of Economics, 112(2), 443-477.

Elster, J. (1979). Ulysses and the Sirens: Studies in Rationality and Irrationality. Cambridge University Press.

Holton, R. (1999). « Intention and Weakness of Will ». Journal of Philosophy, 96(5), 241-262.

Holton, R. (2009). Willing, Wanting, Waiting. Oxford University Press.

Thaler, R. H., & Sunstein, C. R. (2008). Nudge: Improving Decisions About Health, Wealth, and Happiness. Yale University Press.

Mischel, W., Ebbesen, E. B., & Zeiss, A. R. (1972). « Cognitive and Attentional Mechanisms in Delay of Gratification ». Journal of Personality and Social Psychology, 21(2), 204-218.

Watts, T. W., Duncan, G. J., & Quan, H. (2018). « Revisiting the Marshmallow Test: A Conceptual Replication Investigating Links Between Early Delay of Gratification and Later Outcomes ». Psychological Science, 29(7), 1159-1177.

Gardiner, S. M. (2011). A Perfect Moral Storm: The Ethical Tragedy of Climate Change. Oxford University Press.

Giddens, A. (2009). The Politics of Climate Change. Polity Press.

Dupuy, J.-P. (2002). Pour un catastrophisme éclairé. Seuil.

Norgaard, K. M. (2011). Living in Denial: Climate Change, Emotions, and Everyday Life. MIT Press.

Oreskes, N., & Conway, E. M. (2010). Merchants of Doubt. Bloomsbury.

Ostrom, E. (1990). Governing the Commons: The Evolution of Institutions for Collective Action. Cambridge University Press.

Ostrom, E. (2010). « Polycentric Systems for Coping with Collective Action and Global Environmental Change ». Global Environmental Change, 20(4), 550-557.

IPCC. (2023). Climate Change 2023: Synthesis Report. Intergovernmental Panel on Climate Change.

Gifford, R. (2011). « The Dragons of Inaction: Psychological Barriers that Limit Climate Change Mitigation and Adaptation ». American Psychologist, 66(4), 290-302.

Retour au sommaire