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Leçon de morale par Dominique de Villepin

Dominique de Villepin, que l'on doit toujours remercier pour son opposition à la participation de la France dans la guerre en Irak, parle assez peu de sa conviction spiritualiste chrétienne catholique...

... excepté dans cette vidéo cathodique où il est censée lire l'évangile de St Jean afin de nous éclairer moralement. 

Vidéo à voir, mais qui mérite cependant quelques commentaires à suivre :

La femme, adultère, a "péché" et donc commis un crime majeur en ces temps reculés ; elle doit être lapidée. On ne sait si l'homme qui a tout aussi bien fauté avec cette "pécheresse" a subi une quelconque sanction. On ne sait pas non plus si le mari frappait son épouse, ce qui pourrait être une excellente raison d'aller voir ailleurs. Rappelons au passage que depuis la réforme du 11 juillet 1975 (c'est hier), l’adultère n’est plus une infraction pénale en France. Il n’expose donc plus à aucune amende ni peine de prison.

Bref. 

Celui qu'on appelle Christ "pardonne" ce "crime" sans autre forme de procès et conseille à la possédée du diable (probablement) de ne pas recommencer après avoir pris le soin d'éliminer la foule lapidatrice : "Que celui qui n'a jamais péché lance la première pierre". Comme l'éventail des péchés chrétiens va de la gourmandise (péché véniel) au meurtre (péché mortel), il est clair que chacun se sent concerné et va quitter la scène. J'aurais moi-même fui, bien conscient de mon penchant certain pour la pâte à tartiner chocolat-noisette. 

Quelle morale peut-on bien tirer de cette histoire ? La "générosité" d'un Christ qui laisse partir celle qui a commis un crime ? Et seulement qu'elle ne recommence pas ? 
Si l'on actualise la notion de crime, que dirait-on de nos jours d'une meurtrière qui est absoute de son crime, sans procès, la laissant vaquer à ses occupations alors qu'une récidive est possible (troubles mentaux...) ? Nul doute que la très chrétienne chaîne CNEWS ferait de ce scandale ses choux gras pendant une bonne semaine, reniant ainsi la parole de leur Christ adoré. 
Belle morale relatée par l'apôtre Jean... quand l'apôtre "par vocation" Paul nous parle de la sienne que D. de Villepin ne connaît sans doute pas, à moins qu'il ne fasse un tri sélectif à dessein : 
"Ne savez‑vous pas que les injustes n’hériteront pas du Royaume de Dieu ? Ne vous y trompez pas : ni les débauchés, ni les idolâtres, ni les adultères, ni les dépravés, ni les hommes qui couchent avec des hommes, ni les voleurs, ni les cupides, ni les ivrognes, ni les insulteurs, ni les rapaces n’hériteront du Royaume de Dieu."
Pour Paul, l'enfer est fait pour eux, probablement.

Pourquoi D. de Villepin se croit devoir faire un détour christique des plus anachroniques pour prôner quelques valeurs du moment, dont certaines traversent les siècles, et d'autres non ?
Dans une perspective naturaliste scientifique, les valeurs ne tombent pas du ciel. Elles émergent de processus biologiques, évolutionnaires, psychologiques et sociaux. Les sociétés humaines qui coopèrent mieux survivent mieux. Ce qui favorise l’émergence de valeurs comme : la justice (éviter les conflits internes), l’équité (maintenir la cohésion), la réciprocité (encourager l’entraide), la bienveillance (renforcer les liens sociaux) Ce sont toutes des stratégies adaptatives.
En particulier, les neurosciences montrent que l’empathie repose sur des circuits neuronaux anciens (neurones miroirs, cortex préfrontal, amygdale). La bienveillance n’est donc pas un “choix moral arbitraire”, mais un produit de notre architecture cognitive bien antérieur à toutes les religions.
Et quand les sociétés deviennent plus grandes et plus complexes, les règles doivent devenir impersonnelles, universelles et prévisibles. C’est le terreau de la justice, du droit, et plus tard de la démocratie.

Que D. de Villepin s'inquiète - à juste titre - de la tendance actuelle aux conflits, rapports de force, mépris des autres, prédations diverses, retour des empires et autres creux de nos civilisations etc., recourir à la parole "divine" ne fait que s'attirer quelques faveurs de bigots plus ou moins éclairés (illuminés ?). C'est ce que fait Trump. Utiliser un texte religieux pour justifier des positions politiques ne fait que brouiller les lignes entre conviction personnelle et argumentation universalisable. 

Y aurait-il une présidentielle en vue ? 

Dans ce cas, c'est un très mauvais calcul.

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Hubris Urbi et Orbi

 Essai naturaliste sur la suprématie intra‑humaine (Urbi) et extra‑humaine (Orbi).

L’humanité se caractérise par une tension permanente entre coopération et domination. À l’échelle individuelle comme à l’échelle de l’espèce, l’humain manifeste une tendance profonde à se percevoir comme supérieur aux autres humains (Urbi) et au reste du vivant (Orbi). 

Cette double dynamique, enracinée dans l’évolution biologique et amplifiée par les constructions culturelles, constitue ce que l’on peut appeler une hubris humaine.
Cet article explore les fondements biologiques, psychologiques et anthropologiques de cette hubris, ses conséquences vitales pour l’espèce, et les voies possibles pour en sortir dans le cadre du naturalisme scientifique.

1. URBI

En dehors de pathologies psychiques telles que la dépression ou une faible estime de soi, la plupart des individus se perçoivent comme au‑dessus de la moyenne, un phénomène bien documenté en psychologie cognitive sous le nom d’effet de supériorité illusoire.
Ce biais est observé dans de nombreuses cultures et pour de multiples domaines : intelligence, moralité, compétences sociales, conduite automobile, etc.

Une étude fondatrice (Svenson - 1981) montre que 93 % des conducteurs américains se jugent “au‑dessus de la moyenne”Dunning & Kruger (1999) démontrent que même les moins compétents surestiment massivement leurs capacités.

Ce biais n’est pas un accident psychologique : il est biologiquement enracinéLes travaux d’éthologie et de psychologie évolutionniste montrent que l’humain, comme de nombreuses espèces sociales, est programmé pour défendre son statut, maximiser son influence, imposer ses représentations et dominer les ressources symboliques et matérielles.

Il en est de même dans les sociétés animales où le statut social influence l’accès à la nourriture, l’accès aux partenaires reproductifs, la protection du groupe et la survie des descendants.

Chez l’humain, ces mécanismes se sont certes complexifiés mais restent très actifs.
Les neurosciences montrent que la dopamine augmente lors d’un gain de statut, et diminue lors d’une perte (Zink et al., 2008). 
L’humain ne se contente pas de dominer physiquement : il cherche à imposer ses idées, car les idées - comme la culture humaine en général ("mêmes") - sont devenues des données évolutives au même titre que les mutations biologiques. Ainsi, les religions fonctionnent comme des systèmes de cohésion et de contrôle social (Durkheim). Les idéologies politiques structurent les rapports de force (Weber). Les philosophies deviennent des marqueurs de distinction (Bourdieu) et la question du lien entre distinction et hiérarchie sociale est l’un des nœuds centraux de la sociologie moderne. Elle touche à la fois à la manière dont les individus se positionnent les uns par rapport aux autres (Urbi) et à la manière dont les sociétés structurent ces positions.

Ce lien est profond, réciproque et souvent invisible. On peut le comprendre en trois niveaux : symbolique, matériel, et biologique‑évolutionnaire. La distinction n’est pas un simple goût personnel : c’est un outil de classement social. Les individus adoptent des pratiques (culturelles, langagières, esthétiques, alimentaires) ; ces pratiques signalent une position sociale ; ces signaux créent des frontières symboliques ; ces frontières deviennent des hiérarchies apparemment "légitimes". Autrement dit, la distinction "fabrique" la hiérarchie en donnant l’impression que certaines manières d’être sont “naturellement” supérieures :


Ces choix ne sont pas neutres : ce sont des marqueurs de classe.

La relation fonctionne aussi dans l’autre sens.
Les hiérarchies sociales préexistantes — économiques, politiques, éducatives — produisent des distinctions : l
es classes dominantes disposent de ressources pour imposer leurs goûts comme “normes” ; les classes dominées intériorisent ces normes comme légitimes ; les institutions (école, médias, culture) reproduisent ces hiérarchies.

Ainsi, la hiérarchie sociale produit la distinction en donnant aux pratiques dominantes un prestige particulier que les classes dites inférieures chercheront à imiter.

La violence symbolique ou physique qui en découle est donc un produit dérivé de la compétition intra‑humaine avec des conflits idéologiques, religieux, politiques ; une polarisation sociale ; des guerres ; une manipulation cognitive généralisée (propagande, réseaux sociaux) ; l'effondrement de la coopération globale qui semblait être le phare d'une mondialisation heureuse.

2. ORBI

Depuis Homo sapiens, mais surtout depuis la révolution néolithique, l’humain s’est progressivement extrait du reste du vivant. L’idée que l’humain est “maître et possesseur de la nature” (Descartes, mais globalement toutes les religions avec quelques exceptions) a servi de fondement à la domination systématique des animaux, des végétaux et des écosystèmes.

L’élevage intensif concerne aujourd’hui plus de 80 milliards d’animaux terrestres par an (FAO). La pêche industrielle vide les océans : 90 % des stocks sont surexploités ou pleinement exploités (ONU, 2022).

Les déforestation massive (10 millions d’hectares par an - FAO, 2020) et la monoculture détruisant la biodiversité et les sols.

L’humain traite la nature comme un décor ou un réservoir inépuisable, ce qui conduit à l'effondrement de la biodiversité, au dérèglement climatique, à la pollution généralisée, à l'augmentation des risques sanitaires (zoonoses / pandémies), à des crises alimentaires, etc. 

Le cerveau humain : un outil de prédation totale

L’évolution a doté Homo sapiens d’un cerveau hyper‑social, hyper‑coopératif, hyper‑stratégique... et hyper‑prédateur. Cette combinaison a permis une domination sans précédent du vivant.

MAIS, ce qui fut probablement un avantage évolutif devient aujourd’hui un risque vital :

  • destruction des conditions de survie de l’espèce ;
  • effondrement des chaînes trophiques (séquence linéaire d'organismes à travers lesquels passent les nutriments et l'énergie lorsqu'un organisme en consomme un autre) ;
  • instabilité climatique ;
  • raréfaction des ressources essentielles (eau, sols, pollinisateurs).

L’hubris humaine est auto‑destructrice.


Comment en sortir ?

Le naturalisme scientifique ne propose pas de morale transcendante, mais une compréhension naturaliste (matérialiste) des comportements humains.
Cette compréhension permet d’agir sur les causes plutôt que sur les symptômes 
et en premier lieu, de reconnaître les déterminismes biologiques (biais cognitifs - Kahneman) et les mécanismes de domination en intégrant les limites de la cognition humaine.

Puis développer une éthique naturaliste inspirée de Spinoza (éthique sans transcendance), Darwin (continuité animal-homme), Jonas (principe de responsabilité), Singer (considération morale élargie)...

Pour ensuite réformer les institutions humaines : éducation à la pensée critique, réduction des incitations à la domination économique et politique, gouvernance écologique fondée sur les données scientifiques, protection juridique du vivant (écocide, droits des écosystèmes).

Et finalement repenser la place de l’humain dans le vivant :

  • reconnaître l’humain comme espèce parmi les espèces
  • développer une écologie comportementale humaine
  • intégrer les limites planétaires (Rockström et al., 2009)

L’hubris humaine, qu’elle s’exerce Urbi (contre les autres humains) ou Orbi (contre le reste du vivant), est bien le produit d’une longue histoire évolutive.
Mais ce qui fut un avantage adaptatif devient aujourd’hui une menace existentielle sous l'influence délétère des nouveaux impérialismes dotés de l'arme nucléaire. 

Peut-être faudrait-il rappeler à tous nos Césars contemporains les propos de l'esclave qui se tenait aux côtés du général victorieux lors de son triomphe afin de lui rappeler sa condition de mortel (Memento mori).


Le naturalisme scientifique offre une voie de sortie : comprendre nos déterminations pour mieux les dépasser, et réinscrire l’humanité dans la continuité du vivant plutôt que dans sa domination. 
Une responsabilité pour chacun d'entre nous !

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La tentation techno-fasciste

 ... ou l'anatomie d'une Chimère entre Raison Instrumentalisée et Mythe Spirituel

Le XXIe siècle voit émerger une figure politique que l'on pensait reléguée aux dystopies de science-fiction : le techno-fascisme. Ce concept désigne la symbiose entre les capacités de contrôle offertes par les technologies de pointe (IA, surveillance de masse, ingénierie sociale) et des structures de gouvernance antidémocratiques.

Pourtant, sous cette alliance de circonstance se cache une contradiction philosophique majeure.

Pour comprendre pourquoi le techno-fascisme est un oxymore, il faut isoler l'ADN de ses deux composants.

La technique, issue de la révolution scientifique, est l'application du matérialisme. Elle ne connaît que des faits, des masses, des énergies et des probabilités. Pour un algorithme, un individu n'est pas un "citoyen", mais un ensemble de vecteurs de données. La technique est universelle : une loi physique est la même à Rome, Pékin ou San Francisco.

Historiquement, le fascisme (notamment théorisé par Giovanni Gentile) se définit comme une "révolte contre le positivisme". C’est une idéologie spiritualiste et vitaliste :

  • Il croit en la prééminence de la volonté sur la raison.
  • Il sacralise la nation ou la race comme des entités mystiques.
  • Il rejette la froideur du calcul marchand et l'idéologie matérialiste pour lui préférer "l'héroïsme".

La contradiction réside dans le fait que le techno-fascisme tente d'enfermer la ferveur irrationnelle du fascisme dans la logique binaire de l'ordinateur. C'est l'utilisation de la raison la plus pure (le code) pour servir l'irrationalité la plus sombre (le suprémacisme ou l'exclusion).

Le techno-fascisme contemporain ne porte pas de chemise brune ; il porte le sweat-shirt à capuche de l'ingénieur ou le costume du technocrate.

Ainsi, Nick Land, ancien philosophe de l'Université de Warwick, est le cerveau de l'accélérationnisme de droite. Land soutient que la liberté humaine est un obstacle à l'efficacité technologique. Il prône le démantèlement de l'État démocratique (le "Gath" ou "The Cathedral") au profit de cités-États privées gérées par des PDG-dictateurs et régulées par des IA... Mais la science des systèmes montre que la réduction d'une société à une simple gestion d'entreprise ignore les rétroactions sociales et biologiques. Un système social n'est pas un logiciel que l'on peut "optimiser" sans provoquer son effondrement entropique.

De son côté, Curtis Yarvin ci-dessus, importante figure de la Silicon Valley, plaide pour un retour à une forme de monarchie technocratique. La souveraineté doit être traitée comme un droit de propriété. L'État doit être un système d'exploitation (OS) dont l'efficacité prime sur les droits individuels... A l'inverse, le matérialisme historique démontre que le pouvoir n'est pas une propriété technique, mais un rapport de force social. Ignorer la base matérielle (les besoins de la population) au profit de la structure logique (l'OS d'État) fera nécessairement couler larmes et sang.

L'École de Francfort, avec Theodor Adorno et Max Horkheimer, avait déjà anticipé ce paradoxe dans la Dialectique de la Raison (1944). Ils expliquaient que la raison, lorsqu'elle ne sert qu'à la domination de la nature (raison instrumentale), finit par se retourner contre l'homme. La technique devient alors un nouveau "mythe". Dans le techno-fascisme, l'algorithme n'est plus un outil de calcul, il devient un oracle. On ne discute pas une décision automatisée, on s'y soumet comme on se soumettait autrefois au destin ou à l'autorité de la foi et du roi.

Le matérialisme scientifique ne se contente pas de s'opposer moralement au techno-fascisme ; il le dénonce comme une erreur logique.

  1. Le Mythe de l'Omniscience : le techno-fascisme repose sur l'idée que l'on peut tout mesurer. Or, le principe d'incertitude (en physique) et les théorèmes d'incomplétude de Gödel (en mathématiques) prouvent qu'aucun système logique ne peut tout englober ou tout prévoir.
  2. Le Réalisme Biologique contre l'Eugénisme : alors que le techno-fascisme rêve de "sélectionner" les meilleurs génomes, la génétique matérialiste montre que la robustesse d'une espèce réside dans sa diversité et non dans la standardisation.
  3. L'Inconscient Matériel : contrairement au spiritualisme fasciste qui croit en une "volonté" pure, le matérialisme (via les neurosciences et la psychologie sociale) montre que nous sommes des êtres soumis à des déterminations complexes, chaotiques. Le contrôle total par la technique est une illusion qui ne prend pas en compte la plasticité du vivant.

Le techno-fascisme est le symptôme d'une science qui a oublié sa fonction émancipatrice pour ne garder que sa fonction de coercition. C'est l'oxymore d'un "matérialisme sans matière", où l'on traite les corps humains comme de simples abstractions numériques au service d'un idéal de puissance mystique.

En fin de compte, la meilleure arme contre le techno-fascisme n'est pas seulement l'éthique, mais le réalisme scientifique lui-même : celui qui reconnaît la complexité irréductible de la vie et l'impossibilité de la mettre en cage, fût-elle dorée ou numérique.

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Intelligence collective et libre arbitre individuel

L’intelligence collective (IC) est devenue un objet central dans les discours institutionnels, les pratiques organisationnelles et les recherches en sciences humaines et sociales.

Cette IC intervient dans tous les recoins de notre vie commune (votes en politique, décisions en entreprise, dans les collectivités « participatives » et associations diverses etc. Bref, partout en société. Chaque individu nécessairement singulier (génétique / environnement / stochastique) apporte ce qu’il est, est influencé, modifie ses convictions et décisions en fonction des nouveaux déterminants auxquels il est confronté. 

Cette vidéo du Docteur en Ethologie Mehdi Moussaïd montre bien les enjeux de cette IC :

Cette IC qui semble faire bien "mieux" que la plupart des individus pris séparément laisse entière la question de savoir comment on en arrive à l'Amérique de Trump, la Russie de Poutine ou la Chine de de Xi Jinping... pour ne prendre que des exemples de l'actualité sans remonter à Hitler porté par l'IC allemande en 1933. Mais le fond de mon propos n'est pas là. 

Ce qui motive cet article est l'inconsistance pour moi des prémisses philosophico-scientifiques compatibilistes de cet excellent chercheur.

Pour Mehdi Moussaïd, chaque cobaye arrive avec son libre arbitre (quelle en est sa définition personnelle ? voir Libre arbitre : KEZAKO ?) tout en montrant dans ses expériences que les avis / décisions changent en fonction des déterminants et manipulations non choisis "librement". La cohérence globale du propos est mise à mal mais Mehdi Moussaïd ne fait ici que conforter ce que disent malheureusement nombre de scientifiques et de philosophes pour lesquels libre arbitre et déterminants font bon ménage (compatibilisme). Dans d'autres propos, il semble montrer que le libre arbitre n'existe pas... Il serait bon dans ce cas de ne pas en parler comme s'il existait !

Rappelons que la notion d'émergence de nouvelles propriétés ne doit rien à la magie d'un libre arbitre ontologique (voir L'émergence de Lenia et Libre arbitre : une propriété émergente compatible avec la science ?). De la même manière, l'impossibilité de connaître toutes les caractéristiques d'une seule molécule de gaz (= les déterminants qui font un "individu non prévisible") n'empêche pas pour autant la prévisibilité d'un grand nombre de molécules. Si vous lancez un dé une fois, le résultat est imprévisible. Si vous le lancez un milliard de fois, vous êtes certain que la moyenne sera très proche de 3,5. Pour un gaz, c'est la même chose : les comportements individuels extrêmes s'annulent. 

L'impossibilité de connaître l'unité n'empêche pas la certitude sur la masse. En fait, c'est précisément parce qu'elles sont si nombreuses que les erreurs de prédiction individuelles deviennent négligeables. Ce qui est à rapprocher de la notion de chaos déterministe (voir Du chaos déterministe au hasard quantique : que reste-t-il du libre arbitre ?).

Finalement, nul besoin d'un pseudo libre arbitre ontologique - qui est d'ailleurs incompatible avec les lois déterministes et indéterministes de le la Nature - pour travailler en sciences humaines. 

Ceci ne remet pas en cause les résultats forts intéressants de ce chercheur mais montre que la science sans conscience philosophique étayée entretient des idées reçues délétères (voir Le côté obscur du libre arbitre).

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Humanité immature ?

La foi et le surnaturel sont-ils synonymes d'immaturité intellectuelle ?

Après des siècles de croyances diverses protéiformes qui se cannibalisent entre elles, la question de savoir si la croyance religieuse ou l'adhésion au surnaturel relève d'une forme d'immaturité - sinon d'une méconnaissance des mécanismes du monde - qui est au cœur de la modernité.

Depuis le « désenchantement du monde » décrit par le sociologue Max Weber, une idée s'est ancrée en Occident : à mesure que la science progresse et illumine les zones d'ombre de notre ignorance, le besoin de surnaturel devait mécaniquement reculer.

Pourtant, au XXIe siècle, la foi persiste, se transforme et cohabite parfois avec une haute culture scientifique.

L'idée que la religion est une étape "infantile" du développement humain repose sur deux piliers majeurs de la pensée des XIXe et XXe siècles. Le père du positivisme, Auguste Comte, a théorisé dans son Cours de philosophie positive (1830-1842) que l'humanité traverse trois phases, comparables au développement d'un individu :

  1. L'état théologique (l'enfance) : l'homme explique les phénomènes naturels par des agents surnaturels (dieux, esprits, Père Noël…) par manque de connaissances causales.
  2. L'état métaphysique (l'adolescence) : les divinités sont remplacées par des concepts abstraits (la Nature, l'Être...).
  3. L'état positif (l'âge adulte) : l'esprit renonce à chercher le "pourquoi" absolu, sans issue, pour se concentrer sur le "comment" par l'observation scientifique.

Selon cette vision, croire au surnaturel aujourd'hui serait un anachronisme cognitif, un refus de passer à l'âge adulte de la raison.

Dans L'Avenir d'une illusion (1927), Sigmund Freud propose une critique psychologique dévastatrice. Pour lui, la religion est une « névrose obsessionnelle universelle ». Elle naît de la détresse infantile face à une nature hostile et à la certitude de la mort. L'adulte, effrayé par la vie, projette dans le ciel une figure paternelle protectrice (Dieu) pour se rassurer, tout comme l'enfant se tourne vers son père. La maturité consiste à abandonner cette béquille psychique pour affronter la réalité crue ("l'éducation à la réalité").

Cet argument, popularisé par les penseurs athées contemporains comme Richard Dawkins (Pour en finir avec Dieu, 2006), suggère que le surnaturel n'habite que les interstices de notre ignorance. Le monde de Spinoza, le réel, n'a rien pour plaire. Aucun principe ne le régit, aucune morale ne le transcende, aucune providence ne l'ordonne. C'est un monde absurde (Camus n'est pas loin), où le crime paie parfois (Staline est tranquillement mort dans son lit), et où la vertu n'a pas d'autre récompense qu'elle-même. Autrefois, on attribuait la foudre à Zeus ; la météorologie l'ayant expliquée, Zeus a disparu. Si la foi n'est qu'une « explication par défaut », elle est effectivement le signe d'une méconnaissance du monde.

Si la thèse de l'immaturité est séduisante par sa logique, elle se heurte à des réalités sociologiques et épistémologiques complexes. Le paléontologue et biologiste de l'évolution Stephen Jay Gould a proposé dans Et Dieu dit : « Que Darwin soit ! » (1999) le principe de NOMA (Non-Overlapping Magisteria ou Magistère Non Superposé).

  • La Science couvre le domaine des faits empiriques (de quoi l'univers est fait et comment il fonctionne).
  • La Religion couvre le domaine du sens, des valeurs morales et des buts ultimes.

Selon Gould, qui est agnostique, une personne peut être parfaitement mature et instruite (domaine 1) tout en ayant la foi (domaine 2), car ces deux domaines répondent à des questions différentes. L'immaturité serait de confondre les deux (ex : le créationnisme qui nie les découvertes en géologie, ou le scientisme qui prétend dicter la morale).

N.B : la plupart des religieux ont une foi absolue dans des textes « sacrés » et datés en contradiction totale avec les connaissances scientifiques. Des philosophes des sciences notent ainsi que la religion fait souvent des affirmations factuelles (création, miracles, origine de l’univers), ce qui contredit l’idée d’une séparation parfaite entre sciences et religions. Par ailleurs, l’évolution de la morale humaine (et proto-morale animale) s’explique scientifiquement dans des termes évolutionnistes afin de garantir au mieux la survie de l’espèce et de l’individu (coopération versus trahison etc.). Samuli Helama (2024) rappelle que NOMA est souvent présenté comme un modèle d’indépendance, mais que cette vision est trop simplificatrice, car la religion intervient aussi sur des questions de réalité, et non pas seulement de morale. Gould a luimême évolué vers une vision plus souple, parlant d’une “consilience of equal regard”, reconnaissant que les frontières entre disciplines sont plus poreuses qu’il ne le disait initialement.

Certains affirment que l'argument de la « méconnaissance du monde » pour expliquer le surnaturel s'effondre face à la liste des scientifiques de premier plan qui revendiquent une foi active. Le simple fait qu'ils existent prouverait que la connaissance du monde physique n'entraîne pas automatiquement l'athéisme.

  • Georges Lemaître : prêtre catholique et physicien, père de la théorie du Big Bang. Il tenait à séparer strictement sa foi de ses calculs cosmologiques.
  • Francis Collins : directeur du projet Génome Humain. Dans De la génétique à Dieu (2006), il explique comment le décryptage de l'ADN a renforcé son émerveillement spirituel plutôt que de l'éteindre.

Pour autant, l'identité religieuse - y compris chez les scientifiques - s'estompe dans de nombreux pays. De 2010 à 2020, la part de la population se déclarant affiliée à une religion a diminué d'au moins 5 points de pourcentage dans 35 pays, selon une étude récente du Pew Research Center.

Au lieu de voir la foi comme un défaut de connaissance ou d'intelligence, les recherches actuelles tendent à la voir comme une fonction cognitive naturelle ou un « choix » (libre ?) existentiel conscient.

Des chercheurs comme Justin Barrett (Born Believers, 2012) suggèrent que le cerveau humain est biologiquement câblé pour la croyance :

  • HADD (Dispositif de détection d'agence hyperactive) : du point de vue évolutif, il est préférable de croire qu'un bruit dans les buissons est un prédateur potentiel plutôt que le vent. Nous avons une tendance innée à détecter des intentions et des esprits partout. Cette tranche sortie du toaster est bien évidemment un signe que m'envoie Jésus, non ? A moins que ce ne soit Cyrano de Bergerac...

  • Nuance sur l'immaturité : si la croyance est un "instinct cognitif", l'athéisme demande un effort contre-intuitif. Cela ne rend pas la foi "immature", mais "naturelle". La maturité résiderait alors dans la capacité à examiner critiquement cet instinct.

Il semble bien que l'évolution nous ait doté d'un "raisonnement motivé" destiné à nous faire prendre des vessies pour des lanternes comme le montre cette conférence d'un neuroscientifique. Nous restructurons la réalité pour qu'elle "colle" avec notre position initiale...

La remise en cause de nos "causes" antérieures idéologiques / religieuses n'est pas une sinécure. Encore faut-il accepter de lutter contre une désinformation permanente et appliquer certaines mesures de protection...

Pour le philosophe très croyant Søren Kierkegaard, la foi n'est pas une connaissance imparfaite, mais une décision prise au-delà de la raison. Ce n'est pas croire faute de preuves, c'est croire malgré l'absence de preuves. Dans cette optique, la foi demanderait une maturité vertigineuse : accepter l'incertitude objective (le "silence de Dieu") et choisir d'y engager sa vie. C'est l'opposé de la superstition rassurante décrite par Freud ; c'est une prise de risque existentielle (?)

Le philosophe contemporain Alvin Plantinga soutient que la croyance en Dieu peut être "proprement basique" (comme croire en l'existence d'autrui ou du passé), et ne nécessite pas de preuves scientifiques pour être rationnelle, tant qu'elle n'est pas contredite par des faits avérés ("Sensus Divinitatis" ou « sens du divin »). Autrement dit, Plantinga se débarrasse divinement de la « charge de la preuve », soit la porte ouverte à toute croyance quelle qu’elle soit. Si cette faculté "proprement basique" existait, elle semble produire des croyances contradictoires selon les cultures, ce qui remet en cause sa fiabilité.

Finalement, peut-on dire que la foi correspond à un degré d'immaturité ou de méconnaissance du monde ? La réponse est nuancée :

  1. Oui, si la foi se substitue à la science pour expliquer des phénomènes naturels (ex : attribuer une maladie à un démon plutôt qu'à un virus). Dans ce cas, elle relève d'une pensée magique pré-rationnelle ou d'une méconnaissance factuelle.
  2. Non, si la foi s'inscrit dans une quête de sens (téléologie) qui accepte pleinement les acquis scientifiques. Dans ce cadre, elle relève d'une dimension différente de la conscience humaine mais nécessite une réactualisation permanente des textes fondateurs « sacrés » que les croyants ont quelque mal à contrarier.

Finalement, admettre la croyance dans un surnaturel et/ou une religion quelconque : le problème n’est pas là ! C’est l’affaire de chacun, avec son éducation, sa maturité intellectuelle/émotionnelle, ses préoccupations existentielles, les difficultés rencontrées, l’avancée en âge etc. 

Là où la croyance dans un surnaturel quelconque devient inadmissible, c’est quand elle s’impose à tous comme c’est le cas dans nos sociétés dite laïques. Le seul socle idéologique commun à l’humanité est celui du matérialisme scientifique laissant chacun croire en ce qu’il veut (peut) tout en restant dans le cadre des lois communes.

Or cette laïcité est incomplète si l’on considère rationnellement que le libre arbitre est une croyance surnaturelle échappant aux lois naturelles déterministes et indéterministes. 

Ce résidu de croyance spiritualiste est à l’origine de bien des malheurs de l’humanité (voir Le côté obscur du libre arbitre).

Qui s’en inquiète ?

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Références 

  • Comte, Auguste. Cours de philosophie positive. (1830).
  • Freud, Sigmund. L'Avenir d'une illusion. PUF (1927).
  • Weber, Max. Le Savant et le Politique. (1919).
  • Gould, Stephen Jay. Et Dieu dit : « Que Darwin soit ! » : Science et religion, enfin la paix ? Seuil (2000).
  • Dawkins, Richard. Pour en finir avec Dieu. Robert Laffont (2008).
  • Collins, Francis. De la génétique à Dieu : La confession de foi d'un des plus grands scientifiques. Presses de la Renaissance (2010).
  • Barrett, Justin L. Born Believers: The Science of Children's Religious Belief. Free Press (2012).
  • Taylor, Charles. L'Âge séculier. Seuil (2011) - Pour une analyse approfondie de la place de la foi dans la modernité.

Je résiste à tout... sauf au Chamallow

Le test du chamallow (marshmallow), mené en 1972 par Walter Mischel à Stanford, suit un protocole très simple :

  • Un enfant est placé seul dans une pièce.
  • On lui présente un chamallow (ou une friandise équivalente).
  • On lui dit : « Tu peux le manger maintenant. Mais si tu attends mon retour sans le manger, tu en auras deux. »
  • Les chercheurs mesurent le temps de résistance à la tentation.
Rappelons au passage que, même pour les croyants les plus fervents dans un libre arbitre humain, les enfants que l'on voit dans cette vidéo ne sont pas censés en posséder... Et pourtant ils font des choix différents. 
Comment est-ce possible, sans libre arbitre ?


Ce protocole visait donc à évaluer la gratification différée, c’est‑à‑dire la capacité à attendre une récompense plus grande plutôt que de céder immédiatement à la tentation. Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras ? (La Fontaine / "Le petit poisson et le pêcheur")

Ca se discute !

Les premières analyses de Mischel suggéraient que les enfants capables d’attendre plus longtemps avaient, des années plus tard, de meilleurs résultats scolaires, une meilleure stabilité émotionnelle et une plus grande réussite socialeCette interprétation a longtemps été présentée comme une preuve que la maîtrise de soi serait un facteur déterminant de réussite.

Mais les réplications plus récentes (Watts, Duncan & Quan, 2018) ont fortement nuancé ces conclusions : le lien entre « temps d’attente » et réussite future devient très faible lorsqu’on contrôle des variables comme :

    • le niveau socio‑économique,
    • la stabilité familiale,
    • l’éducation parentale,
    • la confiance de l’enfant dans l’adulte.

"En nous concentrant sur les enfants dont les mères n'avaient pas fait d'études supérieures, nous avons constaté qu'une minute supplémentaire d'attente à l'âge de 4 ans prédisait un gain d'environ un dixième d'écart-type dans la réussite scolaire à l'âge de 15 ans. Cependant, cette corrélation bivariée était deux fois moins importante que celles rapportées dans les études originales et était réduite des deux tiers après contrôle des facteurs familiaux, des capacités cognitives précoces et de l'environnement familial. La majeure partie de la variation de la réussite scolaire à l'adolescence était liée à la capacité d'attendre au moins 20 secondes."

En clair : ce n’est pas une volonté individuelle qui tomberait du ciel et expliquerait la réussite, mais bien le contexte - non choisi librement - dans lequel l’enfant grandit.

Un enfant issu d’un milieu stable et prévisible peut attendre, car il a appris que les promesses sont tenues.
Un enfant issu d’un milieu instable mange immédiatement, car il a appris que les récompenses futures sont incertaines.

Par ailleurs, certaines prédispositions génétiques influencent l’impulsivité, la sensibilité à la récompense et la régulation émotionnelle.

Dans tous les cas, il ne s’agit pas d’un choix libre (volonté libre / libre arbitre), mais bien d’une stratégie adaptative qui s'impose au monde du vivant.

Cette lecture rejoint une conception déterministe de l’action humaine : nos décisions ne surgissent pas d’un « moi » libre, mais d’un ensemble de causes — génétiques, neurobiologiques, affectives, sociales — qui façonnent nos préférences, nos attentes et nos réactions. Le test du marshmallow devient alors un exemple pédagogique de ce que les neurosciences et la psychologie contemporaine montrent de plus en plus clairement : ce que nous appelons « choix » n’est souvent que la manifestation consciente d’un processus déterminé en amont.

L’illusion du libre arbitre naît du fait que nous ressentons nos décisions comme libres, alors qu’elles sont le produit d’un enchaînement causal dont nous ne percevons que la dernière étape. L’enfant croit choisir, alors qu'il ne fait qu’exprimer une configuration biologique et éducative complexe... mais déterminée.

Ainsi, loin de révéler une capacité morale ou une vertu personnelle, le test du marshmallow illustre la manière dont nos comportements sont enracinés dans des déterminants qui nous précèdent. Il montre que la liberté que nous nous attribuons est souvent une reconstruction après coup, un récit que nous produisons pour donner sens à des actions dont les causes profondes nous échappent.

Cependant, le déterminisme n’est pas une fatalité : c’est un appel à agir sur les causes.

Si les comportements des enfants sont déterminés par leur génétique, leur environnement et leurs expériences précoces, alors l’éducation devient un levier central. Accompagner un enfant dans un cadre déterministe revient à :

  • créer un environnement stable et prévisible,
  • renforcer la confiance dans les adultes,
  • offrir des modèles cohérents,
  • réduire l’exposition au stress,
  • encourager des routines qui structurent la régulation émotionnelle,
  • comprendre que les comportements difficiles ne sont pas des fautes, mais des symptômes de déterminants modifiables.

Le test du marshmallow illustre parfaitement cela : un enfant qui « échoue » ne manque pas de volonté ; il manque de conditions favorables. L’éducation devient alors un travail sur les causes, non un jugement sur les effets. Ce qui reste valable pour l'adulte qui n'a pas plus de libre arbitre que l'enfant.

Le déterminisme ne nie pas la possibilité d’agir : il déplace la responsabilité vers les conditions qui rendent l’action possible. Il invite à comprendre plutôt que blâmer, prévenir plutôt que punir, accompagner plutôt que juger.

Dans ce cadre, la société devient un système de co‑construction des déterminants, et non un tribunal du libre arbitre.

On pourrait même parler du paradoxe du chamallow : plus on y résiste enfant, meilleure sera notre réussite sociale et donc, plus on pourra se gaver de chamallows par la suite ! 

Elle est pas belle la vie ?


Référence

Expérience du test de guimauve de Stanford