Soit un sacré mic-mac pour les experts et les juges, comme dans le cas d'un toxicomane qui développe une bouffée délirante au point de tuer une dame âgée (voir https://illusionlibrearbitre.blogspot.com/2024/05/un-psychiatre-sceptique-du-libre.html).
Finalement, Kane pense pouvoir s'appuyer sur l'argument de la conséquence : il nous faut bien un Libre Arbitre pour légitimer la punition des contrevenants... Argument de la conséquence plus que discutable (voir https://illusionlibrearbitre.blogspot.com/2024/05/quelles-consequences-de-largument-de-la.html).
Mais Kane avance qu'une certaine science - à défaut d'une science certaine - va bien dans son sens puisque des études ont montré que les gens se comporteraient mal s'ils ne croyaient plus dans ce fameux libre arbitre, avec pour conséquence une augmentation des comportements antisociaux tels que la
tricherie (Martin, Rigoni, et Vohs, 2017; Vohs et Schooler, 2008), le racisme
(Zhao, 2014), et l’agressivité envers les autres (Baumeister et al, 2009),
ainsi qu’une diminution des attitudes prosociales exprimées dans les
comportements altruistes (Baumeister, 2009) et coopératifs (Protzko, Ouimette,
et Schooler, 2015). Donc, sans croyance dans un LA "réel" (et non la simple sensation de volonté libre), point de salut nous montrerait cette
avalanche de résultats scientifiques. Sans la croyance profane dans le LA, la
morale s’effondrerait au profit du plus fort, du plus agressif, du plus
raciste.
Ces résultats méritent qu’on s’y attarde un peu.
Regardons par exemple la méthodologie de l’étude Baumeister : les participants lisent et
intériorisent une série d'énoncés qui encouragent ou rejettent explicitement le
sens du choix personnel libre (volonté libre ou Libre Arbitre
« réel ») et de la responsabilité de ses actions dans le cadre d’une
procédure de type Velten[1].
Autrement dit, on crée deux groupes « sous influence » dont l’un est
renforcé dans la responsabilisation / culpabilisation de ses actes (croyance
dans le LA « réel »), alors que l’autre groupe est
« déresponsabilisé » de ses actes (du fait d’un déterminisme absolu)
et donc, agir dans son propre intérêt égoïste deviendrait moralement acceptable.
Malheureusement, cette méthodologie présente plusieurs
biais ; au moins 3 que j’appellerai pour simplifier, le biais
d’induction, d’immunité et de population :
1) Biais d’induction concernant la procédure de
type Velten employée, procédure qui est loin d’être parfaite :
« les
chercheurs continuent de débattre à propos de l’origine des changements
d’humeurs observés après induction : sont-ils dus aux items présentés ou à des effets
de demande, c’est-à-dire la volonté des sujets de se conformer aux
attentes de l’expérimentateur ? »[2]
En fait, on ne sait pas si les « cobayes » de
l’étude sont persuadés des arguments des deux inductions opposées -
responsabilité (culpabilité) de ses actes versus
absence de responsabilité (culpabilité) -, ou s’ils répondent à l’examinateur
en fonction des attentes perçues par cette « autorité » comme on l’a
vu dans l’expérience de Milgram ; voire tout simplement pour faire plaisir à la
blouse blanche.... Soit un biais qui fausserait considérablement les résultats.
2) Biais d’immunité impliqué dans toutes les
études citées plus haut : en fait, le « match » est truqué dès le
début. Car convaincre les membres d’un groupe qu’ils peuvent faire ce qu’ils
veulent et qu’il n’y aura aucune conséquence réelle à leur conduite dans le
cadre de ce « jeu », c’est leur donner pendant le temps de
l’expérience une immunité qui n’a rien à voir avec « la
vraie vie ». On peut rapprocher ce scénario du jeu du dilemme du
prisonnier en un seul coup : on sait que trahir est alors la stratégie la
plus rentable comme l’ont bien compris les restaurateurs (pas tous !)
d’une station balnéaire quelconque qui proposent une fausse bouillabaisse pour
le prix d’une vraie. Comme ils ne reverront pas ces clients de passage, autant
en profiter ! Cependant, il n’est pas impossible que sans immunité
artificielle (par ex. : amende en cas de tricherie, de comportement
raciste etc. c’est-à-dire ce que l’on risque dans « la vraie vie »),
les comportements auraient pu être tout autres !
3) Biais de population : toujours dans cette
étude, les cobayes étaient « des
adultes intelligents et dévoués, dont environ la moitié étaient actifs dans
l'Église mormone »[3].
Et l’on sait que la notion de libre arbitre n'est pas sans importance pour les
religieux en général, et les mormons en particulier. Les auteurs ont juste
« oublié » de mentionner ce « détail » dans l’énoncé du
protocole de leur étude, ce qui est pour le moins scabreux quand on entend
faire de la science.
Si l’on avait plutôt montré au groupe « le LA réel
n’existe pas » que tout être humain est déterminé par ses gènes, son
environnement, et que, dans cet environnement justement, tout n’est pas
possible pour autant car il faut compter avec les autres qui ont leur
propre intérêt respectable, avec d’éventuelles sanctions de leur part en cas de
manquement à une certaine morale, fruit de l’évolution... On se retrouverait
alors plutôt dans un dilemme du prisonnier itéré (répété), ce qui
ressemble déjà plus à la « vraie vie » (voir https://illusionlibrearbitre.blogspot.com/2024/05/un-sacre-dilemme-pour-la-morale.html). On aurait alors évité ce
biais qui rend les résultats des études mis en avant par Kane... terriblement discutables.
En fait, comme le montre
l’excellent article de Miles, philosophe et spécialiste des sciences sociales, Baumeister ne parle même pas
de déterminisme mais de fatalisme, ce qui fausse totalement ses résultats
au-delà des biais énoncés précédemment.
Miles précise :
« En Grande-Bretagne,
et très probablement en Amérique, 69 à 83 % de la population pourrait utiliser
le mythe du libre arbitre pour excuser l’indifférence à l’égard des pauvres. Le
libre arbitre n’est peut-être que l’excuse principale que beaucoup utilisent pour
légitimer un mépris pour les pauvres qui existerait indépendamment de leur
croyance déclarée dans le libre arbitre, mais l’affirmation du libre arbitre
fournit néanmoins une feuille de vigne éthique pour un tel mépris qui serait
bien plus difficile à rationaliser (et donc tolérer) sans le mythe du libre
arbitre. Par conséquent, le mythe du libre arbitre n’excuse pas
seulement l’indifférence à l’égard de la pauvreté, il crée et entretient en
premier lieu une grande partie de cette pauvreté. »
Ne serait-il pas plus simple, et plus sûr d’un point de vue scientifique,
de trouver des cobayes qui pensent déjà que le LA est une illusion versus des croyants dans le LA sans
avoir à « fabriquer » de façon artificielle et discutable des convictions
probablement précaires ? Les auteurs pourraient faire ainsi l’économie de bien
des biais précédents. Faut-il incriminer un manque de moyens ? Peu
crédible. Une certaine incompétence ? Je n’ose y croire. Une
« volonté libre » ? Ma foi...
Plus sérieusement, une question n’est jamais abordée dans ces
travaux : les spiritualistes et autres croyants du LA « réel »
sont majoritaires dans la population et généralement croyants dans le LA par
défaut. Ils n’ont pas eu la chance d’investir le sujet et ont adopté le
« sens commun » sans autre forme de procès. En revanche, les
sceptiques du LA se recrutent plutôt du côté des philosophes et des
scientifiques (psychologues, psychiatres, neurobiologistes, physiciens,
anthropologues, sociologues...). Ces chercheurs, intellectuels et autres BAC +
6 à 12, incrédules du LA, seraient donc - si l’on en croit les études
précédentes - plus souvent racistes, antisociaux, tricheurs, escrocs, agressifs
etc. Ils formeraient donc des cohortes de délinquants et de prisonniers que
l’on nous cache sans doute dans des geôles reculées.
Pourtant, Robert Sapolsky (biologiste) semble mener une vie honorable et gratifiante malgré
sa désillusion sur le libre arbitre, et il en est de même pour des philosophes et scientifiques sceptiques
du LA comme Spinoza, Diderot, d’Holbach, Pereboom, Caruso, Pinker, Churchland,
G. Strawson, Wegner, Honderich, Balibar, Atlan, Changeux,
Dupuy, Ogien, Waller, Harris, pour n’en citer que quelques-uns. Je tiens à préciser que mon casier judiciaire est actuellement
vierge.
Je crois que quelque chose ne tourne pas bien rond dans ces études
destinées à montrer que la croyance dans un LA « réel » serait
socialement nécessaire pour ne pas s'entretuer.
Depuis toujours, les
gens s’entretuent en croyant au libre arbitre (sous l'œil bienveillant d'un dieu quelconque puisque chacun a dieu de son côté) ; LA qui donne de belles justifications
pour découper, ébouillanter, saigner, écarteler, enfermer, punir son
prochain... puisqu’il aurait pu (dû) faire autrement cet infidèle, ce mécréant,
ce délinquant, ce meurtrier !
Et puis il existe des études plus récentes qui relativisent très
nettement, voire inversent totalement les résultats précédents qui semblaient
prouver qu’on se conduirait mal si l’on ne croyait pas au LA ontologique :
- Une
étude[5]
de 2020 regroupant 5 sous-études tente de reproduire l’étude princeps conduite
par Vohs et Schooler (2008). Cette dernière avaient montré que ne pas croire au
LA augmentait notamment les comportements de tricherie. Patatras ! La
nouvelle étude ne retrouve pas du tout les résultats princeps et précise même :
« Nos
efforts ont été largement infructueux. Nous suggérons que la manipulation des
croyances du libre arbitre d'une manière robuste est plus difficile que ce qui
a été suggéré par des travaux antérieurs, et que le lien proposé avec un
comportement immoral peut ne pas être aussi cohérent que les travaux précédents
le suggèrent (...) Les inquiétudes concernant la prétendue érosion des mœurs
de la société à la suite des récentes avancées scientifiques sont probablement
déplacées. »
Cerise sur le gâteau, cette étude précise également :
« Il
convient de souligner qu'à ce jour, plusieurs autres tentatives pour
reproduire et étendre conceptuellement les découvertes de base de Vohs et
Schooler ont abouti à des résultats incohérents - soit en échouant à
manipuler avec succès les croyances du libre arbitre, soit en n'ayant pas
réussi à trouver que leur manipulation réussie influence systématiquement les
croyances du libre arbitre sur le comportement moral. »
- Une autre étude[6]
a utilisé des chocs électriques (intensité non dangereuse) - avec petite
rémunération à la clé - sur des cobayes consentants qui étaient tour à tour
agent déclenchant des chocs, puis victime subissant des chocs. Résultats :
"Nos résultats montrent que les participants qui ont été préparés avec un texte défendant le déterminisme neuronal – l’idée que les humains ne sont qu’un simple amas de neurones guidés par leur biologie – ont administré moins de chocs électriques et se sont montrés moins vindicatifs envers l’autre participant (...) Nous avons observé que la non-croyance au libre arbitre avait un impact positif sur la moralité des décisions envers autrui."
Soit tout l’inverse des résultats démontrant la soi-disant immoralité
des sceptiques du LA.
Enfin une méta-analyse (2022) incluant 145 expériences (dont 95 inédites), montre qu'exposer des individus à des manipulations anti-libre arbitre
diminue la croyance au libre arbitre et augmente la croyance au déterminisme, mais...
"Nous n'avons pas pu prouver l'existence de
conséquences en aval. Nos résultats ont d'importantes implications théoriques
pour la recherche sur les croyances au libre arbitre et contribuent à la
discussion sur les conséquences sociétales d'une diminution de la croyance au
libre arbitre."
Autant de résultats qui ne confortent absolument pas les propos de Kane concernant le risque social d'un scepticisme dans le LA !
Il est inquiétant de voir à quel point on peut tordre les choses en philosophie : Robert Kane croit au LA ontologique et utilise l'argument de la conséquence pour nous convaincre quand Saul Smilansky, autre philosophe d'importance, ne croit pas au LA ontologique mais nous affirme qu'il faut y croire en utilisant le même argument de la conséquence (voir https://illusionlibrearbitre.blogspot.com/2024/05/un-libre-arbitre-necessaire.html).
Quant au compatibilisme (déterminant et Libre Arbitre seraient compatibles), voir https://illusionlibrearbitre.blogspot.com/2024/09/dennet-et-le-compatibilisme.html.
Chacun jugera !
Retour au sommaire
Et pour aller plus loin : le livre "La dernière
blessure" centré sur la notion du libre arbitre (illusoire)... en
cliquant sur l'image ci-dessous