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Refondation de la responsabilité morale et du droit

 Résumé

Les avancées récentes en neurosciences cognitives, notamment les approches en connectomique et en étude de l’agentivité, remettent en question la conception traditionnelle du libre arbitre ontologique. Les données empiriques suggèrent que les processus décisionnels humains émergent de réseaux cérébraux distribués, modulés par des causes biologiques, psychologiques et environnementales. Cet article examine les implications de ces résultats pour la responsabilité morale et les systèmes juridiques contemporains. Il soutient que, si la culpabilité métaphysique devient indéfendable, une responsabilité sociétale fonctionnelle demeure nécessaire. Une transition vers un modèle fondé sur la compréhension causale, la régulation et la prévention est ici proposée.


La notion de libre arbitre occupe une place centrale dans les systèmes moraux et juridiques occidentaux. Elle fonde l’idée selon laquelle les individus sont des agents autonomes, capables de choisir librement leurs actions et, par conséquent, potentiellement "coupables" de celles-ci ("il aurait pu faire autrement que mal").

Cependant, les avancées en neurosciences remettent en cause cette conception. Les recherches contemporaines suggèrent que les décisions humaines sont le produit de processus neuronaux déterminés ou fortement contraints, ce qui fragilise fondamentalement l’idée d’un agent causal indépendant de tout déterminant externe comme interne.

Cet article vise à analyser ces résultats et à en tirer les conséquences pour la responsabilité morale et le droit.

La volonté comme processus cérébral distribué

Les travaux récents en neuroimagerie montrent que la volition ne repose pas sur une structure cérébrale unique, mais sur un réseau distribué impliquant notamment :

  • le cortex préfrontal (planification et décision),
  • le cortex pariétal (intégration sensorimotrice),
  • l’aire motrice supplémentaire (initiation de l’action),
  • les structures sous-corticales (motivation).

Haggard (2017) propose ainsi une conception de l’agentivité comme propriété émergente de systèmes neuronaux interconnectés.

Connectome et volition

L’étude de Darby et al. (2018), utilisant le lesion network mapping, montre que des lésions cérébrales distinctes affectant la volonté ou l’agentivité appartiennent à un même réseau fonctionnelCette approche connectomique suggère que la volonté est une fonction distribuée, dépendant de l’intégrité d’un réseau plutôt que d’une région isolée.

Antériorité neuronale de la décision

Les expériences initiées par Libet et revisitées par Maoz et al. (2019) montrent que l’activité cérébrale précédant une décision est détectable avant la prise de conscience subjective de celle-ci.

Ces résultats indiquent que :

  • la décision émerge de processus inconscients,
  • la conscience jouerait un rôle de validation / interprétation a posteriori

Dissociation entre action et agentivité

Des études sur les illusions d’agence et certaines pathologies (ex. syndrome de la main étrangère) montrent que :

  • une action peut être produite sans sentiment d’agentivité,
  • à l'inverse, un sentiment d’agentivité peut exister sans causalité réelle.

Chambon et al. (2018) concluent que l’agentivité est une construction cognitive, dépendante de mécanismes interprétatifs.

Implications philosophiques : critique du libre arbitre ontologique

Les données neuroscientifiques convergent vers une remise en cause du libre arbitre ontologique, défini comme la capacité d’un individu à être une cause première de ses actions.

Si les décisions résultent de processus causaux, alors l’individu ne peut être considéré comme indépendant des déterminants et la notion de culpabilité ultime devient problématique.

Pereboom (2001) défend ainsi une position sceptique selon laquelle la culpabilité au sens rétributif (punition) est injustifiée. Sapolsky (2023) prolonge cette critique en s’appuyant sur les données biologiques et comportementales.

Érosion de la responsabilité rétributive

La responsabilité fondée sur le mérite moral (“l’individu mérite de souffrir”) repose sur l’idée qu’il aurait pu agir autrement. Or, si les comportements sont causés, cette justification devient impossible à soutenir. La culpabilité métaphysique perd alors toute cohérence.

Mais maintien d’une responsabilité fonctionnelle

Malgré cela, la notion de responsabilité demeure nécessaire. Dennett (2003) propose une conception compatibiliste dans laquelle la responsabilité est définie par :

  • la sensibilité aux raisons,
  • la capacité d’apprentissage,
  • l’intégration dans un système social.

Dans cette perspective, la responsabilité est un outil de régulation, non une sanction morale ultime.

Mais Dennett sauve ainsi un semblant de culpabilité au prix d’un déplacement du problème plutôt que de sa résolution (voir "Dennet et le compatibilisme"). D'autres oscillent entre libre arbitre personnel... qu'ils n'accordent pas aux autres (???) (voir "Entre chèvre et choux"). 
Comprenne qui pourra.

Critique du modèle pénal rétributif

Le modèle pénal classique repose largement sur la punition comme réponse à la faute. Si la faute est reconceptualisée comme produit de causes, ce modèle perd sa justification fondamentale.

La peine de mort constitue un cas extrême :

  • elle repose souvent sur une logique rétributive,
  • elle est irréversible,
  • elle n’apporte pas de bénéfice dissuasif clairement établi (National Research Council, 2012 ; Hood & Hoyle, 2015).

Vers un modèle préventif et régulateur

Un système juridique cohérent avec les neurosciences devrait viser la protection de la société, la réduction du risque de récidive, la réhabilitation des individus (voir "Mais alors... que faire ?").

Cela implique :

  • des interventions ciblées sur les causes comportementales,
  • une réduction du rôle du blâme moral,
  • le développement de la justice restaurative.

Intégration progressive des neurosciences

Les systèmes juridiques intègrent déjà certains éléments neuroscientifiques :

  • atténuation de responsabilité en cas de troubles neurologiques,
  • prise en compte des capacités de contrôle.

Ces évolutions suggèrent une transition progressive vers une conception plus causale de la responsabilité.

Vers un nouveau paradigme moral

L’abandon du libre arbitre ontologique ne conduit pas à l’abolition de toute norme sociale, mais à une transformation de leur fondement.

Ce changement implique :

  • le passage du blâme à la compréhension,
  • la substitution de la punition par la régulation,
  • une redéfinition de la dignité humaine comme indépendante des actions.

Cependant, ce paradigme se heurte à des résistances psychologiques et culturelles, notamment liées au rôle des émotions (colère, vengeance) dans la régulation sociale. Et pourtant, loin d’être un signe de faiblesse, l'abandon de la rancune et de la haine agit comme un puissant antidépresseur naturel. Plus troublant encore, cette mécanique interne modifie profondément la chimie du cerveau en décuplant la capacité à ressentir de la gratitude au quotidien. En clair, cesser de haïr est le meilleur raccourci neurologique connu pour forcer son esprit à générer du bonheur (étude).

Conclusion

Les neurosciences contemporaines fournissent des arguments puissants contre l’existence d’un libre arbitre ontologique. Elles montrent que la volonté et l’agentivité sont des constructions cérébrales, dépendantes de processus causaux. Le libre arbitre n’est pas une liberté contre les causes, mais la manière dont un être conscient exprime de l’intérieur la nécessité qui le constitue.

Ces résultats invitent à repenser en profondeur la responsabilité morale et les systèmes juridiques. Une approche fondée sur la compréhension des causes, la prévention et la régulation apparaît plus cohérente avec les connaissances actuelles.


Le véritable défi n’est pas scientifique, mais culturel : intégrer ces résultats dans les pratiques sociales et institutionnelles quand on connait la propension évolutive ancestrale des humains à la vengeance et au plaisir de punir. Comme l'indique cet article éclairant et parfaitement référencé (2026) : 

"Nous soutenons qu'une science juridique offre les fondements d'approches préventives et réparatrices de la justice, notamment le modèle de quarantaine de santé publique (...) Ce modèle est une approche préventive et non punitive qui reconnaît que le comportement humain résulte de déterminants biologiques, sociaux et environnementaux complexes. L'ère de la justice et de la science juridique met l'accent sur la protection de la société sans recours à la punition (...) Le défi éthique auquel est confrontée la justice pénale n'est plus de savoir si les sciences biologiques pourraient être mal utilisées, mais plutôt si le refus persistant de leur intégration rigoureuse et encadrée ne perpétue pas les inégalités, la stigmatisation et les préjudices évitables. À mesure que notre compréhension de la neurodiversité, de la responsabilité et de la santé mentale évolue, les systèmes judiciaires doivent s'adapter en conséquence, en élaborant des cadres scientifiquement fondés, éthiquement cohérents et respectueux de la diversité humaine. Repenser la justice de cette manière ne diminue pas la responsabilité ; cela la redéfinit, en alignant la pratique juridique sur les connaissances actuelles et en orientant les systèmes vers des résultats qui servent mieux à la fois la protection de la société et la dignité humaine."

Quant aux philosophes qui se disent "matérialistes", qui devraient donc réactualiser leurs conceptions à la faveur des découvertes scientifiques (car les faits sont des plus têtus), vont-ils promouvoir un jour ce changement majeur de paradigme ? 

S'il n'en sont pas coupables / capables, ils n'en restent pas moins responsables.


Références

  • Chambon, V., Sidarus, N., & Haggard, P. (2018). From action intentions to action effects: how does the sense of agency come about? Neuroscience & Biobehavioral Reviews.
  • Darby, R. R., et al. (2018). Lesion network localization of free will. Proceedings of the National Academy of Sciences.
  • Dennett, D. (2003). Freedom Evolves. Viking Press.
  • Haggard, P. (2017). Sense of agency in the human brain. Nature Reviews Neuroscience.
  • Hood, R., & Hoyle, C. (2015). The Death Penalty: A Worldwide Perspective. Oxford University Press.
  • Maoz, U., et al. (2019). Free will, neuroscience, and philosophy. Trends in Cognitive Sciences.
  • National Research Council. (2012). Deterrence and the Death Penalty. National Academies Press.
  • Pereboom, D. (2001). Living Without Free Will. Cambridge University Press.
  • Sapolsky, R. (2023). Determined: A Science of Life Without Free Will. Penguin Press.

Vie personnelle et naturalisme

La très grande majorité des humains est « compatibiliste » par défaut ; en fait spiritualiste sans le savoir, puisque nos contemporains conviennent (à tort) de l’existence d’un Libre Arbitre métaphysique mélangé aux déterminants de toutes sortes. 

Cette position idéologique spiritualiste est des plus incertaines, c’est le moins que l’on puisse dire. Mais « L’œil ne voit que ce que l’esprit est prêt à comprendre » nous disait Henri Bergson.

Pour ceux qui le peuvent, le passage d’un paradigme spiritualiste par défaut au paradigme naturaliste n’est pas sans modifier la compréhension du monde, de soi-même et des autres. En particulier, penser que nous sommes coupables - et non seulement responsables de nos pensées et actions - nous autorise à blâmer l’autre et à nous flageller en permanence.

Fort heureusement, quelques philosophes, comme Baruch Spinoza et Gaston Bachelard, nous permettent de nous délivrer des passions tristes et de penser contre notre cerveau bardé d’idées reçues, convenues et fausses, en prenant conscience autant qu’il est possible de nos biais cognitifs et autres dissonances. Parmi les passions tristes, la haine et son cortège ancestral actualisé chaque jour de conflits géopolitiques et de guerres à connotation spiritualiste / religieuse est probablement ce que l’humanité a de plus urgent à régler. Mais croire que l’autre est coupable a priori et qu’il faut le punir (« si tu ne sais pas pourquoi, lui, il le sait ») ne permet jamais de résoudre les travers d’une morale héritée du Pléistocène.

Dans le cadre de nos relations entre proches, le naturalisme devrait nous conduire à une communication assertive et non violente qui demande quelques efforts, tout au moins au début, tant nos comportements sont « dépendants du sentier » que l’on nous a fait parcourir depuis l’enfance.

L’ensemble de ces valeurs naturalistes devrait nous conduire également à des engagements en termes de curiosité - notamment scientifique -, à l’exploration de la réalité sans convoquer un surnaturel quelconque, à la préservation de notre écosystème (pas de planète de rechange) et à la protection des humains et du vivant.

Cerise sur le gâteau : un naturaliste ne vous en voudra jamais de rester spiritualiste malgré tous les arguments abordés dans les différents textes et vidéos de ce blog... puisque vous êtes déterminés. 

Ci-dessous quelques précisions et réflexions complémentaires concernant la « vie personnelle » dans un univers naturaliste (environ 15 minutes de lecture).


Entre chèvre et chou

L'imagination humaine semble incommensurable.

Le compatibilisme (lois naturelles et libre arbitre sont "compatibles") fait partie de la bêtise humaine régnante (Voir Dennet et le compatibilisme) : tout est bon pour tordre logique et cohérence pourvu que l'on puisse punir sans remords. 

Dans le cadre de l'imaginaire, prenons cette énigme classique du loup, de la chèvre et du chou (= « Problème du passeur »). Cette énigme est très ancienne. Elle apparaît déjà au IXe siècle dans les Propositiones ad Acuendos Juvenes d’Alcuin d’York (conseiller de Charlemagne). Elle fait partie des « problèmes de passage de rivière », une famille d’énigmes logiques très répandue dans le folklore européen. Elle a aussi donné naissance à l’expression française « ménager la chèvre et le chou », qui signifie essayer de contenter deux parties opposées sans les fâcher (c’est-à-dire trouver un compromis délicat entre des intérêts contradictoires).

Un fermier (passeur) doit traverser une rivière avec trois éléments :

  • un loup,
  • une chèvre,
  • un chou

Sa barque est très petite : elle ne peut transporter que le fermier + un seul élément à la fois (le fermier doit toujours ramer).

Contraintes importantes :

  • Si le loup reste seul avec la chèvre (sans le fermier), le loup mange la chèvre.
  • Si la chèvre reste seule avec le chou (sans le fermier), la chèvre mange le chou.
  • Le loup ne mange pas le chou, donc ils peuvent rester ensemble sans problème.

Le fermier doit faire traverser tout le monde sur l’autre rive, sans qu’aucun ne soit mangé (solutions en fin d'article). Cette énigme permet de montrer comment le choix contraint du fermier illustre d'une certaine manière le débat philosophique et neuroscientifique sur l’existence (ou non) du libre arbitre avec l'idée d’un choix apparent dans un cadre de contraintes implacables.

Du côté des philosophes : le fermier est-il vraiment libre (au sens du libre arbitre) ?

  • Incompatibilistes / libertariens (Kant, Sartre, Robert Kane) : Ils diraient que le fermier doit avoir un véritable libre arbitre pour que ses choix aient un sens. Sans possibilité réelle d’agir autrement, il n’y aurait que l’illusion du choix. Dans l’énigme, le fermier semble « libre » de décider l’ordre des traversées… mais en réalité il n’a qu’une seule voie viable. C’est exactement ce que Sartre appelle « la condamnation à être libre » : tu dois choisir, mais les contraintes (naturelles, logiques, biologiques) limitent drastiquement tes options.
  • Compatibilistes (Hume, Daniel Dennett, Harry Frankfurt) : Ils répondraient : le fermier est libre dans la mesure où il agit selon ses propres raisons (il veut sauver les trois). Le fait que la physique/logique du monde impose des contraintes n’annule pas le libre arbitre. « Ménager la chèvre et le chou » est précisément l’exercice d’une volonté rationnelle face à des désirs contradictoires (instinct vs raison). Le libre arbitre ne serait pas l’absence de contraintes, mais la capacité d’agir en accord avec ses motivations les plus élevées. N.B : qu'il existe des "causes" internes notamment inconscientes (biais cognitifs / faim / émotion / bonne humeur ou anxiété / fausse justification a posteriori etc.) ne semble pas faire vaciller ces compatibilistes.
  • Déterministes durs (Spinoza, Sam Harris, Galen Strawson) : Ils verraient probablement dans cette énigme la preuve parfaite que le libre arbitre n’existe pas. Le fermier croit choisir librement, mais chaque décision est entièrement déterminée par les règles du puzzle (comme nos choix sont déterminés par les lois de la physique et notre histoire causale). Il n’y a aucun moment où le fermier aurait pu faire autrement... à moins de tout perdre. L’expression « ménager la chèvre et le chou » devient alors une belle illusion : nous pensons négocier avec nos pulsions et notre raison, mais tout est déjà écrit dans les contraintes antérieures dépendant des lois naturelles. Tout au plus, une certaine agilité mentale, goût pour les énigmes (délibération) ou autre faculté "non choisie" permet de faire le "bon choix" dans un cadre non choisi. Tu dois traverser la rivière (nous sommes condamné à choisir / Sartre).Tu crois que tu décides librement l’ordre (illusion de contrôle).En réalité, les incompatibilités (lois physiques, biologie, histoire causale) ne te laissent qu’une seule séquence viable (déterminisme).

Du côté des neuroscientifiques : le cerveau « ménage » la chèvre et le chou avant même que nous en ayons conscience ! Les expériences les plus célèbres montrent que le cerveau prend la décision avant la prise de conscience :

  • Benjamin Libet (1983) : l’activité cérébrale (potentiel de préparation) commence jusqu’à 350 ms avant que la personne ait conscience de vouloir bouger. Le cerveau a déjà « choisi » l’ordre des traversées avant que le fermier se dise « je vais d’abord prendre la chèvre ».
  • John-Dylan Haynes (2008, fMRI) : on peut prédire avec 60 % de précision (bien mieux que le hasard) si quelqu’un va choisir la gauche ou la droite 10 secondes avant qu’il en ait conscience.
  • Travaux plus récents (2020-2025) sur les réseaux de décision (Schurger, Maoz, etc.) : le sentiment de « je choisis librement » serait une réinterprétation rétrospective produite par le cortex préfrontal. Le cerveau résout déjà le dilemme « chèvre vs chou vs loup » (c’est-à-dire pulsions vs raison vs conséquences) dans les zones inconscientes, puis nous raconte l’histoire que nous avons choisi.

En neuro-imagerie, « ménager la chèvre et le chou » correspond exactement à ce que fait le cortex cingulaire antérieur et le cortex préfrontal dorsolatéral : ils arbitrent en continu entre systèmes 1 (impulsif, chèvre) et système 2 (rationnel, chou), tout en anticipant le loup (punition, regret, angoisse). Mais cet arbitrage est lui-même causé par des processus biologiques et environnementaux antérieurs.

Voici un exemple de tambouille indigeste entre chèvre et chou - assez proche du compatibilisme - proposée par Lorimer Olsson dans son "Libre arbitre et responsabilité morale" (2025) :

"Au niveau personnel, croire en son propre libre arbitre semble très bénéfique. Des études empiriques montrent que le maintien d'un sentiment d'agentivité renforce la maîtrise de soi, la persévérance et le comportement moral (Vohs & Schooler, 2008, p. 49 ; Baumeister et al., 2009, p. 267). Des philosophes comme Kant nous rappellent que cette croyance est également fondamentale pour notre sentiment d'autonomie rationnelle. Par conséquent, je préconise que les individus continuent de croire au libre arbitre personnel, ou du moins de vivre comme s'il existait, pour son utilité psychologique.

 En revanche, concernant le libre arbitre d'autrui, les résultats semblent inciter à la prudence. Considérer les personnes comme des agents est important pour favoriser le respect mutuel et l'engagement moral (Strawson, 1993, cité dans Shabo, 2012, p. 100-101). Toutefois, cette approche doit être nuancée par une compréhension des complexités en jeu.

Je préconise une position modérée : utiliser la croyance en la capacité d’agir d’autrui pour orienter les attentes et la responsabilité, mais s’abstenir de l’utiliser comme prétexte à des reproches excessifs. En pratique, cela pourrait signifier accorder aux gens le bénéfice du doute et se concentrer sur la caractérisation des comportements plutôt que sur leur condamnation. Ainsi, la croyance en le libre arbitre d’autrui est utile sous certaines conditions, un fondement pour l’éthique et la confiance, mais non un permis pour l’intolérance.

Enfin, au niveau institutionnel, je soutiens que la croyance au libre arbitre ne devrait pas servir de fondement aux politiques publiques. Les lois et les politiques sociales devraient plutôt s’appuyer sur la causalité, l’équité et une psychologie réaliste. L’héritage rationaliste des Lumières nous incite à rechercher des explications fondées sur des preuves et un traitement équitable plutôt que des notions métaphysiques de mérite. Fonder la justice pénale sur la notion de libre arbitre a conduit à des peines excessives. À l'inverse, la reconnaissance des déterminants du comportement favorise la justice et la  réhabilitation (Martin et al., 2017, p. 4).

De même, en matière d'éthique environnementale, la voie peut sembler partagée. Si le réenchantement (attribuer une agentivité à la nature) peut enrichir les valeurs publiques et motiver la conservation, il devrait lui aussi être guidé par une compréhension scientifique. Cependant, les politiques qui respectent la nature pour elle-même pourraient également le faire pour des raisons écologiques claires, et non par de simples croyances romantiques. Rétrospectivement, notre désenchantement passé envers la nature semble plus arrogant que scientifique.

En bref, je rejoins l'avis de Jeppsson (2023, p. 78-80), qui souligne que les institutions devraient privilégier leur responsabilité factuelle plutôt que de chercher à blâmer leurs sujets en se basant sur des concepts de libre arbitre ou d'absence de libre arbitre. 

En conclusion, cette analyse souligne que les êtres humains gèrent différentes « vérités » selon les domaines. Croire au libre arbitre fonctionne comme une fiction motivante au niveau individuel ; un mythe utile qui soutient l’initiative personnelle. Dans nos interactions avec autrui, nous nous appuyons sur le concept de la capacité d’agir d’autrui pour naviguer dans l’éthique, tout en faisant preuve d’empathie et de retenue. Quant au niveau institutionnel, nous devrions privilégier un cadre de résolution de problèmes : un cadre qui prenne en compte les limitations humaines et les causes externes lors de l’élaboration des lois et des politiques. Cette approche flexible nous permet d’exploiter le pouvoir psychologique de la croyance au libre arbitre lorsqu’elle nous est bénéfique, et de la mettre de côté lorsqu’elle entrave le progrès social."

En quelques mots : oui pour croire à son propre libre arbitre... mais non en ce qui concerne celui des autres ! Vous cherchez la cohérence du propos ? Plutôt une tentative dérisoire de ménager la chèvre et le chou, une position instable, indéfendable du point de vue tant philosophique que scientifique.

Une autre manière, assez habituelle de nos jours, de ménager chèvre et chou est de convenir que le libre arbitre "absolu" ontologique n'existe pas mais qu'il peut être à géométrie variable en fonction des situations (fatigue / stress etc.) ; c'est le point de vue du neuroscientifique Albert Moukheiber. Voici un tableau comparant les convictions différentes entre un autre neuroscientifique Sam Harris ("le libre arbitre est une illusion") et la conception d'Albert Mouhheiber :

Autant je suis en accord avec la vision naturaliste de Harris et de Sapolsky, autant celle de Moukheiber me semble des plus bancales. 

Reprenons les arguments de Moukheiber :

Le libre arbitre serait...

- "Une capacité partielle" ? Comment la caractériser empiriquement pour connaître le degré de punition en regard ? Ni lui, ni personne, ne peut répondre à cette question qui est pourtant tranchée arbitrairement tous les jours dans les procès en matière pénale (voir "Expertises psychiatriques au Pénal").
- "Perfectible" ? Par quels moyens sinon la connaissance / conscience des déterminants à l'œuvre dans nos décisions, chaque fois que possible, c'est-à-dire rarement du fait des actions non "conscientes".
- "Pas un « premier moteur » absolu, mais des boucles de rétroaction (feedback loops) via la métacognition" : ces boucles seraient indépendantes des causalités ambiantes, quelque chose d'autre dans la machine biologique de l'ordre du spiritualisme ?
- Il "reconnaît les limites (biais, inconscient, contexte), mais critique la neuromanie et les conclusions trop radicales" : croire que le cerveau est dans un bocal sans interactions - chaque nanoseconde avec son environnement -, ce serait effectivement de la "neuromanie". Mais il sait bien que ce n'est pas le cas. Il est le premier à le dire par ailleurs !
- Et "La conscience réflexive et la métacognition (capacité à décrire ses propres processus mentaux) permettent une marge de manœuvre réelle (douter, corriger, délibérer)" : conscience et métacognition ne s'émancipent pas par magie du chaos déterministe (voir "Délibération, décision..."). Ou alors, il faut nous dire comment. Dans un paradigme matérialiste / scientifique (déterministe + indéterministe), introduire une solution de continuité dans la chaîne causale mérite quelques justifications qui ne sont pas de l'ordre du hasard quantique.
- "Déterminisme partiel ; il existe des degrés de liberté selon le contexte (stress, fatigue, éducation…)" : la punition devrait-elle dans ce cas tenir compte du niveau de stress, de fatigue etc. ; et comment après coup connaître les coefficients des différentes échelles des différents déterminants - des proches aux plus lointain (éducation) - dans tel ou tel crime ? Au doigt mouillé comme le font le experts en psychiatrie pénale ?
- "Cultiver cette marge (de liberté) via esprit critique, éducation, prise de distance vis-à-vis des automatismes" : certes, mais il s'agit ici d'agir sur des déterminants délétères qui ne sont pas de l'ordre d'une quelconque liberté mais d'une autonomie individuelle optimisée dans le cadre large de la survie.
- Avis "Nuancé, prudent, anti-simplificateur ; refuse les extrêmes (« ni 100 % ni 0 % »)" : soit une conception compatibiliste qui contient en son sein un spiritualisme honteux. Curieux pour un scientifique reconnu. Choisir l'eau tiède (quel dégré ?) sur un sujet brûlant afin de l'éteindre sans faire de vague.

Car au niveau personnel, il n’est pas nécessaire de postuler l’existence d’un libre arbitre métaphysique pour expliquer l'action humaine. Les recherches en psychologie et en neurosciences montrent que les individus possèdent des capacités réelles de régulation comportementale, de planification et d’adaptation aux normes sociales. Le sentiment d’agentivité - le fait de se percevoir comme auteur de ses actions - constitue un phénomène psychologique robuste, qui peut être compris comme une fonction cognitive utile, issue de processus cérébraux déterminés dans le cadre de l'évolution et de la survie à tout prix.

Les individus agissent en fonction de causes internes et externes déterminées, mais disposent néanmoins de mécanismes de contrôle, d’apprentissage et de modulation de leur comportement également déterminés. Cette approche permet de préserver les effets bénéfiques associés à l’autodiscipline et à la motivation, sans recourir à des hypothèses métaphysiques non étayées.

Dans les relations interpersonnelles, il est également inutile de supposer un libre arbitre absolu / ontologique pour fonder l’éthique. Les pratiques sociales telles que la responsabilité, la confiance ou le respect peuvent être comprises comme des outils régulateurs qui influencent efficacement les comportements. Attribuer une responsabilité à autrui ne revient pas à affirmer une indépendance causale, mais à reconnaître que les individus sont généralement sensibles aux normes, aux attentes et aux conséquences de leurs actes, et que ceux qui ne possèdent pas cette sensibilité attendue par la société ont quelques déterminants différents de leurs congénères.

Une compréhension naturaliste implique de tenir compte des déterminants du comportement : facteurs biologiques, environnementaux, sociaux et historiques. Cela conduit à une attitude où la responsabilité est maintenue comme instrument social, mais accompagnée d’une attention accrue aux conditions ayant produit les actions. On privilégie alors l’explication des comportements et leur transformation, plutôt que leur simple culpabilisation suivie de punitions.

Au niveau institutionnel, une approche naturaliste conduit à fonder les politiques publiques sur les connaissances scientifiques relatives au comportement humain. Les systèmes juridiques et sociaux gagnent à être conçus comme des mécanismes de régulation et de prévention, plutôt que comme des dispositifs de rétribution (punition) fondés sur une culpabilité métaphysique tombée du ciel. Celui-ci doit être durement puni car son libre arbitre était entier lors de son crime ; cet autre n'avait qu'un chouia de libre arbitre quand il a volé son voisin ? Sur quelles bases fonder ce charabia ? (voir Un scandale permanent).

Dans cette perspective, les sanctions peuvent être justifiées par leurs effets - dissuasion, protection de la société, réhabilitation - et non par l’idée que les individus auraient pu agir autrement. Une telle approche favorise des politiques plus efficaces, plus équitables, en intégrant les déterminants réels des conduites humaines (Voir "Mais alors, sans culpabilité ni punition possible...que faire ?").

En matière d’éthique environnementale, une compréhension naturaliste invite également à éviter le recours à des projections anthropomorphiques, telles que l’attribution d’une agentivité à la nature. La protection de l’environnement peut être solidement fondée sur des connaissances écologiques, sur la reconnaissance de notre interdépendance avec les systèmes naturels, et sur les conséquences mesurables des dégradations environnementales. Les motivations à agir peuvent ainsi s’appuyer sur des bases empiriques et rationnelles, sans nécessiter de croyances supplémentaires (voir Rasoir d'Okham).

En conclusion, une approche naturaliste unifiée permet de se passer du concept de libre arbitre métaphysique tout en conservant ce qui en faisait la valeur fonctionnelle. Les êtres humains apparaissent comme des systèmes complexes, capables de régulation, d’apprentissage et de sensibilité aux normes. Les pratiques individuelles, sociales et institutionnelles peuvent alors être organisées autour de cette compréhension : encourager les comportements souhaitables, expliquer les conduites problématiques, et concevoir des interventions efficaces.

Plutôt que d’entretenir une croyance incertaine pour ses effets supposés, cette approche mise sur une connaissance plus précise de l’humain, capable de produire des bénéfices supérieurs en termes de responsabilité, de coopération et de progrès social.


Concernant l'énigme, la clé de la solution est de comprendre qu’il faut ramener quelque chose (notamment la chèvre) pour éviter les conflits. Voici les étapes pas à pas :

  1. Le fermier prend la chèvre et traverse (rive A → rive B). → Rive A : loup + chou → Rive B : fermier + chèvre
  2. Le fermier revient seul (rive B → rive A). → Rive A : fermier + loup + chou → Rive B : chèvre (seule, en sécurité)
  3. Le fermier prend le loup et traverse (rive A → rive B). → Rive A : chou → Rive B : fermier + chèvre + loup
  4. Le fermier ramène la chèvre avec lui (rive B → rive A). → Rive A : fermier + chèvre + chou → Rive B : loup (seul, en sécurité)
  5. Le fermier prend le chou et traverse (rive A → rive B). → Rive A : chèvre → Rive B : fermier + loup + chou
  6. Le fermier revient seul (rive B → rive A). → Rive A : fermier + chèvre → Rive B : loup + chou (ils ne se mangent pas)
  7. Le fermier prend la chèvre et traverse une dernière fois (rive A → rive B). → Tout le monde est maintenant sur la rive B, sain et sauf.

(N.B : on peut aussi commencer par transporter le chou en étape 3 au lieu du loup : la séquence est symétrique.)

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Misère de la métaphysique

... ou quand l’Éther se prend les pieds dans le tapis

Quelques définitions outragement simples :

  • La Physique décrit comment le monde fonctionne.
  • La Métaphysique interroge ce que signifie “avoir un monde qui fonctionne ainsi”.
  • L'Ether a été postulé par des scientifiques comme un milieu invisible remplissant tout l'espace (concept métaphysique devenu scientifique), puis finalement écarté lorsque la physique a montré qu’il n’était plus nécessaire.

Pendant des millénaires, la métaphysique s’est montrée dans les salons de l’esprit dans une toge d’invisibilité, prétendant expliquer le « pourquoi » alors que la science devait se contentait du laborieux « comment ».

Mais aujourd'hui, le constat est plutôt cruel : face à la solidité de l’atome et la rigueur des lois de la nature, la métaphysique ressemble de plus en plus à un invité qui refuse de partir alors que la fête est finie et les lumières éteintes.

La métaphysique, c’est le vertige du rien parfaitement emballé. C'est l'art de chercher un chat noir dans une pièce sombre où il n'y a pas de chat, et de s'écrier : « Je l'ai attrapé ! ». Là où le naturalisme scientifique s'appuie sur des faits observables, la métaphysique survit grâce à l'élasticité protéiforme de son vocabulaire.

Comme le notait le philosophe David Hume dans son Enquête sur l'entendement humain (1748) :

« Si nous prenons en main un volume quelconque, de théologie ou de métaphysique scolaire, par exemple, demandons-nous : Contient-il des raisonnements abstraits sur la quantité ou le nombre ? Non. Contient-il des raisonnements expérimentaux sur des questions de fait et d'existence ? Non. Alors, confiez-le aux flammes, car il ne peut contenir que sophistique et illusion. » (Enquête sur l'entendement humain -1748)

Si l’on ne peut ni mesurer, ni tester les hypothèses contradictoires de la métaphysique, c'est probablement de la poésie qui s'ignore. On ne peut rien en déduire concernant les conduites humaines souhaitables ; ce qui n’empêche nullement de faire par ailleurs de la poésie.

La science est un bulldozer lancé contre l'immatériel. Le problème du métaphysicien est que son terrain de jeu rétrécit à mesure que le télescope s'allonge. On croyait en une « âme » d’essence divine, positionnée dans la glande pinéale selon Descartes (?) et, qui plus est, immortelle. Cette illusion métaphysique n’est plus de mise dans le monde scientifique actuel qui s’intéresse plutôt aux circuits neuronaux. Comme d’habitude dans ce type d’évolution de la pensée, l’âme a disparu au profit des « qualia » (voir Une question qu'elle est bonne), un nouveau sujet de discussions métaphysiques à perte de vue.

Le naturalisme scientifique n'a pas besoin de « cause première » ou de « moteur immobile » pour faire tourner l’univers. Friedrich Nietzsche résumait ainsi la chose (Humain, trop humain) :

« On a toujours besoin de la métaphysique pour le monde de l'apparence, mais dès qu'on s'occupe de la réalité, elle devient un luxe inutile. »

Le scepticisme moderne, porté par le Cercle de Vienne, a porté l'estocade qui se voulait finale en suggérant que les questions métaphysiques ne sont pas fausses, elles sont juste dénuées de sens


Le philosophe analytique Rudolf Carnap
 (ci-dessus) comparait les métaphysiciens à des « musiciens sans talent musical ». Ils essaient d'exprimer une émotion face à la vie, mais au lieu de composer une symphonie, ils créent des théories qui ne font que ressembler à de la connaissance. Selon Carnap, affirmer que « l'Absolu est inconditionné » revient à dire « Bloup est gloup » : c'est grammaticalement correct, mais ça n'aide pas à comprendre quoi que ce soit.

 La métaphysique a pourtant eu son utilité : elle a gardé la place chaude en attendant que la méthode scientifique - fille de la philosophie - arrive avec sa boîte à outils. Mais aujourd'hui, persister à vouloir expliquer l'univers par la seule force de la pensée pure, c'est un peu comme essayer de ralentir la course de la lune en la regardant fixement.

Les lois de la nature n'ont pas besoin d’une « Essence » pour fonctionner ; elles se contentent de leur efficacité brute. La métaphysique peut être consolation, un joli conte de fées pour adultes qui ont peur du vide, voire un prolongement de la métaphysique du Père Noël… Mais face au réel, réfléchir à partir de ce que l’on sait (sciences / naturalisme scientifique) semble plus pertinent, plus rationnel et plus efficace que de réfléchir à partir de ce que l’on ne sait pas (métaphysique / spiritualisme ou idéalisme).

Préparez-vous : c'est le moment où l'on explique au scientifique que son microscope est lui-même une construction mentale. Si la science est un bulldozer, la métaphysique est le sol sur lequel il roule. Sans elle, le conducteur ne sait même pas s'il existe, ni si le béton est bien « réel ». La première riposte des métaphysiciens est un retour à l'envoyeur. Le naturaliste affirme : "Seules les propositions vérifiables par l'expérience ont un sens"Problème : Cette phrase elle-même n'est pas vérifiable par l'expérience ! C'est donc bien une position métaphysique !

Comme le souligne Karl Popper :

« Le scientisme est la croyance dogmatique en l'autorité de la méthode scientifique. Or, cette croyance ne peut pas être prouvée par la méthode scientifique elle-même. »

Idée que l’on pourrait - un peu sauvagement certes - rapprocher des théorèmes de Kurt Gödel concernant la logique mathématique. Karl et Kurt soulignent ici une limite fondamentale : un système ne peut pas valider ses propres fondements. En clair : le naturalisme serait une métaphysique qui a honte d'elle-même. C'est un club privé qui décrète que seuls les membres du club ont le droit de parler de la réalité. Le scientifique observe des lois. Mais pourquoi ces lois sont-elles là ? La science décrit les régularités, mais elle est muette sur la provenance et la nécessité de ces lois.

C'est ici que Gottfried Wilhelm Leibniz surgit de sa tombe avec sa terrible question :

Le naturaliste répond généralement par un haussement d'épaules ou en parlant de "fluctuations quantiques du vide". Ce à quoi le métaphysicien rétorque : « Très bien, et d'où viennent les lois qui régissent vos fluctuations ? ». C'est le jeu du "Pourquoi ?" infini, où la métaphysique semble gagner quelques points par lassitude de l'adversaire scientifique.
Et la métaphysique jubile en avançant que l’on peut scanner un cerveau sous toutes les coutures, identifier chaque neurone qui s'allume quand vous mangez une fraise, on n'aura jamais l'explication de l'effet que cela fait (qualia) de manger une fraise. C'est ce que le philosophe David Chalmers appelle le « problème difficile de la conscience » ("Hard Problem"). La science explique les fonctions, mais elle bégaye devant l'expérience subjective. Vous pouvez connaître toute la neurobiologie de la douleur, vous n'avez toujours pas expliqué pourquoi "elle fait mal".
Pour le métaphysicien, le naturalisme est comme un aveugle qui expliquerait la théorie des couleurs avec des équations : il a la structure, mais il lui manque l'essence, l’explication des « qualia ». Le problème est que la métaphysique n’explique pas pour autant les qualia qu’elle oppose au naturalisme scientifique. Match nul sur ce sujet précis, à moins que la science – mais assurément pas la vieille métaphysique – ne résolve ce problème dans les années à venir… Avec ou sans IA.

Il a semblé un moment que la mécanique quantique et ses découvertes ébouriffantes pourraient remettre en selle les conjectures métaphysiques tous azimuts. Par exemple le fait que l'observateur n'est plus extérieur à l'expérience : l'acte de regarder (mesurer) fait s'effondrer la "fonction d'onde" et détermine l'état de la particule. Pour résoudre certains paradoxes, des physiciens sérieux suggèrent que lors d'un événement quantique, l'univers se sépare littéralement en autant de branches qu'il y a de résultats possibles (Everett et ses "mondes multiples") ou la théorie des cordes - qui nécessite 10 ou 11 dimensions - servent de base scientifique pour justifier l'existence de "plans vibratoires", de "vies antérieures" ou de "réalités alternatives". L’intrication « instantanée », magique des particules quantiques a fait rêver nombres de philosophes métaphysiciens, jusqu’à une étude récente montrant que l’intrication n’avait rien d’instantanée mais nécessitait un temps de 232 attosecondes. Patatras. Mais nul doute que ce résultat va produire de nouvelles hypothèses métaphysiques : c'est la preuve que "l'Unité du monde" n'est pas une simple formule, mais un mécanisme dont on vient enfin de chronométrer le premier battement de cœur ! Et pourquoi pas une conscience cosmique, soit un anthropomorphisme ultime de notre hubris humain proprement infini.

Hypothèses intéressantes mais de simples suggestions/hypothèses, sans preuve à ce jour. Des escrocs en sont à vendre des traitements « médicaux » quantiques - sans aucune preuve - alors que toutes les IRM du monde utilisent effectivement les lois quantiques avec le plus grand des succès. Si la physique quantique décrit des états mathématiques à l'échelle de l'atome, transposer ces lois à l'échelle humaine (vie quotidienne, sentiments, destin…) est un saut que la science ne valide pas, mais que la métaphysique adore franchir.

La science comme eau de jouvence pour rajeunir les vieux délires métaphysiques ?

Au final, la métaphysique se défend comme elle peut en rappelant que la science est une île de certitudes flottant sur un océan d'invérifiable - ou plutôt d'invérifié pour le moment. La métaphysique ne gagne pas le match mais tente de contenir la science qui - il est vrai - ressemble plus à une quête sans fin qu'une église de la Vérité définitive.

Les "choses en soi" existent peut-être / probablement, mais sont inconnaissables pour notre cerveau non encore augmenté... Restent les relations d'apparence causale qui disent que la pierre qui tombe sur mes pieds pourrait bien faire mal. La science quoi ! Les reste est une machine a faire du brouillard psychique qui entretient la punition, les injustices, la méritocratie, la violence et autres passions tristes.

Si vous avez quelques envies de cohérence, il vous faut bien choisir !


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Leçon de morale par Dominique de Villepin

Dominique de Villepin, que l'on doit toujours remercier pour son opposition à la participation de la France dans la guerre en Irak, parle assez peu de sa conviction spiritualiste chrétienne catholique...

... excepté dans cette vidéo cathodique où il est censée lire l'évangile de St Jean afin de nous éclairer moralement. 

Vidéo à voir, mais qui mérite cependant quelques commentaires à suivre :

La femme, adultère, a "péché" et donc commis un crime majeur en ces temps reculés ; elle doit être lapidée. On ne sait si l'homme qui a tout aussi bien fauté avec cette "pécheresse" a subi une quelconque sanction. On ne sait pas non plus si le mari frappait son épouse, ce qui pourrait être une excellente raison d'aller voir ailleurs. Rappelons au passage que depuis la réforme du 11 juillet 1975 (c'est hier), l’adultère n’est plus une infraction pénale en France. Il n’expose donc plus à aucune amende ni peine de prison.

Bref. 

Celui qu'on appelle Christ "pardonne" ce "crime" sans autre forme de procès et conseille à la possédée du diable (probablement) de ne pas recommencer après avoir pris le soin d'éliminer la foule lapidatrice : "Que celui qui n'a jamais péché lance la première pierre". Comme l'éventail des péchés chrétiens va de la gourmandise (péché véniel) au meurtre (péché mortel), il est clair que chacun se sent concerné et va quitter la scène. J'aurais moi-même fui, bien conscient de mon penchant certain pour la pâte à tartiner chocolat-noisette. 

Quelle morale peut-on bien tirer de cette histoire ? La "générosité" d'un Christ qui laisse partir celle qui a commis un crime ? Et seulement qu'elle ne recommence pas ? 
Si l'on actualise la notion de crime, que dirait-on de nos jours d'une meurtrière qui est absoute de son crime, sans procès, la laissant vaquer à ses occupations alors qu'une récidive est possible (troubles mentaux...) ? Nul doute que la très chrétienne chaîne CNEWS ferait de ce scandale ses choux gras pendant une bonne semaine, reniant ainsi la parole de leur Christ adoré. 
Belle morale relatée par l'apôtre Jean... quand l'apôtre "par vocation" Paul nous parle de la sienne que D. de Villepin ne connaît sans doute pas, à moins qu'il ne fasse un tri sélectif à dessein : 
"Ne savez‑vous pas que les injustes n’hériteront pas du Royaume de Dieu ? Ne vous y trompez pas : ni les débauchés, ni les idolâtres, ni les adultères, ni les dépravés, ni les hommes qui couchent avec des hommes, ni les voleurs, ni les cupides, ni les ivrognes, ni les insulteurs, ni les rapaces n’hériteront du Royaume de Dieu."
Pour Paul, l'enfer est fait pour eux, probablement.

Pourquoi D. de Villepin se croit devoir faire un détour christique des plus anachroniques pour prôner quelques valeurs du moment, dont certaines traversent les siècles, et d'autres non ?
Dans une perspective naturaliste scientifique, les valeurs ne tombent pas du ciel. Elles émergent de processus biologiques, évolutionnaires, psychologiques et sociaux. Les sociétés humaines qui coopèrent mieux survivent mieux. Ce qui favorise l’émergence de valeurs comme : la justice (éviter les conflits internes), l’équité (maintenir la cohésion), la réciprocité (encourager l’entraide), la bienveillance (renforcer les liens sociaux) Ce sont toutes des stratégies adaptatives.
En particulier, les neurosciences montrent que l’empathie repose sur des circuits neuronaux anciens (neurones miroirs, cortex préfrontal, amygdale). La bienveillance n’est donc pas un “choix moral arbitraire”, mais un produit de notre architecture cognitive bien antérieur à toutes les religions.
Et quand les sociétés deviennent plus grandes et plus complexes, les règles doivent devenir impersonnelles, universelles et prévisibles. C’est le terreau de la justice, du droit, et plus tard de la démocratie.

Que D. de Villepin s'inquiète - à juste titre - de la tendance actuelle aux conflits, rapports de force, mépris des autres, prédations diverses, retour des empires et autres creux de nos civilisations etc., recourir à la parole "divine" ne fait que s'attirer quelques faveurs de bigots plus ou moins éclairés (illuminés ?). C'est ce que fait Trump. Utiliser un texte religieux pour justifier des positions politiques ne fait que brouiller les lignes entre conviction personnelle et argumentation universalisable. 

Y aurait-il une présidentielle en vue ? 

Dans ce cas, c'est un très mauvais calcul.

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