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Audiovisuel public dans le viseur de l’extrême droite ?

Depuis deux ans, l’audiovisuel public français est devenu l’une des cibles privilégiées de l’extrême droite. On sent bien que l’horizon des Présidentielles se rapproche. La prise de contrôle de différents médias (magazines / chaînes de télévision / maisons d’édition etc.) - notamment par la galaxie Bolloré -, est au cœur de la bataille idéologique de ces prochains mois.


Pour les « intellectuels » de droite qui sont tombés un jour sur les écrits du "gauchiste" Antonio Gramsci, le pouvoir ne repose pas seulement sur la coercition (police, armée, lois), mais surtout sur le consentement. Ce consentement est produit par les institutions culturelles: école, Église, médias, arts, littérature. Elles diffusent une vision du monde qui sert les intérêts de la classe dominante tout en paraissant universelle. Chaque classe produit ses propres intellectuels, chargés de diffuser sa vision du monde. Il faut donc impérativement investir le terrain idéologique où se cristallisent les représentations dominantes en vue des élections prochaines. 


Antonio Gramsci

Ainsi, ce qui n’était autrefois qu’un discours périphérique - dénonciation d’une prétendue « gauchisation » des rédactions du service public- s’est transformé en offensive structurée, mêlant initiatives parlementaires, opérations médiatiques et campagnes d’opinion.

La création en 2025 d’une commission d’enquête sur la neutralité et le financement de l’audiovisuel public, à l’initiative du groupe d’extrême droite UDR, marque un tournant notable. Officiellement destinée à examiner le fonctionnement des médias publics, elle s’est rapidement révélée être un instrument politique.

Le rapporteur de la commission, Charles Alloncle (UDR), a multiplié les accusations contre France Télévisions, Radio France et France Médias Monde.
Avant même la fin des auditions, il dénonçait déjà un « système idéologique » et une « orientation politique dominante » dans les rédactions.

Pourtant, au fil des travaux, aucune preuve solide n’est venue étayer ces affirmations.
Le président de la commission lui‑même, Jérémie Patrier‑Leitus (Horizons), a reconnu publiquement que les séances avaient été marquées par des attaques personnelles, des séquences de mise en scène et une recherche de « coups d’éclat » plutôt que d’analyse. Cette dérive a été relevée par plusieurs députés, qui ont dénoncé une instrumentalisation de l’outil parlementaire.

Le récit d’une “gauchisation” : un mythe utile

L’idée d’une « gauchisation » de l’audiovisuel public est devenue un élément central de la rhétorique de l’extrême droite.
Elle permet de présenter les médias publics comme un adversaire politique, un bastion idéologique à abattre.

Ce récit repose sur trois piliers :

  • La suspicion généralisée : toute ligne éditoriale non alignée est interprétée comme militante.
  • La confusion entre pluralisme et partialité : la diversité des voix est présentée comme un biais.
  • La personnalisation des attaques : dirigeants et journalistes sont accusés d’agir pour un “camp”.

Or, les études indépendantes sur les médias publics montrent au contraire une pluralité de sensibilités, une charte d’indépendance stricte, et un contrôle démocratique exercé par le Parlement et l’Arcom.

Dans ce contexte, le rôle d’Éric Morillot est révélateur. Animateur et polémiste, il publie en 2026 « Les intouchables de l’audiovisuel public », ouvrage qui compile et amplifie les accusations portées par l’extrême droite. Le livre reprend les thèmes désormais classiques : « caste » de privilégiés, dérives idéologiques, confiscation du débat public et dépenses injustifiées.

Ces affirmations reposent davantage sur une interprétation militante que sur les conclusions de la commission d’enquête. D'ailleurs le sujet n'est pas de contester le contrôle parlementaire mais d'en faire un levier idéologique au service d'une partie de l'échiquier politique.

Morillot va plus loin en appelant à un référendum sur l’avenir de l’audiovisuel public, proposition qui rejoint les programmes du RN et de l’UDR visant à privatiser France Télévisions, réduire drastiquement les budgets, voire supprimer le service public audiovisuel. La liste des signataires de cette pétition montre bien le combat idéologique en cours (Laurent Alexandre, Louis Aliot, Gilbert Collard, Nicolas Dupont-Aignan, Georges Fenech, Luc Ferry, Laurent Firode, Véronique Genest, Gilles-William Goldnadel, Daniel Guichard, Sarah Knafo, Jean Messiha, Robert Ménard, Thibault de Montbrial, Michel Onfray, Florian Philippot, Ivan Rioufol, Philippe de Villiers, Éric Zemmour...). 

Avec une mention toute particulière concernant Michel Onfray qui se déclarait matérialiste et déterministe dans sa "jeunesse" (pas de libre arbitre pour lui) et nous montre ici - s'il en était besoin - qu'il ne faut pas vieillir.

Une stratégie politique cohérente : affaiblir un contre‑pouvoir

L’offensive contre l’audiovisuel public n’est pas un accident.
Elle s’inscrit dans une stratégie politique plus large, observable dans plusieurs pays européens : affaiblir les institutions médiatiques indépendantes pour mieux contrôler la fabrique de l’opinion.

Car l’audiovisuel public représente un contre‑pouvoir qui garantit un accès égalitaire à l’information, échappe aux logiques de marché, est financé par les citoyens, et est soumis à des obligations de pluralisme. Pour l’extrême droite, il constitue donc un obstacle à la construction d’un récit politique homogène.

En le présentant comme un acteur partisan, elle cherche à délégitimer ses productions, affaiblir la confiance du public et préparer une privatisation ou une mise sous tutelle.

Un paradoxe démocratique : attaquer ce qui appartient à tous

L’audiovisuel public n’est pas un appareil idéologique.
C’est un bien commun, financé par l’impôt, contrôlé par le Parlement, et chargé d’une mission démocratique : informer, éduquer, cultiver.

L’attaquer au nom d’une supposée “neutralité” revient à fragiliser un pilier du pluralisme, réduire la diversité des voix et renforcer la dépendance aux logiques commerciales ou partisanes.

La commission d’enquête, loin d’avoir démontré une quelconque “gauchisation”, a surtout révélé la violence de l’offensive politique menée contre le service public

Un combat qui dépasse de loin les médias

Ce qui se joue autour de l’audiovisuel public dépasse largement la question des programmes ou des rédactions.
C’est une bataille pour la maîtrise du récit démocratique, pour la définition de ce qui est légitime, audible, acceptable.

En visant l’audiovisuel public, l’extrême droite ne cherche pas seulement à critiquer un secteur : elle cherche à affaiblir un contre‑pouvoir essentiel, afin de remodeler l’espace public à son avantage. Et l'on ne peut pas dire que CNews - qui dénonce le manque de pluralité dans l'Audiovisuel public - soit un modèle de ce point de vue comme le note l'Arcom :

« On ne juge pas les opinions, toutes ont le droit d’être exprimées et la Constitution le garantit. Nous nous prononçons simplement sur le fait qu’il y a un déséquilibre manifeste et répété du pluralisme d’opinions (...) le problème n’est pas la nature des propos tenus à l’antenne, mais l’absence ou la minimisation d’autres points de vue présents dans le débat sur les principaux thèmes abordés. »

... insiste l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle (Arcom) pour expliquer sa décision inédite du 13 février 2026 de mettre la chaîne d’information CNews en demeure de respecter ses obligations en matière de respect du pluralisme des courants de pensée et d’opinion.

Dans une démocratie, affaiblir ce qui garantit le pluralisme revient à affaiblir la démocratie elle‑même.

Si vous avez un peu de temps pour en savoir un peu plus, notamment concernant quelques "déterminants historiques" :


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Toujours plus !

Plus de profits, plus d'inégalités, plus de mépris de ceux qui ont "réussi" envers ceux qui n'ont pas eu les mêmes chances... Et pis, il ne faudrait pas "encore" augmenter les impôts ! Que du beau monde qui sait parfaitement que seuls les "très riches" pesant plus de 100 millions seraient sollicités...

Et puis, il y a Gabriel Zucman, un économiste, professeur à l’École normale supérieure et à l’Université de Berkeley (Californie). Il dirige l’Observatoire européen de la fiscalité. Ses recherches portent sur l’accumulation, la répartition et la taxation des fortunes, dans une perspective historique et mondiale.

Depuis plus de 17 ans son travail consiste à cartographier la richesse, à étudier les paradis fiscaux, à décortiquer les dynamiques d’évasion et de concurrence internationales. Et à essayer d’imaginer de nouvelles formes de coopération, pour une planète plus juste, notamment lors de nombreuses conférences.

Il fait ci-dessous le point sur les tergiversations concernant sa proposition de "taxer" - à raison - les plus riches (100 millions et plus).

"L'emprise des grandes fortunes françaises

Il n’existe aucun sujet de politique économique et sociale où l’on puisse observer un écart aussi béant entre le soutien populaire et la représentation nationale.

Pour comprendre la discussion budgétaire qui se clôt il faut objectiver, avec lucidité et sérénité, une réalité désormais structurante : l’emprise inédite des milliardaires sur la vie démocratique de la nation.

Récapitulons les paramètres de la situation budgétaire de la France, et replaçons-les, pour commencer, dans la longue durée historique.

En 2026, le déficit public va, pour la quatrième année consécutive, atteindre ou dépasser les 5 % du PIB. Il s’agit d’une situation sans précédent : la France n’a jamais connu une succession de déficits aussi élevés hors période de crise économique, de pandémie ou de guerre.

La dette publique va atteindre 118 % du PIB en 2026. Soit le niveau le plus haut depuis la deuxième guerre mondiale, avant cela le premier conflit mondial, et précédemment la Révolution française.

Le pays dans son ensemble ne s’appauvrit pas, loin de là : la hausse de la dette publique a été plus que compensée par l’envolée des patrimoines privés.

Entre 2012 et 2024, alors que la dette publique a augmenté de 1 400 milliards d’euros, le patrimoine total des ménages français a crû de 4 700 milliards d’euros.

Celui des 500 plus grandes fortunes à lui seul a bondi de près de 1 000 milliards d’euros – passant de l’équivalent de 13 % du PIB en 2012 à l’équivalent de 42 % du PIB en 2024.

La hausse de la dette publique, au cours de cette période, a été à peine plus forte que l’augmentation de la fortune de ces centi-millionnaires.


C’est dans ce contexte qu’ont eu lieu les débats budgétaires de 2025. Comment assainir les finances publiques du pays ? Les plus hauts patrimoines pourraient-ils, d’une façon ou d’une autre, y contribuer ?

Les discussions débutèrent en février 2025, quand l’Assemblée nationale adopta une proposition de loi créant un impôt plancher sur les ultra-riches.

Il ne s’agissait pas de taxer l’augmentation de la fortune de ces derniers (ce que la France a fait par le passé, notamment en 1945 avec l’impôt de solidarité nationale qui imposa à 100 % les enrichissements de plus de 5 millions de francs), mais d’une proposition modeste et ciblée :

Soumettre les foyers fiscaux dont la richesse dépasse les 100 millions d’euros à un impôt minimum égal à 2 % de leur patrimoine.

L’objectif étant simplement de s’assurer que les plus grandes fortunes ne puissent pas payer moins d’impôts, proportionnellement à leur revenu, que les autres catégories sociales. Quelqu’un s’acquittant déjà d’un montant d’impôt personnel équivalent à 2 % ou plus de sa richesse n’aurait rien de plus à verser.

La fortune des centi-millionaires avoisinant 40 % du PIB, un impôt égal à 2 % de leur richesse rapporterait à peu près 0,8 % du PIB en recettes fiscales : 40 % fois 2 %. Soit, après déduction des prélèvements déjà acquittés par les contribuables concernés, de l’ordre de 20 milliards d’euros de recettes fiscales supplémentaires par an.

Personne ne prétend que ce dispositif puisse à lui seul résoudre nos problèmes de finances publiques. Mais tout le monde comprend qu’il pourrait grandement y contribuer.

Les économistes s’accordent en effet à dire qu’il faut réduire nos déficits publics de 2 à 3 points de PIB pour espérer stabiliser le ratio de dette publique/PIB à moyen terme. Une contribution rapportant 0,8 points de PIB permettrait donc d’accomplir environ un tiers de l’effort nécessaire.

Le gouvernement commença par exprimer son opposition, à l’Assemblée en février puis au Sénat en juin.

Mais reconnaissant la validité du constat au fondement de la proposition d’impôt plancher – soit la facilité avec laquelle les ultra-riches échappent aujourd’hui à l’impôt – la ministre des Comptes publics, Amélie de Montchalin, indiqua travailler sur une taxe similaire qui serait introduite à l’automne, quoique avec un taux plus faible – 0,5 % au lieu de 2 % – et de nombreuses échappatoires.

Proposition dont on pouvait escompter de l’ordre de 2 milliards d’euros environ. C’était 10 fois moins que l’impôt plancher de 2 % discuté – et alors soutenu par la France – au G20 l’année précédente.

Et pourtant, quand l’automne vint, d’impôt plancher « de Montchalin » il n’y avait point : si 2 % était inacceptable, 0,5 % était encore trop. Le gouvernement avait, durant l’été, fait machine arrière.

À la place, le projet de loi de finances déposé en octobre introduisit un impôt sur le patrimoine des sociétés holdings, dont la caractéristique principale était d’exclure de son assiette l’essentiel du patrimoine des sociétés holdings. N’y étaient soumis ni les actions, ni l’immobilier, ni les investissements dans les start-up. Seules, pour l’essentiel, les liquidités dormantes allaient se voir taxées.

Ce dispositif devait permettre de rapporter 1 milliard d’euros environ, soit 0,03 % du PIB.

C’en était trop pour le Sénat. La coupe était pleine ! Les Sénateurs s’attelèrent à la tâche. Les liquidités furent à leur tour sorties de l’assiette de la taxe sur les holdings, ainsi que les objets d’art ou les bijoux, pour n’y laisser finalement que les chevaux de course, les grands crus et autres « biens somptuaires » logés (aussi étrange que cela puisse paraître) dans des holdings.

La taxe holding ainsi remaniée rapporterait 100 millions d’euros, soit 0,003 % du PIB.

Enfin, cette audace elle-même effraya. Le gouvernement de Sébastien Lecornu reprit en janvier la taxe réécrite par le Sénat dans le budget qu’il fit passer par 49.3. Mais saisi d’effroi, le premier ministre annonça dans la foulée qu’il allait demander au Conseil constitutionnel de s’enquérir de la validité de ce dispositif, qui allait, somme toute, peut-être trop loin.

Derrière cette série de reculades, il est difficile de voir autre chose que l’emprise des grandes fortunes françaises sur la vie politique et démocratique du pays.

Cette emprise s’est manifestée au grand jour à l’automne, quand les médias détenus par les milliardaires (soit 80 % environ de la presse privée) se sont mobilisés contre la proposition d’impôt plancher de 2 %, avec des arguments (« les milliardaires ne peuvent pas payer », « cette taxe mettrait à terre l’économie française », etc.) dont le moins que l’on puisse dire est qu’ils n’ont guère brillé par leur pertinence.

Elle s’est donnée à voir quand le Sénat en juin puis l’Assemblée nationale en octobre votèrent contre l’impôt plancher de 2 %, pourtant soutenu par une immense majorité des Français (86 % d’après l’IFOP), dans un front uni allant des représentants du centre à ceux du Rassemblement national.

Il n’existe aucun sujet de politique économique et sociale où l’on puisse observer un écart aussi béant entre le soutien populaire et la représentation nationale.

Mais les renoncements qui s’ensuivirent – et la facilité avec laquelle ces derniers furent acceptés par les différents partis qui entérinèrent le budget – sont tout aussi significatifs.

Car on peut bien sûr débattre de l’impôt plancher à 2 %, envisager des alternatives. Mais comment accepter un budget qui, dans le contexte actuel de dérive budgétaire et d’explosion des plus hauts patrimoines, ne demande pas d’effort à ces derniers ?

C’est le Financial Times lui-même qui écrivait à l’automne ce qu’on ne peut plus lire dans la presse économique hexagonale, désormais entièrement possédée ou presque par les milliardaires, en qualifiant la France de « démocratie sociale sous-financée, croisée avec une oligarchie. »

Les grandes fortunes ont toujours détenu un grand pouvoir, tension fondamentale au cœur de toutes les sociétés démocratiques. Mais avec l’explosion de leur richesse au cours des quinze dernières années, la démultiplication de leurs investissements dans les médias et la mise au pas de ces derniers, la donne a changé. Le fragile équilibre des pouvoirs économiques et politiques de la social-démocratie d’après-guerre s’est effondré.

Comme d’autres pays avant elle, la France est entrée dans l’ère de l’extrême richesse.

Ce déséquilibre se trouve au cœur du blocage budgétaire et du dérapage de nos finances publiques. Il empêche les investissements nécessaires dans l’éducation, l’innovation, la santé, les infrastructures, qui constituent la clé de notre prospérité future. Il alimente une spirale où la richesse achète le pouvoir, qui en retour cimente les fortunes établies. Il vient vicier le fonctionnement de nos marchés, corrompre le jeu démocratique, et nourrir le sentiment d’impuissance qui fait le lit des partis nativistes contemporains.

Il s’agit du problème économique et politique fondamental auquel notre pays est désormais confronté."

A comprendre, méditer et voter en conséquence.

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Refondation de la responsabilité morale et du droit

 Résumé

Les avancées récentes en neurosciences cognitives, notamment les approches en connectomique et en étude de l’agentivité, remettent en question la conception traditionnelle du libre arbitre ontologique. Les données empiriques suggèrent que les processus décisionnels humains émergent de réseaux cérébraux distribués, modulés par des causes biologiques, psychologiques et environnementales. Cet article examine les implications de ces résultats pour la responsabilité morale et les systèmes juridiques contemporains. Il soutient que, si la culpabilité métaphysique devient indéfendable, une responsabilité sociétale fonctionnelle demeure nécessaire. Une transition vers un modèle fondé sur la compréhension causale, la régulation et la prévention est ici proposée.


La notion de libre arbitre occupe une place centrale dans les systèmes moraux et juridiques occidentaux. Elle fonde l’idée selon laquelle les individus sont des agents autonomes, capables de choisir librement leurs actions et, par conséquent, potentiellement "coupables" de celles-ci ("il aurait pu faire autrement que mal").

Cependant, les avancées en neurosciences remettent en cause cette conception. Les recherches contemporaines suggèrent que les décisions humaines sont le produit de processus neuronaux déterminés ou fortement contraints, ce qui fragilise fondamentalement l’idée d’un agent causal indépendant de tout déterminant externe comme interne.

Cet article vise à analyser ces résultats et à en tirer les conséquences pour la responsabilité morale et le droit.

La volonté comme processus cérébral distribué

Les travaux récents en neuroimagerie montrent que la volition ne repose pas sur une structure cérébrale unique, mais sur un réseau distribué impliquant notamment :

  • le cortex préfrontal (planification et décision),
  • le cortex pariétal (intégration sensorimotrice),
  • l’aire motrice supplémentaire (initiation de l’action),
  • les structures sous-corticales (motivation).

Haggard (2017) propose ainsi une conception de l’agentivité comme propriété émergente de systèmes neuronaux interconnectés.

Connectome et volition

L’étude de Darby et al. (2018), utilisant le lesion network mapping, montre que des lésions cérébrales distinctes affectant la volonté ou l’agentivité appartiennent à un même réseau fonctionnelCette approche connectomique suggère que la volonté est une fonction distribuée, dépendant de l’intégrité d’un réseau plutôt que d’une région isolée.

Antériorité neuronale de la décision

Les expériences initiées par Libet et revisitées par Maoz et al. (2019) montrent que l’activité cérébrale précédant une décision est détectable avant la prise de conscience subjective de celle-ci.

Ces résultats indiquent que :

  • la décision émerge de processus inconscients,
  • la conscience jouerait un rôle de validation / interprétation a posteriori

Dissociation entre action et agentivité

Des études sur les illusions d’agence et certaines pathologies (ex. syndrome de la main étrangère) montrent que :

  • une action peut être produite sans sentiment d’agentivité,
  • à l'inverse, un sentiment d’agentivité peut exister sans causalité réelle.

Chambon et al. (2018) concluent que l’agentivité est une construction cognitive, dépendante de mécanismes interprétatifs.

Implications philosophiques : critique du libre arbitre ontologique

Les données neuroscientifiques convergent vers une remise en cause du libre arbitre ontologique, défini comme la capacité d’un individu à être une cause première de ses actions.

Si les décisions résultent de processus causaux, alors l’individu ne peut être considéré comme indépendant des déterminants et la notion de culpabilité ultime devient problématique.

Pereboom (2001) défend ainsi une position sceptique selon laquelle la culpabilité au sens rétributif (punition) est injustifiée. Sapolsky (2023) prolonge cette critique en s’appuyant sur les données biologiques et comportementales.

Érosion de la responsabilité rétributive

La responsabilité fondée sur le mérite moral (“l’individu mérite de souffrir”) repose sur l’idée qu’il aurait pu agir autrement. Or, si les comportements sont causés, cette justification devient impossible à soutenir. La culpabilité métaphysique perd alors toute cohérence.

Mais maintien d’une responsabilité fonctionnelle

Malgré cela, la notion de responsabilité demeure nécessaire. Dennett (2003) propose une conception compatibiliste dans laquelle la responsabilité est définie par :

  • la sensibilité aux raisons,
  • la capacité d’apprentissage,
  • l’intégration dans un système social.

Dans cette perspective, la responsabilité est un outil de régulation, non une sanction morale ultime.

Mais Dennett sauve ainsi un semblant de culpabilité au prix d’un déplacement du problème plutôt que de sa résolution (voir "Dennet et le compatibilisme"). D'autres oscillent entre libre arbitre personnel... qu'ils n'accordent pas aux autres (???) (voir "Entre chèvre et choux"). 
Comprenne qui pourra.

Critique du modèle pénal rétributif

Le modèle pénal classique repose largement sur la punition comme réponse à la faute. Si la faute est reconceptualisée comme produit de causes, ce modèle perd sa justification fondamentale.

La peine de mort constitue un cas extrême :

  • elle repose souvent sur une logique rétributive,
  • elle est irréversible,
  • elle n’apporte pas de bénéfice dissuasif clairement établi (National Research Council, 2012 ; Hood & Hoyle, 2015).

Vers un modèle préventif et régulateur

Un système juridique cohérent avec les neurosciences devrait viser la protection de la société, la réduction du risque de récidive, la réhabilitation des individus (voir "Mais alors... que faire ?").

Cela implique :

  • des interventions ciblées sur les causes comportementales,
  • une réduction du rôle du blâme moral,
  • le développement de la justice restaurative.

Intégration progressive des neurosciences

Les systèmes juridiques intègrent déjà certains éléments neuroscientifiques :

  • atténuation de responsabilité en cas de troubles neurologiques,
  • prise en compte des capacités de contrôle.

Ces évolutions suggèrent une transition progressive vers une conception plus causale de la responsabilité.

Vers un nouveau paradigme moral

L’abandon du libre arbitre ontologique ne conduit pas à l’abolition de toute norme sociale, mais à une transformation de leur fondement.

Ce changement implique :

  • le passage du blâme à la compréhension,
  • la substitution de la punition par la régulation,
  • une redéfinition de la dignité humaine comme indépendante des actions.

Cependant, ce paradigme se heurte à des résistances psychologiques et culturelles, notamment liées au rôle des émotions (colère, vengeance) dans la régulation sociale. Et pourtant, loin d’être un signe de faiblesse, l'abandon de la rancune et de la haine agit comme un puissant antidépresseur naturel. Plus troublant encore, cette mécanique interne modifie profondément la chimie du cerveau en décuplant la capacité à ressentir de la gratitude au quotidien. En clair, cesser de haïr est le meilleur raccourci neurologique connu pour forcer son esprit à générer du bonheur (étude).

Conclusion

Les neurosciences contemporaines fournissent des arguments puissants contre l’existence d’un libre arbitre ontologique. Elles montrent que la volonté et l’agentivité sont des constructions cérébrales, dépendantes de processus causaux. Le libre arbitre n’est pas une liberté contre les causes, mais la manière dont un être conscient exprime de l’intérieur la nécessité qui le constitue.

Ces résultats invitent à repenser en profondeur la responsabilité morale et les systèmes juridiques. Une approche fondée sur la compréhension des causes, la prévention et la régulation apparaît plus cohérente avec les connaissances actuelles.


Le véritable défi n’est pas scientifique, mais culturel : intégrer ces résultats dans les pratiques sociales et institutionnelles quand on connait la propension évolutive ancestrale des humains à la vengeance et au plaisir de punir. Comme l'indique cet article éclairant et parfaitement référencé (2026) : 

"Nous soutenons qu'une science juridique offre les fondements d'approches préventives et réparatrices de la justice, notamment le modèle de quarantaine de santé publique (...) Ce modèle est une approche préventive et non punitive qui reconnaît que le comportement humain résulte de déterminants biologiques, sociaux et environnementaux complexes. L'ère de la justice et de la science juridique met l'accent sur la protection de la société sans recours à la punition (...) Le défi éthique auquel est confrontée la justice pénale n'est plus de savoir si les sciences biologiques pourraient être mal utilisées, mais plutôt si le refus persistant de leur intégration rigoureuse et encadrée ne perpétue pas les inégalités, la stigmatisation et les préjudices évitables. À mesure que notre compréhension de la neurodiversité, de la responsabilité et de la santé mentale évolue, les systèmes judiciaires doivent s'adapter en conséquence, en élaborant des cadres scientifiquement fondés, éthiquement cohérents et respectueux de la diversité humaine. Repenser la justice de cette manière ne diminue pas la responsabilité ; cela la redéfinit, en alignant la pratique juridique sur les connaissances actuelles et en orientant les systèmes vers des résultats qui servent mieux à la fois la protection de la société et la dignité humaine."

Quant aux philosophes qui se disent "matérialistes", qui devraient donc réactualiser leurs conceptions à la faveur des découvertes scientifiques (car les faits sont des plus têtus), vont-ils promouvoir un jour ce changement majeur de paradigme ? 

S'il n'en sont pas coupables / capables, ils n'en restent pas moins responsables.


Références

  • Chambon, V., Sidarus, N., & Haggard, P. (2018). From action intentions to action effects: how does the sense of agency come about? Neuroscience & Biobehavioral Reviews.
  • Darby, R. R., et al. (2018). Lesion network localization of free will. Proceedings of the National Academy of Sciences.
  • Dennett, D. (2003). Freedom Evolves. Viking Press.
  • Haggard, P. (2017). Sense of agency in the human brain. Nature Reviews Neuroscience.
  • Hood, R., & Hoyle, C. (2015). The Death Penalty: A Worldwide Perspective. Oxford University Press.
  • Maoz, U., et al. (2019). Free will, neuroscience, and philosophy. Trends in Cognitive Sciences.
  • National Research Council. (2012). Deterrence and the Death Penalty. National Academies Press.
  • Pereboom, D. (2001). Living Without Free Will. Cambridge University Press.
  • Sapolsky, R. (2023). Determined: A Science of Life Without Free Will. Penguin Press.

Vie personnelle et naturalisme

La très grande majorité des humains est « compatibiliste » par défaut ; en fait spiritualiste sans le savoir, puisque nos contemporains conviennent (à tort) de l’existence d’un Libre Arbitre métaphysique mélangé aux déterminants de toutes sortes. 

Cette position idéologique spiritualiste est des plus incertaines, c’est le moins que l’on puisse dire. Mais « L’œil ne voit que ce que l’esprit est prêt à comprendre » nous disait Henri Bergson.

Pour ceux qui le peuvent, le passage d’un paradigme spiritualiste par défaut au paradigme naturaliste n’est pas sans modifier la compréhension du monde, de soi-même et des autres. En particulier, penser que nous sommes coupables - et non seulement responsables de nos pensées et actions - nous autorise à blâmer l’autre et à nous flageller en permanence.

Fort heureusement, quelques philosophes, comme Baruch Spinoza et Gaston Bachelard, nous permettent de nous délivrer des passions tristes et de penser contre notre cerveau bardé d’idées reçues, convenues et fausses, en prenant conscience autant qu’il est possible de nos biais cognitifs et autres dissonances. Parmi les passions tristes, la haine et son cortège ancestral actualisé chaque jour de conflits géopolitiques et de guerres à connotation spiritualiste / religieuse est probablement ce que l’humanité a de plus urgent à régler. Mais croire que l’autre est coupable a priori et qu’il faut le punir (« si tu ne sais pas pourquoi, lui, il le sait ») ne permet jamais de résoudre les travers d’une morale héritée du Pléistocène.

Dans le cadre de nos relations entre proches, le naturalisme devrait nous conduire à une communication assertive et non violente qui demande quelques efforts, tout au moins au début, tant nos comportements sont « dépendants du sentier » que l’on nous a fait parcourir depuis l’enfance.

L’ensemble de ces valeurs naturalistes devrait nous conduire également à des engagements en termes de curiosité - notamment scientifique -, à l’exploration de la réalité sans convoquer un surnaturel quelconque, à la préservation de notre écosystème (pas de planète de rechange) et à la protection des humains et du vivant.

Cerise sur le gâteau : un naturaliste ne vous en voudra jamais de rester spiritualiste malgré tous les arguments abordés dans les différents textes et vidéos de ce blog... puisque vous êtes déterminés. 

Ci-dessous quelques précisions et réflexions complémentaires concernant la « vie personnelle » dans un univers naturaliste (environ 15 minutes de lecture).


Entre chèvre et chou

L'imagination humaine semble incommensurable.

Le compatibilisme (lois naturelles et libre arbitre sont "compatibles") fait partie de la bêtise humaine régnante (Voir Dennet et le compatibilisme) : tout est bon pour tordre logique et cohérence pourvu que l'on puisse punir sans remords. 

Dans le cadre de l'imaginaire, prenons cette énigme classique du loup, de la chèvre et du chou (= « Problème du passeur »). Cette énigme est très ancienne. Elle apparaît déjà au IXe siècle dans les Propositiones ad Acuendos Juvenes d’Alcuin d’York (conseiller de Charlemagne). Elle fait partie des « problèmes de passage de rivière », une famille d’énigmes logiques très répandue dans le folklore européen. Elle a aussi donné naissance à l’expression française « ménager la chèvre et le chou », qui signifie essayer de contenter deux parties opposées sans les fâcher (c’est-à-dire trouver un compromis délicat entre des intérêts contradictoires).

Un fermier (passeur) doit traverser une rivière avec trois éléments :

  • un loup,
  • une chèvre,
  • un chou

Sa barque est très petite : elle ne peut transporter que le fermier + un seul élément à la fois (le fermier doit toujours ramer).

Contraintes importantes :

  • Si le loup reste seul avec la chèvre (sans le fermier), le loup mange la chèvre.
  • Si la chèvre reste seule avec le chou (sans le fermier), la chèvre mange le chou.
  • Le loup ne mange pas le chou, donc ils peuvent rester ensemble sans problème.

Le fermier doit faire traverser tout le monde sur l’autre rive, sans qu’aucun ne soit mangé (solutions en fin d'article). Cette énigme permet de montrer comment le choix contraint du fermier illustre d'une certaine manière le débat philosophique et neuroscientifique sur l’existence (ou non) du libre arbitre avec l'idée d’un choix apparent dans un cadre de contraintes implacables.

Du côté des philosophes : le fermier est-il vraiment libre (au sens du libre arbitre) ?

  • Incompatibilistes / libertariens (Kant, Sartre, Robert Kane) : Ils diraient que le fermier doit avoir un véritable libre arbitre pour que ses choix aient un sens. Sans possibilité réelle d’agir autrement, il n’y aurait que l’illusion du choix. Dans l’énigme, le fermier semble « libre » de décider l’ordre des traversées… mais en réalité il n’a qu’une seule voie viable. C’est exactement ce que Sartre appelle « la condamnation à être libre » : tu dois choisir, mais les contraintes (naturelles, logiques, biologiques) limitent drastiquement tes options.
  • Compatibilistes (Hume, Daniel Dennett, Harry Frankfurt) : Ils répondraient : le fermier est libre dans la mesure où il agit selon ses propres raisons (il veut sauver les trois). Le fait que la physique/logique du monde impose des contraintes n’annule pas le libre arbitre. « Ménager la chèvre et le chou » est précisément l’exercice d’une volonté rationnelle face à des désirs contradictoires (instinct vs raison). Le libre arbitre ne serait pas l’absence de contraintes, mais la capacité d’agir en accord avec ses motivations les plus élevées. N.B : qu'il existe des "causes" internes notamment inconscientes (biais cognitifs / faim / émotion / bonne humeur ou anxiété / fausse justification a posteriori etc.) ne semble pas faire vaciller ces compatibilistes.
  • Déterministes durs (Spinoza, Sam Harris, Galen Strawson) : Ils verraient probablement dans cette énigme la preuve parfaite que le libre arbitre n’existe pas. Le fermier croit choisir librement, mais chaque décision est entièrement déterminée par les règles du puzzle (comme nos choix sont déterminés par les lois de la physique et notre histoire causale). Il n’y a aucun moment où le fermier aurait pu faire autrement... à moins de tout perdre. L’expression « ménager la chèvre et le chou » devient alors une belle illusion : nous pensons négocier avec nos pulsions et notre raison, mais tout est déjà écrit dans les contraintes antérieures dépendant des lois naturelles. Tout au plus, une certaine agilité mentale, goût pour les énigmes (délibération) ou autre faculté "non choisie" permet de faire le "bon choix" dans un cadre non choisi. Tu dois traverser la rivière (nous sommes condamné à choisir / Sartre).Tu crois que tu décides librement l’ordre (illusion de contrôle).En réalité, les incompatibilités (lois physiques, biologie, histoire causale) ne te laissent qu’une seule séquence viable (déterminisme).

Du côté des neuroscientifiques : le cerveau « ménage » la chèvre et le chou avant même que nous en ayons conscience ! Les expériences les plus célèbres montrent que le cerveau prend la décision avant la prise de conscience :

  • Benjamin Libet (1983) : l’activité cérébrale (potentiel de préparation) commence jusqu’à 350 ms avant que la personne ait conscience de vouloir bouger. Le cerveau a déjà « choisi » l’ordre des traversées avant que le fermier se dise « je vais d’abord prendre la chèvre ».
  • John-Dylan Haynes (2008, fMRI) : on peut prédire avec 60 % de précision (bien mieux que le hasard) si quelqu’un va choisir la gauche ou la droite 10 secondes avant qu’il en ait conscience.
  • Travaux plus récents (2020-2025) sur les réseaux de décision (Schurger, Maoz, etc.) : le sentiment de « je choisis librement » serait une réinterprétation rétrospective produite par le cortex préfrontal. Le cerveau résout déjà le dilemme « chèvre vs chou vs loup » (c’est-à-dire pulsions vs raison vs conséquences) dans les zones inconscientes, puis nous raconte l’histoire que nous avons choisi.

En neuro-imagerie, « ménager la chèvre et le chou » correspond exactement à ce que fait le cortex cingulaire antérieur et le cortex préfrontal dorsolatéral : ils arbitrent en continu entre systèmes 1 (impulsif, chèvre) et système 2 (rationnel, chou), tout en anticipant le loup (punition, regret, angoisse). Mais cet arbitrage est lui-même causé par des processus biologiques et environnementaux antérieurs.

Voici un exemple de tambouille indigeste entre chèvre et chou - assez proche du compatibilisme - proposée par Lorimer Olsson dans son "Libre arbitre et responsabilité morale" (2025) :

"Au niveau personnel, croire en son propre libre arbitre semble très bénéfique. Des études empiriques montrent que le maintien d'un sentiment d'agentivité renforce la maîtrise de soi, la persévérance et le comportement moral (Vohs & Schooler, 2008, p. 49 ; Baumeister et al., 2009, p. 267). Des philosophes comme Kant nous rappellent que cette croyance est également fondamentale pour notre sentiment d'autonomie rationnelle. Par conséquent, je préconise que les individus continuent de croire au libre arbitre personnel, ou du moins de vivre comme s'il existait, pour son utilité psychologique.

 En revanche, concernant le libre arbitre d'autrui, les résultats semblent inciter à la prudence. Considérer les personnes comme des agents est important pour favoriser le respect mutuel et l'engagement moral (Strawson, 1993, cité dans Shabo, 2012, p. 100-101). Toutefois, cette approche doit être nuancée par une compréhension des complexités en jeu.

Je préconise une position modérée : utiliser la croyance en la capacité d’agir d’autrui pour orienter les attentes et la responsabilité, mais s’abstenir de l’utiliser comme prétexte à des reproches excessifs. En pratique, cela pourrait signifier accorder aux gens le bénéfice du doute et se concentrer sur la caractérisation des comportements plutôt que sur leur condamnation. Ainsi, la croyance en le libre arbitre d’autrui est utile sous certaines conditions, un fondement pour l’éthique et la confiance, mais non un permis pour l’intolérance.

Enfin, au niveau institutionnel, je soutiens que la croyance au libre arbitre ne devrait pas servir de fondement aux politiques publiques. Les lois et les politiques sociales devraient plutôt s’appuyer sur la causalité, l’équité et une psychologie réaliste. L’héritage rationaliste des Lumières nous incite à rechercher des explications fondées sur des preuves et un traitement équitable plutôt que des notions métaphysiques de mérite. Fonder la justice pénale sur la notion de libre arbitre a conduit à des peines excessives. À l'inverse, la reconnaissance des déterminants du comportement favorise la justice et la  réhabilitation (Martin et al., 2017, p. 4).

De même, en matière d'éthique environnementale, la voie peut sembler partagée. Si le réenchantement (attribuer une agentivité à la nature) peut enrichir les valeurs publiques et motiver la conservation, il devrait lui aussi être guidé par une compréhension scientifique. Cependant, les politiques qui respectent la nature pour elle-même pourraient également le faire pour des raisons écologiques claires, et non par de simples croyances romantiques. Rétrospectivement, notre désenchantement passé envers la nature semble plus arrogant que scientifique.

En bref, je rejoins l'avis de Jeppsson (2023, p. 78-80), qui souligne que les institutions devraient privilégier leur responsabilité factuelle plutôt que de chercher à blâmer leurs sujets en se basant sur des concepts de libre arbitre ou d'absence de libre arbitre. 

En conclusion, cette analyse souligne que les êtres humains gèrent différentes « vérités » selon les domaines. Croire au libre arbitre fonctionne comme une fiction motivante au niveau individuel ; un mythe utile qui soutient l’initiative personnelle. Dans nos interactions avec autrui, nous nous appuyons sur le concept de la capacité d’agir d’autrui pour naviguer dans l’éthique, tout en faisant preuve d’empathie et de retenue. Quant au niveau institutionnel, nous devrions privilégier un cadre de résolution de problèmes : un cadre qui prenne en compte les limitations humaines et les causes externes lors de l’élaboration des lois et des politiques. Cette approche flexible nous permet d’exploiter le pouvoir psychologique de la croyance au libre arbitre lorsqu’elle nous est bénéfique, et de la mettre de côté lorsqu’elle entrave le progrès social."

En quelques mots : oui pour croire à son propre libre arbitre... mais non en ce qui concerne celui des autres ! Vous cherchez la cohérence du propos ? Plutôt une tentative dérisoire de ménager la chèvre et le chou, une position instable, indéfendable du point de vue tant philosophique que scientifique.

Une autre manière, assez habituelle de nos jours, de ménager chèvre et chou est de convenir que le libre arbitre "absolu" ontologique n'existe pas mais qu'il peut être à géométrie variable en fonction des situations (fatigue / stress etc.) ; c'est le point de vue du neuroscientifique Albert Moukheiber. Voici un tableau comparant les convictions différentes entre un autre neuroscientifique Sam Harris ("le libre arbitre est une illusion") et la conception d'Albert Mouhheiber :

Autant je suis en accord avec la vision naturaliste de Harris et de Sapolsky, autant celle de Moukheiber me semble des plus bancales. 

Reprenons les arguments de Moukheiber :

Le libre arbitre serait...

- "Une capacité partielle" ? Comment la caractériser empiriquement pour connaître le degré de punition en regard ? Ni lui, ni personne, ne peut répondre à cette question qui est pourtant tranchée arbitrairement tous les jours dans les procès en matière pénale (voir "Expertises psychiatriques au Pénal").
- "Perfectible" ? Par quels moyens sinon la connaissance / conscience des déterminants à l'œuvre dans nos décisions, chaque fois que possible, c'est-à-dire rarement du fait des actions non "conscientes".
- "Pas un « premier moteur » absolu, mais des boucles de rétroaction (feedback loops) via la métacognition" : ces boucles seraient indépendantes des causalités ambiantes, quelque chose d'autre dans la machine biologique de l'ordre du spiritualisme ?
- Il "reconnaît les limites (biais, inconscient, contexte), mais critique la neuromanie et les conclusions trop radicales" : croire que le cerveau est dans un bocal sans interactions - chaque nanoseconde avec son environnement -, ce serait effectivement de la "neuromanie". Mais il sait bien que ce n'est pas le cas. Il est le premier à le dire par ailleurs !
- Et "La conscience réflexive et la métacognition (capacité à décrire ses propres processus mentaux) permettent une marge de manœuvre réelle (douter, corriger, délibérer)" : conscience et métacognition ne s'émancipent pas par magie du chaos déterministe (voir "Délibération, décision..."). Ou alors, il faut nous dire comment. Dans un paradigme matérialiste / scientifique (déterministe + indéterministe), introduire une solution de continuité dans la chaîne causale mérite quelques justifications qui ne sont pas de l'ordre du hasard quantique.
- "Déterminisme partiel ; il existe des degrés de liberté selon le contexte (stress, fatigue, éducation…)" : la punition devrait-elle dans ce cas tenir compte du niveau de stress, de fatigue etc. ; et comment après coup connaître les coefficients des différentes échelles des différents déterminants - des proches aux plus lointain (éducation) - dans tel ou tel crime ? Au doigt mouillé comme le font le experts en psychiatrie pénale ?
- "Cultiver cette marge (de liberté) via esprit critique, éducation, prise de distance vis-à-vis des automatismes" : certes, mais il s'agit ici d'agir sur des déterminants délétères qui ne sont pas de l'ordre d'une quelconque liberté mais d'une autonomie individuelle optimisée dans le cadre large de la survie.
- Avis "Nuancé, prudent, anti-simplificateur ; refuse les extrêmes (« ni 100 % ni 0 % »)" : soit une conception compatibiliste qui contient en son sein un spiritualisme honteux. Curieux pour un scientifique reconnu. Choisir l'eau tiède (quel dégré ?) sur un sujet brûlant afin de l'éteindre sans faire de vague.

Car au niveau personnel, il n’est pas nécessaire de postuler l’existence d’un libre arbitre métaphysique pour expliquer l'action humaine. Les recherches en psychologie et en neurosciences montrent que les individus possèdent des capacités réelles de régulation comportementale, de planification et d’adaptation aux normes sociales. Le sentiment d’agentivité - le fait de se percevoir comme auteur de ses actions - constitue un phénomène psychologique robuste, qui peut être compris comme une fonction cognitive utile, issue de processus cérébraux déterminés dans le cadre de l'évolution et de la survie à tout prix.

Les individus agissent en fonction de causes internes et externes déterminées, mais disposent néanmoins de mécanismes de contrôle, d’apprentissage et de modulation de leur comportement également déterminés. Cette approche permet de préserver les effets bénéfiques associés à l’autodiscipline et à la motivation, sans recourir à des hypothèses métaphysiques non étayées.

Dans les relations interpersonnelles, il est également inutile de supposer un libre arbitre absolu / ontologique pour fonder l’éthique. Les pratiques sociales telles que la responsabilité, la confiance ou le respect peuvent être comprises comme des outils régulateurs qui influencent efficacement les comportements. Attribuer une responsabilité à autrui ne revient pas à affirmer une indépendance causale, mais à reconnaître que les individus sont généralement sensibles aux normes, aux attentes et aux conséquences de leurs actes, et que ceux qui ne possèdent pas cette sensibilité attendue par la société ont quelques déterminants différents de leurs congénères.

Une compréhension naturaliste implique de tenir compte des déterminants du comportement : facteurs biologiques, environnementaux, sociaux et historiques. Cela conduit à une attitude où la responsabilité est maintenue comme instrument social, mais accompagnée d’une attention accrue aux conditions ayant produit les actions. On privilégie alors l’explication des comportements et leur transformation, plutôt que leur simple culpabilisation suivie de punitions.

Au niveau institutionnel, une approche naturaliste conduit à fonder les politiques publiques sur les connaissances scientifiques relatives au comportement humain. Les systèmes juridiques et sociaux gagnent à être conçus comme des mécanismes de régulation et de prévention, plutôt que comme des dispositifs de rétribution (punition) fondés sur une culpabilité métaphysique tombée du ciel. Celui-ci doit être durement puni car son libre arbitre était entier lors de son crime ; cet autre n'avait qu'un chouia de libre arbitre quand il a volé son voisin ? Sur quelles bases fonder ce charabia ? (voir Un scandale permanent).

Dans cette perspective, les sanctions peuvent être justifiées par leurs effets - dissuasion, protection de la société, réhabilitation - et non par l’idée que les individus auraient pu agir autrement. Une telle approche favorise des politiques plus efficaces, plus équitables, en intégrant les déterminants réels des conduites humaines (Voir "Mais alors, sans culpabilité ni punition possible...que faire ?").

En matière d’éthique environnementale, une compréhension naturaliste invite également à éviter le recours à des projections anthropomorphiques, telles que l’attribution d’une agentivité à la nature. La protection de l’environnement peut être solidement fondée sur des connaissances écologiques, sur la reconnaissance de notre interdépendance avec les systèmes naturels, et sur les conséquences mesurables des dégradations environnementales. Les motivations à agir peuvent ainsi s’appuyer sur des bases empiriques et rationnelles, sans nécessiter de croyances supplémentaires (voir Rasoir d'Okham).

En conclusion, une approche naturaliste unifiée permet de se passer du concept de libre arbitre métaphysique tout en conservant ce qui en faisait la valeur fonctionnelle. Les êtres humains apparaissent comme des systèmes complexes, capables de régulation, d’apprentissage et de sensibilité aux normes. Les pratiques individuelles, sociales et institutionnelles peuvent alors être organisées autour de cette compréhension : encourager les comportements souhaitables, expliquer les conduites problématiques, et concevoir des interventions efficaces.

Plutôt que d’entretenir une croyance incertaine pour ses effets supposés, cette approche mise sur une connaissance plus précise de l’humain, capable de produire des bénéfices supérieurs en termes de responsabilité, de coopération et de progrès social.


Concernant l'énigme, la clé de la solution est de comprendre qu’il faut ramener quelque chose (notamment la chèvre) pour éviter les conflits. Voici les étapes pas à pas :

  1. Le fermier prend la chèvre et traverse (rive A → rive B). → Rive A : loup + chou → Rive B : fermier + chèvre
  2. Le fermier revient seul (rive B → rive A). → Rive A : fermier + loup + chou → Rive B : chèvre (seule, en sécurité)
  3. Le fermier prend le loup et traverse (rive A → rive B). → Rive A : chou → Rive B : fermier + chèvre + loup
  4. Le fermier ramène la chèvre avec lui (rive B → rive A). → Rive A : fermier + chèvre + chou → Rive B : loup (seul, en sécurité)
  5. Le fermier prend le chou et traverse (rive A → rive B). → Rive A : chèvre → Rive B : fermier + loup + chou
  6. Le fermier revient seul (rive B → rive A). → Rive A : fermier + chèvre → Rive B : loup + chou (ils ne se mangent pas)
  7. Le fermier prend la chèvre et traverse une dernière fois (rive A → rive B). → Tout le monde est maintenant sur la rive B, sain et sauf.

(N.B : on peut aussi commencer par transporter le chou en étape 3 au lieu du loup : la séquence est symétrique.)

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