L’intelligence collective (IC) est devenue
un objet central dans les discours institutionnels, les pratiques
organisationnelles et les recherches en sciences humaines et sociales.
Cette IC intervient dans tous les
recoins de notre vie commune (votes en politique, décisions en entreprise, dans les
collectivités « participatives » et associations diverses etc. Bref,
partout en société. Chaque individu nécessairement singulier (génétique /
environnement / stochastique) apporte ce qu’il est, est influencé, modifie ses
convictions et décisions en fonction des nouveaux déterminants auxquels il est
confronté.
Cette vidéo du Docteur en Ethologie Mehdi Moussaïd montre bien les enjeux de cette IC :
Cette IC qui semble faire bien "mieux" que la plupart des individus pris séparément laisse entière la question de savoir comment on en arrive à l'Amérique de Trump, la Russie de Poutine ou la Chine de de Xi Jinping... pour ne prendre que des exemples de l'actualité sans remonter à Hitler porté par l'IC allemande en 1933. Mais le fond de mon propos n'est pas là.
Ce qui motive cet article est l'inconsistance pour moi des prémisses philosophico-scientifiques compatibilistes de cet excellent chercheur.
Pour Mehdi Moussaïd, chaque cobaye arrive avec son libre arbitre (quelle en est sa définition personnelle ? voir Libre arbitre : KEZAKO ?) tout en montrant dans ses expériences que les avis / décisions changent en fonction des déterminants et manipulations non choisis "librement". La cohérence globale du propos est mise à mal mais Mehdi Moussaïd ne fait ici que conforter ce que disent malheureusement nombre de scientifiques et de philosophes pour lesquels libre arbitre et déterminants font bon ménage (compatibilisme). Dans d'autres propos, il semble montrer que le libre arbitre n'existe pas... Il serait bon dans ce cas de ne pas en parler comme s'il existait !
Rappelons que la notion d'émergence de nouvelles propriétés ne doit rien à la magie d'un libre arbitre ontologique (voir L'émergence de Lenia et Libre arbitre : une propriété émergente compatible avec la science ?). De la même manière, l'impossibilité de connaître toutes les caractéristiques d'une seule molécule de gaz (= les déterminants qui font un "individu non prévisible") n'empêche pas pour autant la prévisibilité d'un grand nombre de molécules. Si vous lancez un dé une fois, le résultat est
imprévisible. Si vous le lancez un milliard de fois, vous êtes certain que la
moyenne sera très proche de 3,5. Pour un gaz, c'est la même chose : les comportements
individuels extrêmes s'annulent.
L'impossibilité de connaître l'unité n'empêche
pas la certitude sur la masse. En fait, c'est précisément parce qu'elles sont
si nombreuses que les erreurs de prédiction individuelles deviennent
négligeables. Ce qui est à rapprocher de la notion de chaos déterministe (voir Du chaos déterministe au hasard quantique : que reste-t-il du libre arbitre ?).
Finalement, nul besoin d'un pseudo libre arbitre ontologique - qui est d'ailleurs incompatible avec les lois déterministes et indéterministes de le la Nature - pour travailler en sciences humaines.
Ceci ne remet pas en cause les résultats forts intéressants de ce chercheur mais montre que la science sans conscience philosophique étayée entretient des idées reçues délétères (voir Le côté obscur du libre arbitre).
Du matérialisme athée à la croyance en un créateur cosmique... ou les contradictions d'un visionnaire avec quelques limites
Petit rappel au cas où...
Etre "matérialiste" en philosophie ne consiste pas à accumuler les biens matériels mais à considérer que ce que l'on sait du monde passe par la science, fille "aînée" de la philosophie. Dans ce paradigme, seules les lois naturelles et leur connaissance exigeante (déterminisme / indéterminisme quantique) fondent la vision du monde la plus "rationnelle". En opposition, le spiritualisme (voire l'idéalisme) laissent la place à ce que l'on ne sait pas (religions / vie après la mort, éternelle si possible etc.). Les spiritualistes n'ont besoin d'aucune preuve pour croire : peut-on prouver que les miracles n'existent pas ? Non.
Donc, il se peut que les miracles existent et bousculent en cela les lois naturelles ?
Elon Musk, l'homme qui rêve de coloniser Mars et
de fusionner l'humain avec l'IA, a toujours cultivé une image de matérialiste au sens précité : athée convaincu, déterministe cosmique, obsédé par les
lois physiques implacables de l'univers. Pourtant, en cette fin d'année 2025, Musk admet croire en un
"Créateur" - Dieu, ou du moins une sorte de force architecturale derrière (dessous ? dessus ? à gauche ? à droite ? partout ?...) l'univers.
"Je crois que cet univers vient de quelque chose. Les gens ont
des étiquettes différentes [pour Dieu]"
...déclare-t-il lors d'une interview
avec Katie Miller, épouse de l'ancien conseiller de Trump, Stephen Miller. Ce
revirement, survenu après des années d'agnosticisme sceptique, soulève plus de
questions qu'il n'en résout. Car si Musk se réclame encore d'un matérialisme
scientifique, ses actions - accumulation effrénée de richesse, philanthropie
sélective, défense acharnée d'une "méritocratie" - trahissent des
contradictions profondes.
Longtemps, Musk a pourtant incarné le matérialiste
archétypal. Athée assumé depuis ses jeunes années, il a souvent raillé les
religions organisées comme des "mèmes obsolètes" et défendu une
vision du monde régie par des lois physiques pures : pas de surnaturel, pas
d'âme immatérielle, juste des particules en collision permanente. En 2022, il se disait déjà agnostique, flirtant avec
l'idée d'un "Dieu" comme algorithme suprême, mais sans transcendance.
Ses références à la physique quantique et à l'évolution darwinienne - via
Neuralink ou SpaceX - renforçaient cette posture : l'univers est une machine
causale, déterminée par des équations, où le libre arbitre n'est qu'une
illusion émergente des réseaux neuronaux.
Mais 2025 marque un basculement. Dans l'interview
du 10 décembre avec Katie Miller, Musk surprend son hôte en affirmant :
"Je crois que Dieu est le Créateur". Ce n'est plus de l'athéisme pur ; c'est une foi cosmique,
une reconnaissance d'une "origine intelligente" derrière le Big Bang,
sans pour autant embrasser une religion dogmatique. On pourrait rapprocher cette conception de celle de Spinoza ou d'Einstein pour lesquels la Nature est tout, sans lui donner le nom de Dieu. Mais ces deux derniers n'ont aucune croyance dans le libre arbitre, le talent, le mérite... en "bon matérialistes" qu'ils sont.
"L'univers n'est pas
venu de rien", insiste Musk, évoquant un "quelque chose" étiqueté
"Dieu" par les humains. Ce virage s'inscrit dans une trajectoire plus
large : en septembre 2025, Musk plaidait déjà pour une "revival de la
philosophie cohérente" dans une société post-religieuse, critiquant
l'absence de cadre moral post-sécularisation. Des observateurs y voient une lumière « chrétienne culturelle », influencée par ses alliances politiques proche de Trump et des conservateurs MAGA.
Philosophiquement, ce glissement érode franchement son
matérialisme déclaré. Si l'univers a un Créateur, où est la place pour un
déterminisme strict qui évacue le concept ontologique du libre arbitre ? Musk n'aborde pas explicitement le libre arbitre dans ces
déclarations récentes, mais son silence est assez éloquent : un Créateur implique
potentiellement une intention divine, flirtant avec un dualisme qu'il dénonçait
autrefois. Comme le note un article du Daily Mail, ce
retournement surprend, car Musk avait bâti sa marque sur un
scepticisme radical - "pas de Cupidon neuronal", pour paraphraser
Dennett, qu'il cite souvent (voir Dennet et le compatibilisme).
Résultat : sa conception déclarée ressemble moins à un socle inébranlable qu'à un échafaudage précaire en mutation, adapté
aux humeurs politiques et personnelles.
Si le matérialisme de Musk implique que tout - y
compris la richesse, dont la sienne - est le produit de chaînes causales (gènes, éducation,
chance, exploitation collective), alors ses actions contredisent violemment cette
logique. Au 15 décembre 2025, sa fortune s'élève à 498,8 milliards de dollars,
selon Forbes, faisant de lui le premier homme à franchir les 500 milliards en
octobre dernier, soit une somme astronomique de billets de 500 euros en pile sur une hauteur de 15 fois l'Everest ! (voir Sémantique, affect... politiques). Cette accumulation défie les limites physiques : personne ne
peut "travailler" plus de 24 heures par jour, et Musk lui-même admet
que son "talent" est amplifié par des milliers d'employés chez Tesla,
SpaceX et xAI. Les flux d'argent sont des flux de travail car l'argent n’a pas de “substance” propre : il est la forme
sociale prise par le travail humain ! Et Musk justifie cette appropriation du travail des autres (vol "légal") par un narratif
spiritualiste recyclé : le "mérite" individuel, le "talent"... comme étincelle divine, cosmique ? En tout cas pas d'essence matérialiste.
Méritocratie injustifiable du point de vue matérialiste, mais acceptée par la grande majorité de nos contemporains, ce qui donne au niveau mondial des écarts et inégalités faramineuses comme le montre cette courbe linéaire (en bleu) où la richesse reste quasi nulle jusqu’aux percentiles élevés,
puis explose brutalement après 99 ; et la courbe logarithmique (en rouge) qui révèle la structure interne de la distribution, rendant
visibles les variations dans les percentiles intermédiaires.
Renons à Musk et sa "philanthropie" : la Musk Foundation dotée de 14 milliards de dollars fin 2024, a enregistré un record de dons en
2024, soit 474 millions de dollars. Pour qui ? 99 % iront à des entités qu'il
contrôle directement : son école Ad Astra, des labs IA ou des projets
spatiaux. Pour la quatrième année consécutive, sa fondation n'a pas distribué
les 5 % requis a minima par la loi américaine pour maintenir son statut
caritatif, forçant un rattrapage d'urgence d'ici fin 2025. Musk réagit par un
tweet laconique : "La philanthropie est très difficile", certes, alors qu'il
vient de sécuriser un package salarial personnel d'1 trillion (= 1000 milliards) de dollars chez Tesla.
Comparé à MacKenzie Scott (ex épouse de Bezos), qui a donné 7,1 milliards en 2025 sans
conditions?
Musk passe pour un égoïste. Rappelons l'épisode de la faim mondiale en 2021 :
le PAM de l'ONU affirmait que 6 milliards (0,2 % de la fortune actuelle d'Elon)
sauveraient 42 millions de vies. Musk conditionna son don à un "plan exact sur
Twitter" - fourni, mais jamais honoré. En 2025, rien de neuf : pas un sou pour l'humanitaire, malgré des crises aggravées par le climat... qu'il va résoudre via Tesla, si, si ! C'est de l'exploitation pure : la valeur créée par
des employés (80 h/semaine, burnout galopant) est confisquée via des stock
options, justifiée par un "mérite" que le matérialisme déconstruit par ailleurs.
Comme le souligne The New York Times, cette philanthropie
"sélective" masque des conflits d'intérêts : Musk donne à des causes
qui boostent ses entreprises, mais pas à celles qui égaliseraient les déterminants en cause (éducation universelle, prévention de la pauvreté).
Au cœur de ses incohérences : la défense
obsessionnelle d'une "méritocratie" qui transpire un libre arbitre
ontologique. En 2025, Musk multiplie les tweets et interventions contre le
"DEI" (diversité, équité, inclusion), vantant un système "hyper
basé sur le mérite" chez xAI :
"Jugez sur les compétences et
l'intégrité, pas la race ou le genre."
Lors d'un TED en février, il
appelle à un "retour au talent pur" pour sauver l'Amérique. Pourtant,
son propre parcours - héritage familial aisé, réseau PayPal, subventions fédérales
massives pour SpaceX – est un tissu chaotique de déterminations non "méritées".
Ces contradictions s'amplifient politiquement en
2025 lorsque Musk co-dirige le DOGE (Department of Government Efficiency) sous Trump,
avec mise en place de coupes budgétaires inspirées de Project 2025 - tout en gardant
le contrôle de contrats fédéraux pour ses entreprises (des milliards pour Starlink notamment).
The Guardian alerte : ces "conflits d'intérêts devraient effrayer
tous les Américains". Bof... Populiste anti-élite, Musk élève la loyauté MAGA
au-dessus de la compétence, ironisant sur une "méritocratie" qui
masque son propre népotisme (famille impliquée dans ses entreprises). Sur
l'immigration, il critique le système H1-B comme "cassé" tout en
l'utilisant pour Tesla, proposant des réformes qui favorisent les
"talents" : mais quels talents, si le "vouloir" est
déterminé par des visas et des opportunités inégalitaires ?
Philosophiquement, c'est un naufrage : un
Créateur cosmique rendrait le mérite encore plus illusoire (destin divin ?), et
un matérialisme cohérent exigerait de s'opposer aux causes des inégalités, pas de
les sanctifier. Des critiques - comme celles du The New York Times - font remonter ces idées à l'héritage de son grand-père, un aventurier eugéniste. Résultat : une "méritocratie
paradoxale", à tout le moins.
Elon Musk n'est peut-être pas un hypocrite patenté, mais plus surement un
produit de ses propres contradictions : un matérialiste qui invoque un Créateur
pour combler un vide existentiel, un déterministe qui défend un mérite
spiritualisé pour justifier son empire. Sa fortune de 500 milliards, sa
fondation dormante, son militantisme antiwoke ; tout cela heurte une
philosophie qu'il proclame sans l'incarner.
A propos de son horreur du "wokisme" : ce chapitre familial est l'un des plus douloureux de la saga Musk - soit un mélange explosif de vie privée exposée, de
politique et de philosophie personnelle qui met encore plus en lumière les
contradictions déjà évoquées. Elon Musk voit la
transition de son enfant comme une "perte" due à une idéologie
toxique, tandis que Vivian Jenna Wilson (née Xavier en 2004) accuse son père d'absence
et d'hostilité.
Les faits : Vivian Jenna Wilson, l'un des 12 enfants de Musk
(avec l'ex-femme Justine Wilson), a fait sa transition publique en 2022 à 18
ans. Elle a alors changé légalement son nom et son genre au tribunal de
Californie, déclarant explicitement :
"Je ne veux plus rien avoir à faire
avec mon père biologique d'aucune manière, forme ou aspect."
Musk, qui
avait déjà divorcé de Justine en 2008, affirme
avoir autorisé un traitement de blocage de puberté pour Xavier adolescent sous la menace d'un suicide imminent, mais regrette amèrement,
qualifiant le traitement de "mutilation infantile", avec "perte de son
fils". Vivian, de son côté, a partagé en mars 2025 dans Teen Vogue
une enfance marquée par la dysphorie de genre, des troubles mentaux associés,
et un père distant : "il n'était pas là pour moi quand j'en avais
besoin", dit-elle, en le décrivant comme "maléfique de façon caricaturale"
face à l'administration Trump. Elle évoque
aussi une peur grandissante pour les droits trans sous Trump, au point
d'annoncer en décembre 2025 son départ des États-Unis pour le Royaume-Uni, où
elle se sent plus en sécurité.
Musk n'a pas mâché ses mots sur X tout au long de
2025, liant systématiquement la transition de Vivian à son concept de
"virus woke" - une idéologie contagieuse qu'il accuse
d'endoctriner les jeunes vulnérables, surtout les garçons blancs, via la
propagande anti-hommes :
En
septembre 2025, il tweete que les hormones trans "poussent à une violence
extrême" et devraient être interdites par la FDA, citant des cas de
violence (sans nuance scientifique).
En
octobre, il mène un boycott de Netflix pour une série trans, répétant
qu'il a "perdu son fils" à cause de cela.
Fin
novembre, il lie le "virus woke" à la tolérance de la traite
d'enfants sur Meta...
Une querelle va exploser avec le
gouverneur Gavin Newsom le 12 décembre 2025. Newsom tweete une vidéo de lui
vantant ses lois pro-trans en Californie, en réponse aux critiques de Musk sur
l'État. Le bureau de Newsom réplique : "Désolé que ta fille te déteste,
Elon." Musk riposte en refusant de reconnaître l’identité de genre
de Vivian (« mon fils Xavier ») et en qualifiant sa situation de...
« tragique
maladie mentale provoquée par ce virus woke que vous inoculez aux enfants
vulnérables J’aime Xavier profondément et j’espère qu’il se
rétablira. »
Vivian n’a pas réagi publiquement cette fois-ci, mais son
entretien de mars demeure un cri du cœur :
« Je suis horrifiée par cette vague
anti-trans, dont mon père est l’un des piliers. »
Laissons de côté la presse à sensation pour revenir sur le fond. Musk, matérialiste athée (ou presque, avec son "Créateur"
récent), voit le genre comme biologiquement déterminé (causal, neuronal) - d'où
Neuralink pour "améliorer" le cerveau. Pourtant, il rejette la
transidentité de Vivian comme un "virus woke" externe, contagieux et
curable, pas comme une variation innée des chaînes causales (gènes, hormones,
environnement dont son rôle de père). C'est une faille abyssale : si tout est déterminé, pourquoi blâmer une pseudo idéologie plutôt que d'explorer les racines biologiques de la dysphorie ? Et
son "amour" conditionnel ("récupère-toi") sonne comme un
déni, contredisant un naturalisme empathique qu'on attendrait d'un déterministe
dur. Au lieu d'une tentative de réhabilitation familiale (thérapie, écoute), c'est une guerre publique qu'il mène - aligné sur son virage idéologique MAGA où les trans deviennent des boucs émissaires politiques.
En 2025, tandis que le monde affronte des famines
liées au climat et des inégalités grandissantes, Musk pourrait consentir un don
substantiel à la réhabilitation pénitentiaire, plaider en faveur d’un revenu
universel de base inspiré du déterminisme, ou publier un message déconstruisant
le « talent » et le "mérite" en tant qu’illusions neuronales. Au lieu de cela, il se contente de
vanter des puces d’intelligence artificielle miraculeuses.
Ce n’est pas la fin du mythe Musk - simplement un
appel à une refonte. Si l’univers provient d’un Créateur, comme il le prétend,
peut-être que le sien attend un philosophe plus exigeant. Dans tous les cas,
ces contradictions nous rappellent que même les attributs prétendus des Titans ne sont que des maillons
dans une chaîne causale, faillibles et perfectibles. Des prises excessives de kétamine (décisions impulsives, hallucinations), ecstasy et LSD sont invoquées par certains pour expliquer certaines prises de position du Titan.
Finalement, Musk - comme tant d'autres qui se déclarent matérialistes - est rattrapé par ses affects, son intérêt personnel et son manque de culture philosophique. Qui peut prétendre y échapper complètement ? Certes, mais rappeler que l'idéologie exige tout de même un peu de rigueur et devrait s'exprimer dans les faits, ma foi...
Et pour illustrer le chaos déterministe qui a bien profité "matériellement" à Elon Musk, voici un dédale de déterminants extrêmement bien "calibrés" alors qu'il suffirait que l'une des billes soit plus petite, un obstacle un peu plus long, d'une aide providentielle (ou non) d'une autre bille... - soit autant d'éléments non choisis "librement" dans une vie - pour que tout change dans la vie de la bille jaune Musk !
Les neurosciences - qui n’arrivent pas à
trouver de libre arbitre dans le cerveau mais seulement un circuit (connectome) de la sensation
de liberté de choix (voirSearle, arc en ciel et... libre arbitre) - n’en
finissent pas d’inquiéter les juristes qui tiennent à sauver
à tout prix cette chimère de libre arbitre.
Une lutte
de pouvoir entre médecine et droit ? Le bon temps des punitions (peines
rétributives) pourrait devenir has been ? Quelle horreur !
Il suffit de lire des articles de spécialistes du
droit pour voir l’ampleur des dégâts intellectuels sous forme de concours d'incohérences scientifiques et philosophiques.
Voyons quelques perles de cette spécialiste du droit :
« … si l’existence de déterminants
neurobiologiques est indéniable, ils cohabitent et/ou rentrent en conflit avec d’autres déterminants de nature
sociale et, c’est justement parce qu’il existe une compétition entre ces
différents facteurs biologiques et culturels, que l’idée de liberté reste plausible. »
Si l’on comprend bien l'autrice, des
déterminants « neurobiologiques » + des déterminants « sociaux »
en interaction permanente permettraient de s’affranchir d’une détermination
chaotique laissant la place à une liberté ontologique ? Matérialisme +
matérialisme = spiritualisme ?
« Par ailleurs, les découvertes sur la plasticité
du cerveau, et sa capacité à se façonner en fonction de l’expérience vécue et
des apprentissages à tous les âges de la vie, sont inconciliables avec un déterminisme strict et ouvrent l’horizon des
possibles. »
L’expérience vécue, les apprentissages chez l’humain
- comme chez l’animal - permettent de s’adapter au mieux possible (survie) dans
un univers bien souvent hostile. A quel moment et par quel(s) mécanisme(s) de « plasticité
cérébrale » les déterminants de l’enfance feraient émerger quelque chose -
le libre arbitre - qui n’aurait plus rien à voir avec les déterminations
préalables ?
« Enfin, il faut tenir compte de l’irréductible
fantaisie de l’être humain, qui est capable de se comporter de manière tout à
fait irrationnelle. En conséquence de quoi, il nous semble que le comportement
humain restera toujours imprévisible.»
Certes. Mais cette fantaisie, cette imprévisibilité irrationnelle
humaine (comme animale) n’est pas l’œuvre d’un processus magique mais de l’indétermination
/ imprévisibilité issue du chaos déterministe (voir Fatalisme ? Fatal error !). Il est vrai que les propos des diverses citations ci-dessus montrent toute l'ampleur de l'irrationalité humaine.
Plus loin :
« Quoi qu’il en soit et, en définitive, il apparaît que le
dualisme cartésien ne peut plus sérieusement être soutenu. Comme Spinoza
l’avait soutenu en son temps, le mental n’est pas fondamentalement séparé du
biologique. Nos pensées affectent notre corps et notre cerveau. Et inversement,
tout changement dans le cerveau ou le corps affecte le fonctionnement mental.
Il existe donc une interaction bidimensionnelle entre le fonctionnement mental
et le fonctionnement cérébral. Toutefois, ceci ne remet nullement en cause l’existence et la possibilité du libre-arbitre. »
Et bien si, justement. Un argument d’autorité sans fondement, sans justification quelconque, sinon le sentiment que l'on ressent d'une liberté de choix (connectome déjà cité). Quant à la référence concernant Spinoza que l'autrice semble apprécier : ce grand philosophe combattait pied à pied la chimère du libre arbitre. Comprenne qui pourra.
Plus loin :
« Ainsi donc, alors que la psychanalyse enseigne depuis déjà plus
d’un siècle que nous ne sommes pas seuls maîtres en notre demeure... ».
Je ne suis pas seul maître en ma demeure ? Ce type de formulation
est terriblement inepte. Qui est ce « je » sinon l’amalgame complexe d’un
corps biologique doté d’un inconscient, d’une mémoire vive et d'une autre enfouie, d’une conscience
qui ne peut pas tenir compte en permanence de tous les biais cognitifs etc. L’autrice
renoue ici avec la dualité cartésienne dont elle a dit tout le mal qu’elle en
pensait - à juste titre - dans son paragraphe précédent.
Plus loin :
« Autrement dit, dans cette perspective, nous ne serions rien de plus
que les cellules qui nous composent.
Ben oui ; jusqu'à preuve du contraire. Preuve que nul n'apporte.
« (Mais) qui dit déterminisme biologique, dit absence de responsabilité… »
Faux. Personne ne dit qu’il n’existe qu’un déterminisme biologique.
Le déterminisme social joue son rôle (Bourdieu), et la survie tient compte des
déterminants sociaux + biologiques dans un chaos imprévisible (effet « papillon »)
qui nécessite l’outil statistique… Ce qui est valable pour la météo (soleil avec
70 % de chance demain) est aussi valable pour la dangerosité du délinquant.
Aucune certitude absolue ; et c’est tout le problème.
« Le naturalisme ne conduit pas nécessairement au réductionnisme.
S’il est vrai qu’il existe de nombreux déterminants au niveau biologique, il
se pourrait qu’à un niveau supérieur, la conscience libre conserve
un rôle causal. »
Il se pourrait ? Dans la même veine, il se pourrait que n’importe
quoi existe (enfer / paradis / sainte trinité / vie éternelle / complot mondial
de tel groupe ou tel autre…). Et qui a montré que la conscience est libre ? Et qu’elle pourrait avoir un rôle causal ?
« Si le processus de décision est initié au niveau cérébral, la conscience
du sujet et sa volonté ne sont pas tout à fait impuissantes. »
Ce n’est pas que conscience et volonté sont « impuissantes » ; c’est qu’elles
sont déterminées - si ce ne sont pas simplement des épiphénomènes - par les
lois naturelles comme tout ce qui existe.
« A propos du choix « libre » : « Il est vrai
que nous ne sommes pas en mesure de déterminer si ce choix est véritablement
libre ou s’il est déterminé à un autre niveau… ».
Il faudrait savoir ! Un peu de lucidité ne fait pas de mal.
Arrêtons cette liste d’incohérences à la Prévert. Si l'on se fie à ce que l'on sait (lois naturelles) et non à ce que l'on ne sait pas, personne ne peut
être coupable de ce qu’il est ; donc pas de « punition »
possible, mais une responsabilité qui reste entière du fait qu’on n'est pas
seul au monde.
Convenons que le libre arbitre "ontologique" serait un phénomène "extraordinaire" dans le cadre des lois naturelles. Et pour accepter des phénomènes extraordinaires, il faudrait des preuves tout aussi extraordinaires !! Sans aucun acharnement à son égard du fait de la bouillie philosophico-scientifique qui règne dans notre culture, on est encore très loin du compte avec cet article de P. Larrieu.
Ainsi, dans un cadre matérialiste, le concept de liberté n'est que la capacité d’un système déterminé à agir
selon ses propres mécanismes internes, sans contrainte externe ou interne (type maladie / accident...) qui entraverait sa volonté causalement déterminée.
L'un des arguments des croyants dans le libre arbitre (LA) ontologique (on ne parle pas ici du sentiment de LA... Voir ici) est de considérer que tout in fine est quantique, et que "l'incertitude quantique" serait à l'œuvre dans l'existence "réelle", ontologique du libre arbitre. Il est vrai que si tout ce qui existe est déterminé par l'état antérieur de l'univers, on ne voit pas très bien comment un libre arbitre humain survolant les déterminants génétiques et environnementaux au sens large pourrait exister (sauf à croire au surnaturel, peut-être).
Quelques réflexions sur ce sujet complexe dans lequel physiques classique et quantique sont opérantes sans pouvoir se réunir (si vous avez la solution de la symbiose physique possible, postulez pour le Prix Nobel) :
Concernant le chaos déterministe auquel est confronté tout scientifique : la sensibilité exponentielle aux conditions initiales (effet
papillon) et l'ignorance pratique infinie de celles-ci amène à un hasard qualifié d'épistémique (lié à
notre connaissance). Les lois d'évolution déterministes (par exemple, équations de
Newton etc.) sont intrinsèquement réversibles, mais le chaos
introduit une irréversibilité pratique de la prédiction. La prédictibilité est impossible à long terme pour les trajectoires
individuelles, mais excellente pour les propriétés statistiques (température,
pression, etc.) en raison des propriétés d'ergodicité et de mélange. C'est ce que nous annonce la météo avec la probabilité de 70 % de "chance" d'avoir de la pluie demain.
Du côté quantique : il existe un indéterminisme fondamental de la nature (interprétation "majoritaire" de Copenhague mise en cause par celle de Bohm qui reste déterministe), confirmé par la
violation des inégalités de Bell avec rejet des variables cachées locales. Le
hasard est ici ontologique (lié à la nature même du réel). Ainsi, les lois de l’évolution sont déterministes pour la fonction
d'onde (ψ) selon l'équation de Schrödinger, mais l'acte de mesure (effondrement
de ψ) introduit un résultat intrinsèquement probabiliste. L'équation de
Schrödinger est certes réversible, mais la réduction du paquet d'onde (la mesure) est
un processus irréversible et probabiliste dans les résultats de mesures sur des systèmes
individuels.
Pour simplifier : la loi de la gravité (classique) fait que le verre lâché se
casse dans 99,2 % des cas (mesure) selon l'angle d'arrivée au sol, la qualité
du verre etc. Idem pour la position du chat de Schrödinger (mort ou vivant / 0 ou 1) ou
la position probable à 78 % (mesure) d'une particule (quantique).
Les statistiques sont décidément partout.
Bref. Du point de vue de la pratique physique et de
l'ingénierie, la différence entre l'imprévisibilité radicale du
chaos déterministe et l'indéterminisme fondamental de la mécanique
quantique (MQ) peut sembler mince, car dans les deux cas, on doit se contenter
d'une description statistique ou probabiliste du futur. Le
résultat pour l'observateur est une incertitude absolue sur la
trajectoire individuelle d'une particule (MQ) ou d'un système déterministe chaotique
(classique) à court, moyen ou long terme.
Pour les tenants du LA ontologique, certains
processus cérébraux (déclenchement de potentiels d'action ou
la libération de neurotransmetteurs...) pourraient être affectés par l'aléa
fondamental quantique (un véritable "jet de dés"
ontologique). Une décision n'est plus une conséquence
nécessaire des événements passés, car elle contiendrait un élément de hasard
irréductible (l'absence de variables cachées locales).
Le problème est que le libre arbitre nécessite
d'être libre etresponsable / coupable (ce que faisait très efficacement la guillotine). Mais le hasard quantique crée de l'aléa,
pas un LA ontologique. Un choix dicté par un événement
aléatoire quantique est accidentel, et non contrôlé par la volonté
de l'agent. Et personnes chez les partisans du LA ontologique (pas juste le sentiment de LA) ne répond à cette question primordiale. Pour cause. Le cerveau est un système chaud, humide et
bruyant : conditions idéales pour que la décohérence se produise en un temps
extrêmement court (de l’ordre de10⁻¹³ à 10⁻²⁰ secondes selon les estimations). Les neurones,
synapses et réseaux cérébraux fonctionnent donc à un niveau classique : signaux
électriques, potentiels d’action, neurotransmetteurs.
Cependant, certains
chercheurs explorent l’idée que des effets quantiques résiduels pourraient
intervenir dans des structures particulières (par ex. microtubules
intracellulaires, hypothèse Penrose-Hameroff). Ces théories restent très
controversées et non confirmées expérimentalement. En fait, la majorité des neuroscientifiques considèrent
que la conscience et le traitement de l’information cérébrale émergent de
processus classiques, même si la matière de base (atomes, électrons) obéit à la
MQ.
Sans compter que la charge de la preuve incombe aux partisans du LA... et que le rasoir d'Ockham les contredit.
Dans le cadre de la survie à tout prix, cette incertitude - quelle que soit la réalité sous-jacente (déterministe ou indéterministe) - est insupportable et nécessite d'entrevoir les conséquences éventuellement péjoratives de nos décisions (délibérations plus ou longues). D'où l'émergence de la notion de choix supposés libres alors qu'ils sont soit déterminés (chaos / physique classique), soit indéterminés (MQ) dans le cadre d'une conscience jouant aux dés.
La belle liberté de pensée que voilà !
A laquelle on s'accroche désespérément pour des raisons "sociales" de responsabilité - qui perdurent dans tous les cas de figure -, mais aussi de culpabilité (punition / on pouvait faire autrement que ce qu'on a fait...), culpabilité qui ne peut pourtant exister dans aucun des cas décrits précédemment (MC ou MQ). Et ce avec tous les dégâts et passions tristes que cette conception de l'humain implique (voir Sam Harris, un naturaliste spécialiste des neurosciences et Le côté obscur du libre arbitre).
Si vous souhaitez en savoir plus sur le hasard quantique en écoutant notre Prix Nobel Alain Aspect :
Lematérialisme et le naturalisme sont deux courants philosophiques qui partagent
des similitudes, notamment leur rejet des explications surnaturelles, d'une quelconque transcendance, de l'hypothèse d'un dieu quel qu'il soit...
Cependant, pour certains philosophes, ces courants semblent diverger sur quelques points fondamentaux concernant la nature de la
réalité et la portée de la connaissance.
Le matérialisme (Démocrite, Épicure, Lucrèce, La Mettrie, Diderot, d'Holbach, Marx, Engels...) est une doctrine selon laquelle la seule réalité existante est la matière et
ses propriétés. Tout ce qui existe, y compris la conscience, la pensée, les
émotions, est une manifestation émergente de la matière potentiellement réductible à des
processus matériels. Le matérialisme (physicalisme) donne la primauté à la
matière. Il n'y a pas d'esprit ou d'âme immatérielle qui
existerait indépendamment du corps ou de la matière. Les phénomènes mentaux, psychologiques et même sociaux
sont expliqués en termes de processus physiques et chimiques au niveau le
plus fondamental (ex : le cerveau et ses interactions neuronales).
Le matérialisme s'oppose fermement au dualisme (séparation corps / esprit cher à Descartes) et au
spiritualisme : tous les événements sont le résultat de chaînes causales
matérielles bien souvent chaotiques (voir Chaos...).
En l'absence de preuves établies, il n'y a pas de "force vitale" ou de "volonté
divine" qui dirigerait les phénomènes rejetant ainsi catégoriquement l'existence de
toute entité ou explication qui transcenderait le monde physique et ses
lois.
De l'autre côté, le naturalisme(Stoïciens,
Spinoza, la majorité des philosophes analytiques
contemporains, les philosophes des sciences) est une doctrine philosophique qui se prétend plus large en affirmant que tout ce qui existe fait partie de la nature, et que la nature est le
seul domaine d'étude valable. Il s'appuie fortement sur les méthodes et les
découvertes des sciences naturelles pour comprendre le monde. Les phénomènes
du monde, y compris les phénomènes humains (conscience, morale), peuvent
être expliqués par des lois naturelles et des chaînes causales propres à
la nature, sans recourir à des principes extérieurs.
A ce stade, on ne voit pas bien pourquoi il faudrait différencier les deux approches.
Il faut donc entrer dans quelques subtilités supplémentaires qui font tout le sel de la philosophie.
On peut dire que tout matérialisme est un naturalisme, car si tout
est matière, alors tout est naturel. Cependant, l'inverse n'est pas nécessairement vrai, car tout naturalisme n'est pas
nécessairement un matérialisme "strict".
Ainsi, un naturaliste peut accepter l'existence
de phénomènes naturels (comme la conscience ou les lois de la physique) sans
les réduire nécessairement à des entités purement matérielles. Le naturalisme est une position qui se veut - pour certains - plus large, moins
"engagée" ontologiquement que le matérialisme sur la nature ultime
des constituants du monde. Le naturalisme n'est pas une doctrine a priori qui imposerait le déterminisme à la nature, mais plutôt une approche qui s'ajusterait aux preuves scientifiques, en tenant compte par exemple de l'indétermination quantique (hasard "pur" échappant (?) au chaos déterministe).
Cependant, l'indéterminisme quantique n'implique fort heureusement pas un chaos total au niveau macroscopique. Les effets quantiques se "moyennent" souvent à grande échelle, ce qui fait que le monde macroscopique apparaît largement déterministe ou prédictible, même si le fond est probabiliste. Le chaos déterministe est d'ailleurs un concept de la physique classique qui montre que même des systèmes déterministes peuvent être imprédictibles en raison de leur sensibilité extrême aux conditions initiales, sans être pour autant l'indéterminisme fondamental de la mécanique quantique tel que décrit dans le modèle standard quantique actuel.
La physique moderne (mécanique quantique, théories des cordes) a déjà tellement élargi la notion de "matière" (champs, énergie, information fondamentale) que la distinction devient moins pertinente, et que ce que certains naturalistes appellent un principe "non-matériel" pourrait simplement être une forme plus subtile de la "matière" d'une "manière" que nous ne comprenons pas encore.
Mais les recherchent s'intensifient comme le montre cette étude (2025)... sur des bases matérialistes !
Affirmer que tout est Matière d'un côté ou que tout est Nature de l'autre... La belle affaire. On a le sentiment de se retrouver au milieu des querelles byzantines concernant le sexe des anges, une incongruité en la Matière si je puis dire. Et le débat ne date pas d'hier.
En termes d'efficacité et d'heuristique : est-ce que l'une ou l'autre position est susceptible de fournir - par exemple en sciences - des avancées différentes en quantité ou en qualité ? C'est loin d'être le cas. En fait, pour la plupart des scientifiques, dans les applications quotidiennes, le chevauchement des deux concepts est si important que la distinction semble superflue.
On peut même se demander si ces pseudo différences entre matérialisme et naturalisme ne résident pas dans des résidus spiritualistes non assumés du côté de certains naturalistes proclamés comme notamment les philosophes Marcel Conche ou Daniel Andler, tous deux hostiles à remettre en question un libre arbitre incompatible pourtant avec le matérialisme. Les difficultés de ces naturalistes à abandonner toute forme de réductionnisme radical peut parfois ressembler à une tentative de préserver un espace pour des phénomènes qui, bien que qualifiés de "naturels", semblent échapper à une explication purement matérielle ; un peu comme un "résidu" du spiritualisme et/ou du dualisme qu'ils rejettent pourtant explicitement... Pourquoi vouloir que la conscience ou l'information ne soit pas entièrement et fondamentalement matérielle, si l'on rejette par ailleurs le surnaturel ?
Par exemple, certains naturalistes comme David Chalmers avancent que l'expérience subjective (les qualia) ne peut pas être pleinement expliquée par les seules propriétés physiques du cerveau. Ce seraient des "propriétés naturelles" qui émergent du cerveau, mais leur nature qualitative ne serait pas réductible à des faits neuronaux ! (voir "Qualia : voilà une question qu'elle est bonne !").
Les matérialistes rétorquent : si ce n'est pas purement physique, qu'est-ce que c'est alors ? N'est-ce pas plutôt une manière détournée de réintroduire une forme de dualisme des propriétés, où la conscience serait une "chose" naturelle mais non physique ?
Certains autres naturalistes déclarés - des "platoniciens modérés" adeptes d'un certain "monde des idées" (?) - affirment que les entités mathématiques ou les lois de la logique ont une existence objective et naturelle, non créée par l'esprit humain ni réductible à des configurations matérielles.
Les critiques matérialistes peuvent alors se demander : si les entités mathématiques ou les lois de la logique ne sont pas matérielles, quel serait donc leur statut ? Ne sommes nous pas en train de postuler ici des "formes" ou des "idées" à la manière platonicienne, ce qui, bien que "naturel" aux yeux de ces naturalistes déclarés, s'éloigne de la matérialité ?
Autre exemple concernant les différences supposées entre émergence "faible" et "forte".
L'émergence faible est compatible avec le matérialisme : les propriétés émergentes sont imprévisibles au niveau inférieur, mais entièrement causées et constituées par ce niveau inférieur (ex : les propriétés de l'eau à partir de H2O).
L'émergence forte, en revanche, suggère que les propriétés émergentes ont des pouvoirs causaux nouveaux et fondamentaux qui ne peuvent pas être expliqués ou dérivés des propriétés des parties. C'est cette conception que les matérialistes soupçonnent de flirter avec des explications non physiques.
Quant aux attaques concernant un "matérialisme vulgaire" : certains naturalistes - sans doute plus élégants que les pauvres matérialistes bas du front comme moi - veulent congédier cette conception matérialisme qui réduirait par exemple l'amour à de simples décharges neuronales sans saisir la richesse de l'expérience vécue. Pourtant, c'est bien une affaire de neurones et de synapses (quoi d'autre ?) dans le cadre de la sélection naturelle, de même que les circuits neuronaux de la faim, de la peur, de la colère... Et ce n'est pas parce que nous ressentons les qualia correspondants (coup de foudre, décharge d'adrénaline etc.) que ce processus échappe aux lois physicalistes / matérialistes. Pas de cupidon à l'horizon, mais un habillage sentimental et orgasmique pour favoriser la reproduction de l'individu et de l'espèce, lune de miel comprise.
Et alors ?
Les quelques naturalistes concernés par ces ambiguïtés semblent vouloir garder le beurre (rejeter le surnaturel) et l'argent du beurre (préserver une "exception" non physique pour la conscience ou d'autres phénomènes).
Nous laisserons la crémière tranquille concernant cette affaire : retournons plutôt à la paillasse et aux éprouvettes !
Pour tout dire, vous l'aurez compris, je suis matérialiste et naturaliste.