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👉 Naturalisme Scientifique: ARTICLES (cliquer sur les titres ci-dessous)

  1. Présentation générale (1 et 2)
  2. Libre arbitre : KEZAKO ?
  3. Quelques citations de sceptiques concernant le Libre Arbitre
  4. Philosophie : des questions sans réponses ?
  5. Un Libre Arbitre... nécessaire ?
  6. Peut-on faire... autrement ?
  7. Les hypothèses au fil du Rasoir d'Ockham
  8. Libre Arbitre : une propriété émergente compatible avec la science ?
  9. Penser contre son cerveau
  10. Théorème du Libre Arbitre
  11. Délibération, décision... des preuves de Libre Arbitre ?
  12. Punir, sinon...
  13. Mais alors, sans culpabilité ni punition... que faire ?
  14. Les expertises psychiatriques en justice pénale : un scandale permanent
  15. Limite entre "santé" mentale et "pathologie" mentale
  16. Moi, moi, moi... Ayn Rand, la libertarienne adorée de Trump
  17. La sociologie, poil à gratter politique
  18. L'argument de la conséquence : conséquent ?
  19. Il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis... nous affirme "librement" Sartre
  20. Blog de Blob
  21. L'émergence de LENIA
  22. Sam Harris, un naturaliste spécialiste des neurosciences
  23. La science peut-elle aider à comprendre - voire infléchir - la moralité humaine ?
  24. Le côté obscur du Libre Arbitre
  25. Si un neuroscientifique nie le libre arbitre, comment peut-il rédiger un texte de consentement éclairé volontaire et proposer de le faire signer ?
  26. Le cerveau humain : normal... mais déficient
  27. Un sacré dilemme pour la "Morale"
  28. Fatalisme ? Fatal eror !
  29. Cellule de Mauthner, mouche... et Libre Arbitre
  30. Religions et enfants
  31. Un psychiatre sceptique du Libre Arbitre... à raison
  32. Steven Pinker nous explique le Libre Arbitre... mais mal
  33. Art, créativité, esthétique et naturalisme
  34. Combien de Mondes ? 8 milliards !
  35. Esthétique, éthique et toc (TikTok ?)
  36. Le peuple a-t-il toujours raison en démocratie ?
  37. Injustice, inégalité. Un traitement simple : les probiotiques !
  38. Immigration ? Emigration ? Remigration ?
  39. Sémantique, affects... politiques
  40. Violence, biais de négativité et extrême droite
  41. Changer les mots ou changer la réalité ?
  42. Banalité du mal
  43. Histoire : ni fierté, ni honte
  44. Chaos, entropie, origine de la vie.... et Dieu
  45. Bon Dieu, mais c'est bien sûr !
  46. Séparer l'Homme de l'Œuvre ?
  47. Du pain et des jeux
  48. Wokisme et cancel culture
  49. Ame : la controverse
  50. Corrélation ou causalité : l'embrouille !
  51. Dennet et le compatibilisme
  52. Economistes fous
  53. Autain contre Fourest : me too
  54. Le cas Kane
  55. Rapport XZTF22
  56. Searle, arc en ciel et... Libre Arbitre
  57. Saucisse de Frankfurt et courant alternatif
  58. Peter van Inwagen ne sait pas ce qu’est le Libre Arbitre... mais il y croit ! 
  59. Au royaume des fous furieux 
  60. Dignité humaine
  61. L'humain : un "robot" biologique ?
  62. Libre arbitre et intention
  63. Une Liberté à géométrie variable
  64. Philosophie "expérimentale"
  65. Experts, compétence et idéologie
  66. Dieu est mort... mais le cadavre convulse
  67. Nationalisme versus mondialisme
  68. Neuro... politique
  69. Le corbeau croasse et l'Homme croit
  70. Phénoménologie : une arnaque phénoménale ?
  71. Libet et la liberté (de la volonté) : encore une contrariété !
  72. La démocratie "travaillée" à la tronçonneuse façon Milei !
  73. MISTRAL souffle sur le libre arbitre ontologique... et le fait disparaître !
  74. Vous ne trouvez pas qu'il commence à faire un peu chaud ?
  75. Sophisme, quand tu nous tiens !
  76. Mais comment peut-on être de droite ? 
  77. La République des juges ?
  78. Alors, les religions : bon ou pas bon ?
  79. Pourquoi l’IA est-elle haïe ?
  80. Eliminons ?
  81. Qualia : voilà une question qu'elle est bonne !
  82. Qui mérite quoi ?
  83. Liberté d'expression
  84. Lucrèce : qui dit mieux ? Marc Aurèle ? Spinoza ?
  85. Coopération versus Trahison
  86. La Boussole de la Raison !
  87. Daniel Andler et la tentative de "dissolution" du libre arbitre !
  88. Matérialisme versus naturalisme 
  89. Sapolsky ! Enfin !!!!!!!!!!!!! 
  90. En avoir ou pas... des enfants
  91. Déterminisme ou superdéterminisme ?
  92. Manifeste déterministe et proposition de loi
  93. Sarko en prison ?
  94. Les patrons créent l'emploi ?
  95. Du chaos déterministe au hasard quantique : que reste-t-il du libre arbitre ?
  96. Conception actuelle de la Justice : incohérence à tous les étages !
  97. Morale / géopolitique : une confrontation inévitable ?
  98. Syndrome du hérisson et libre arbitre
  99. Peuple(s) "élu(s)" ?  
  100. Elon Musk : matérialiste ?
  101. Animal et animal... humain 
  102. Je résiste à tout... sauf au Chamallow 
  103. Humanité immature ?
  104. Intelligence collective et libre arbitre individuel
  105. La tentation techno-fasciste
  106. Hubris Urbi et Orbi
  107. Leçon de morale par Dominique de Villepin
  108. Misère de la métaphysique 
  109. Vie personnelle et naturalisme
  110. Entre chèvre et chou 
  111. Refondation de la responsabilité morale et du droit
  112. Toujours plus !
  113. Esclavage économique et Code noir
  114. Audiovisuel public dans le viseur de l’extrême droite ? 
  115. THÉORÈME DE NOETHER et libre arbitre
  116. Terre plate et libre arbitre
  117. Miracles ! Miracles ?
  118. La manipulation dans tous ses états... ou presque
  119. Gerard 't Hooft, un prix Nobel de physique, ne croit pas au libre arbitre !

Entre chèvre et chou

L'imagination humaine semble incommensurable.

Le compatibilisme (lois naturelles et libre arbitre sont "compatibles") fait partie de la bêtise humaine régnante (Voir Dennet et le compatibilisme) : tout est bon pour tordre logique et cohérence pourvu que l'on puisse punir sans remords. 

Dans le cadre de l'imaginaire, prenons cette énigme classique du loup, de la chèvre et du chou (= « Problème du passeur »). Cette énigme est très ancienne. Elle apparaît déjà au IXe siècle dans les Propositiones ad Acuendos Juvenes d’Alcuin d’York (conseiller de Charlemagne). Elle fait partie des « problèmes de passage de rivière », une famille d’énigmes logiques très répandue dans le folklore européen. Elle a aussi donné naissance à l’expression française « ménager la chèvre et le chou », qui signifie essayer de contenter deux parties opposées sans les fâcher (c’est-à-dire trouver un compromis délicat entre des intérêts contradictoires).

Un fermier (passeur) doit traverser une rivière avec trois éléments :

  • un loup,
  • une chèvre,
  • un chou

Sa barque est très petite : elle ne peut transporter que le fermier + un seul élément à la fois (le fermier doit toujours ramer).

Contraintes importantes :

  • Si le loup reste seul avec la chèvre (sans le fermier), le loup mange la chèvre.
  • Si la chèvre reste seule avec le chou (sans le fermier), la chèvre mange le chou.
  • Le loup ne mange pas le chou, donc ils peuvent rester ensemble sans problème.

Le fermier doit faire traverser tout le monde sur l’autre rive, sans qu’aucun ne soit mangé (solutions en fin d'article). Cette énigme permet de montrer comment le choix contraint du fermier illustre d'une certaine manière le débat philosophique et neuroscientifique sur l’existence (ou non) du libre arbitre avec l'idée d’un choix apparent dans un cadre de contraintes implacables.

Du côté des philosophes : le fermier est-il vraiment libre (au sens du libre arbitre) ?

  • Incompatibilistes / libertariens (Kant, Sartre, Robert Kane) : Ils diraient que le fermier doit avoir un véritable libre arbitre pour que ses choix aient un sens. Sans possibilité réelle d’agir autrement, il n’y aurait que l’illusion du choix. Dans l’énigme, le fermier semble « libre » de décider l’ordre des traversées… mais en réalité il n’a qu’une seule voie viable. C’est exactement ce que Sartre appelle « la condamnation à être libre » : tu dois choisir, mais les contraintes (naturelles, logiques, biologiques) limitent drastiquement tes options.
  • Compatibilistes (Hume, Daniel Dennett, Harry Frankfurt) : Ils répondraient : le fermier est libre dans la mesure où il agit selon ses propres raisons (il veut sauver les trois). Le fait que la physique/logique du monde impose des contraintes n’annule pas le libre arbitre. « Ménager la chèvre et le chou » est précisément l’exercice d’une volonté rationnelle face à des désirs contradictoires (instinct vs raison). Le libre arbitre ne serait pas l’absence de contraintes, mais la capacité d’agir en accord avec ses motivations les plus élevées. N.B : qu'il existe des "causes" internes notamment inconscientes (biais cognitifs / faim / émotion / bonne humeur ou anxiété / fausse justification a posteriori etc.) ne semble pas faire vaciller ces compatibilistes.
  • Déterministes durs (Spinoza, Sam Harris, Galen Strawson) : Ils verraient probablement dans cette énigme la preuve parfaite que le libre arbitre n’existe pas. Le fermier croit choisir librement, mais chaque décision est entièrement déterminée par les règles du puzzle (comme nos choix sont déterminés par les lois de la physique et notre histoire causale). Il n’y a aucun moment où le fermier aurait pu faire autrement... à moins de tout perdre. L’expression « ménager la chèvre et le chou » devient alors une belle illusion : nous pensons négocier avec nos pulsions et notre raison, mais tout est déjà écrit dans les contraintes antérieures dépendant des lois naturelles. Tout au plus, une certaine agilité mentale, goût pour les énigmes (délibération) ou autre faculté "non choisie" permet de faire le "bon choix" dans un cadre non choisi. Tu dois traverser la rivière (nous sommes condamné à choisir / Sartre).Tu crois que tu décides librement l’ordre (illusion de contrôle).En réalité, les incompatibilités (lois physiques, biologie, histoire causale) ne te laissent qu’une seule séquence viable (déterminisme).

Du côté des neuroscientifiques : le cerveau « ménage » la chèvre et le chou avant même que nous en ayons conscience ! Les expériences les plus célèbres montrent que le cerveau prend la décision avant la prise de conscience :

  • Benjamin Libet (1983) : l’activité cérébrale (potentiel de préparation) commence jusqu’à 350 ms avant que la personne ait conscience de vouloir bouger. Le cerveau a déjà « choisi » l’ordre des traversées avant que le fermier se dise « je vais d’abord prendre la chèvre ».
  • John-Dylan Haynes (2008, fMRI) : on peut prédire avec 60 % de précision (bien mieux que le hasard) si quelqu’un va choisir la gauche ou la droite 10 secondes avant qu’il en ait conscience.
  • Travaux plus récents (2020-2025) sur les réseaux de décision (Schurger, Maoz, etc.) : le sentiment de « je choisis librement » serait une réinterprétation rétrospective produite par le cortex préfrontal. Le cerveau résout déjà le dilemme « chèvre vs chou vs loup » (c’est-à-dire pulsions vs raison vs conséquences) dans les zones inconscientes, puis nous raconte l’histoire que nous avons choisi.

En neuro-imagerie, « ménager la chèvre et le chou » correspond exactement à ce que fait le cortex cingulaire antérieur et le cortex préfrontal dorsolatéral : ils arbitrent en continu entre systèmes 1 (impulsif, chèvre) et système 2 (rationnel, chou), tout en anticipant le loup (punition, regret, angoisse). Mais cet arbitrage est lui-même causé par des processus biologiques et environnementaux antérieurs.

Voici un exemple de tambouille indigeste entre chèvre et chou - assez proche du compatibilisme - proposée par Lorimer Olsson dans son "Libre arbitre et responsabilité morale" (2025) :

"Au niveau personnel, croire en son propre libre arbitre semble très bénéfique. Des études empiriques montrent que le maintien d'un sentiment d'agentivité renforce la maîtrise de soi, la persévérance et le comportement moral (Vohs & Schooler, 2008, p. 49 ; Baumeister et al., 2009, p. 267). Des philosophes comme Kant nous rappellent que cette croyance est également fondamentale pour notre sentiment d'autonomie rationnelle. Par conséquent, je préconise que les individus continuent de croire au libre arbitre personnel, ou du moins de vivre comme s'il existait, pour son utilité psychologique.

 En revanche, concernant le libre arbitre d'autrui, les résultats semblent inciter à la prudence. Considérer les personnes comme des agents est important pour favoriser le respect mutuel et l'engagement moral (Strawson, 1993, cité dans Shabo, 2012, p. 100-101). Toutefois, cette approche doit être nuancée par une compréhension des complexités en jeu.

Je préconise une position modérée : utiliser la croyance en la capacité d’agir d’autrui pour orienter les attentes et la responsabilité, mais s’abstenir de l’utiliser comme prétexte à des reproches excessifs. En pratique, cela pourrait signifier accorder aux gens le bénéfice du doute et se concentrer sur la caractérisation des comportements plutôt que sur leur condamnation. Ainsi, la croyance en le libre arbitre d’autrui est utile sous certaines conditions, un fondement pour l’éthique et la confiance, mais non un permis pour l’intolérance.

Enfin, au niveau institutionnel, je soutiens que la croyance au libre arbitre ne devrait pas servir de fondement aux politiques publiques. Les lois et les politiques sociales devraient plutôt s’appuyer sur la causalité, l’équité et une psychologie réaliste. L’héritage rationaliste des Lumières nous incite à rechercher des explications fondées sur des preuves et un traitement équitable plutôt que des notions métaphysiques de mérite. Fonder la justice pénale sur la notion de libre arbitre a conduit à des peines excessives. À l'inverse, la reconnaissance des déterminants du comportement favorise la justice et la  réhabilitation (Martin et al., 2017, p. 4).

De même, en matière d'éthique environnementale, la voie peut sembler partagée. Si le réenchantement (attribuer une agentivité à la nature) peut enrichir les valeurs publiques et motiver la conservation, il devrait lui aussi être guidé par une compréhension scientifique. Cependant, les politiques qui respectent la nature pour elle-même pourraient également le faire pour des raisons écologiques claires, et non par de simples croyances romantiques. Rétrospectivement, notre désenchantement passé envers la nature semble plus arrogant que scientifique.

En bref, je rejoins l'avis de Jeppsson (2023, p. 78-80), qui souligne que les institutions devraient privilégier leur responsabilité factuelle plutôt que de chercher à blâmer leurs sujets en se basant sur des concepts de libre arbitre ou d'absence de libre arbitre. 

En conclusion, cette analyse souligne que les êtres humains gèrent différentes « vérités » selon les domaines. Croire au libre arbitre fonctionne comme une fiction motivante au niveau individuel ; un mythe utile qui soutient l’initiative personnelle. Dans nos interactions avec autrui, nous nous appuyons sur le concept de la capacité d’agir d’autrui pour naviguer dans l’éthique, tout en faisant preuve d’empathie et de retenue. Quant au niveau institutionnel, nous devrions privilégier un cadre de résolution de problèmes : un cadre qui prenne en compte les limitations humaines et les causes externes lors de l’élaboration des lois et des politiques. Cette approche flexible nous permet d’exploiter le pouvoir psychologique de la croyance au libre arbitre lorsqu’elle nous est bénéfique, et de la mettre de côté lorsqu’elle entrave le progrès social."

En quelques mots : oui pour croire à son propre libre arbitre... mais non en ce qui concerne celui des autres ! Vous cherchez la cohérence du propos ? Plutôt une tentative dérisoire de ménager la chèvre et le chou, une position instable, indéfendable du point de vue tant philosophique que scientifique.

Une autre manière, assez habituelle de nos jours, de ménager chèvre et chou est de convenir que le libre arbitre "absolu" ontologique n'existe pas mais qu'il peut être à géométrie variable en fonction des situations (fatigue / stress etc.) ; c'est le point de vue du neuroscientifique Albert Moukheiber. Voici un tableau comparant les convictions différentes entre un autre neuroscientifique Sam Harris ("le libre arbitre est une illusion") et la conception d'Albert Mouhheiber :

Autant je suis en accord avec la vision naturaliste de Harris et de Sapolsky, autant celle de Moukheiber me semble des plus bancales. 

Reprenons les arguments de Moukheiber :

Le libre arbitre serait...

- "Une capacité partielle" ? Comment la caractériser empiriquement pour connaître le degré de punition en regard ? Ni lui, ni personne, ne peut répondre à cette question qui est pourtant tranchée arbitrairement tous les jours dans les procès en matière pénale (voir "Expertises psychiatriques au Pénal").
- "Perfectible" ? Par quels moyens sinon la connaissance / conscience des déterminants à l'œuvre dans nos décisions, chaque fois que possible, c'est-à-dire rarement du fait des actions non "conscientes".
- "Pas un « premier moteur » absolu, mais des boucles de rétroaction (feedback loops) via la métacognition" : ces boucles seraient indépendantes des causalités ambiantes, quelque chose d'autre dans la machine biologique de l'ordre du spiritualisme ?
- Il "reconnaît les limites (biais, inconscient, contexte), mais critique la neuromanie et les conclusions trop radicales" : croire que le cerveau est dans un bocal sans interactions - chaque nanoseconde avec son environnement -, ce serait effectivement de la "neuromanie". Mais il sait bien que ce n'est pas le cas. Il est le premier à le dire par ailleurs !
- Et "La conscience réflexive et la métacognition (capacité à décrire ses propres processus mentaux) permettent une marge de manœuvre réelle (douter, corriger, délibérer)" : conscience et métacognition ne s'émancipent pas par magie du chaos déterministe (voir "Délibération, décision..."). Ou alors, il faut nous dire comment. Dans un paradigme matérialiste / scientifique (déterministe + indéterministe), introduire une solution de continuité dans la chaîne causale mérite quelques justifications qui ne sont pas de l'ordre du hasard quantique.
- "Déterminisme partiel ; il existe des degrés de liberté selon le contexte (stress, fatigue, éducation…)" : la punition devrait-elle dans ce cas tenir compte du niveau de stress, de fatigue etc. ; et comment après coup connaître les coefficients des différentes échelles des différents déterminants - des proches aux plus lointain (éducation) - dans tel ou tel crime ? Au doigt mouillé comme le font le experts en psychiatrie pénale ?
- "Cultiver cette marge (de liberté) via esprit critique, éducation, prise de distance vis-à-vis des automatismes" : certes, mais il s'agit ici d'agir sur des déterminants délétères qui ne sont pas de l'ordre d'une quelconque liberté mais d'une autonomie individuelle optimisée dans le cadre large de la survie.
- Avis "Nuancé, prudent, anti-simplificateur ; refuse les extrêmes (« ni 100 % ni 0 % »)" : soit une conception compatibiliste qui contient en son sein un spiritualisme honteux. Curieux pour un scientifique reconnu. Choisir l'eau tiède (quel dégré ?) sur un sujet brûlant afin de l'éteindre sans faire de vague.

Car au niveau personnel, il n’est pas nécessaire de postuler l’existence d’un libre arbitre métaphysique pour expliquer l'action humaine. Les recherches en psychologie et en neurosciences montrent que les individus possèdent des capacités réelles de régulation comportementale, de planification et d’adaptation aux normes sociales. Le sentiment d’agentivité - le fait de se percevoir comme auteur de ses actions - constitue un phénomène psychologique robuste, qui peut être compris comme une fonction cognitive utile, issue de processus cérébraux déterminés dans le cadre de l'évolution et de la survie à tout prix.

Les individus agissent en fonction de causes internes et externes déterminées, mais disposent néanmoins de mécanismes de contrôle, d’apprentissage et de modulation de leur comportement également déterminés. Cette approche permet de préserver les effets bénéfiques associés à l’autodiscipline et à la motivation, sans recourir à des hypothèses métaphysiques non étayées.

Dans les relations interpersonnelles, il est également inutile de supposer un libre arbitre absolu / ontologique pour fonder l’éthique. Les pratiques sociales telles que la responsabilité, la confiance ou le respect peuvent être comprises comme des outils régulateurs qui influencent efficacement les comportements. Attribuer une responsabilité à autrui ne revient pas à affirmer une indépendance causale, mais à reconnaître que les individus sont généralement sensibles aux normes, aux attentes et aux conséquences de leurs actes, et que ceux qui ne possèdent pas cette sensibilité attendue par la société ont quelques déterminants différents de leurs congénères.

Une compréhension naturaliste implique de tenir compte des déterminants du comportement : facteurs biologiques, environnementaux, sociaux et historiques. Cela conduit à une attitude où la responsabilité est maintenue comme instrument social, mais accompagnée d’une attention accrue aux conditions ayant produit les actions. On privilégie alors l’explication des comportements et leur transformation, plutôt que leur simple culpabilisation suivie de punitions.

Au niveau institutionnel, une approche naturaliste conduit à fonder les politiques publiques sur les connaissances scientifiques relatives au comportement humain. Les systèmes juridiques et sociaux gagnent à être conçus comme des mécanismes de régulation et de prévention, plutôt que comme des dispositifs de rétribution (punition) fondés sur une culpabilité métaphysique tombée du ciel. Celui-ci doit être durement puni car son libre arbitre était entier lors de son crime ; cet autre n'avait qu'un chouia de libre arbitre quand il a volé son voisin ? Sur quelles bases fonder ce charabia ? (voir Un scandale permanent).

Dans cette perspective, les sanctions peuvent être justifiées par leurs effets - dissuasion, protection de la société, réhabilitation - et non par l’idée que les individus auraient pu agir autrement. Une telle approche favorise des politiques plus efficaces, plus équitables, en intégrant les déterminants réels des conduites humaines (Voir "Mais alors, sans culpabilité ni punition possible...que faire ?").

En matière d’éthique environnementale, une compréhension naturaliste invite également à éviter le recours à des projections anthropomorphiques, telles que l’attribution d’une agentivité à la nature. La protection de l’environnement peut être solidement fondée sur des connaissances écologiques, sur la reconnaissance de notre interdépendance avec les systèmes naturels, et sur les conséquences mesurables des dégradations environnementales. Les motivations à agir peuvent ainsi s’appuyer sur des bases empiriques et rationnelles, sans nécessiter de croyances supplémentaires (voir Rasoir d'Okham).

En conclusion, une approche naturaliste unifiée permet de se passer du concept de libre arbitre métaphysique tout en conservant ce qui en faisait la valeur fonctionnelle. Les êtres humains apparaissent comme des systèmes complexes, capables de régulation, d’apprentissage et de sensibilité aux normes. Les pratiques individuelles, sociales et institutionnelles peuvent alors être organisées autour de cette compréhension : encourager les comportements souhaitables, expliquer les conduites problématiques, et concevoir des interventions efficaces.

Plutôt que d’entretenir une croyance incertaine pour ses effets supposés, cette approche mise sur une connaissance plus précise de l’humain, capable de produire des bénéfices supérieurs en termes de responsabilité, de coopération et de progrès social.


Concernant l'énigme, la clé de la solution est de comprendre qu’il faut ramener quelque chose (notamment la chèvre) pour éviter les conflits. Voici les étapes pas à pas :

  1. Le fermier prend la chèvre et traverse (rive A → rive B). → Rive A : loup + chou → Rive B : fermier + chèvre
  2. Le fermier revient seul (rive B → rive A). → Rive A : fermier + loup + chou → Rive B : chèvre (seule, en sécurité)
  3. Le fermier prend le loup et traverse (rive A → rive B). → Rive A : chou → Rive B : fermier + chèvre + loup
  4. Le fermier ramène la chèvre avec lui (rive B → rive A). → Rive A : fermier + chèvre + chou → Rive B : loup (seul, en sécurité)
  5. Le fermier prend le chou et traverse (rive A → rive B). → Rive A : chèvre → Rive B : fermier + loup + chou
  6. Le fermier revient seul (rive B → rive A). → Rive A : fermier + chèvre → Rive B : loup + chou (ils ne se mangent pas)
  7. Le fermier prend la chèvre et traverse une dernière fois (rive A → rive B). → Tout le monde est maintenant sur la rive B, sain et sauf.

(N.B : on peut aussi commencer par transporter le chou en étape 3 au lieu du loup : la séquence est symétrique.)

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Syndrome du hérisson et libre arbitre

Le dilemme ou syndrome du hérisson est une métaphore des relations humaines.

Et il y a quelques bonnes raisons de s'y intéresser quand on constate les difficultés rencontrées par les couples et les familles qui éclatent... Selon les données nationales, près d’1 famille sur 4 est monoparentale en France, dont 82 % de mères seules (Insee, Observatoire des territoires). 40 % de ces familles monoparentales vivent sous le seuil de pauvreté, avec des difficultés accrues d’accès au logement, à la garde d’enfants et aux loisirs. Syndrome du hérisson ?

Formulé par Arthur Schopenhauer en 1851 dans Parerga et Paralipomena, puis repris par Sigmund Freud, le dilemme du hérisson illustre la tension entre besoin de proximité et risque de blessure mutuelle. L'hivers, les hérissons, transis de froid, cherchent à se rapprocher pour se réchauffer, mais leurs piquants les blessent. Ils oscillent entre rapprochement et prise de distance, ce qui est inconfortable et générateur de conflits.

Cette métaphore traduit la difficulté humaine à trouver une juste distance relationnelle : trop loin = solitude / trop près = souffrance.

Schopenhauer lui-même niait la pertinence du libre arbitre : il affirmait que l’humain est déterminé par ses conditions d'existence au sens large.

Mais quelle peut être l’articulation entre scepticisme concernant le libre arbitre et dilemme du hérisson ?

Si nos comportements et notre conscience sont déterminés, les blessures relationnelles ne sont pas entièrement imputables à une « mauvaise volonté » librement choisie. Cela favorise une tolérance accrue dans les relations. Le scepticisme dans le libre arbitre aide à comprendre que la souffrance relationnelle est inévitable et non le fruit d’un choix libre.

On ajuste alors la distance avec réalisme, plutôt que de chercher une fusion impossible.

Puisque la liberté absolue n’existe pas dans ce paradigme matérialiste, il faut des normes et médiations (règles, institutions, rituels) pour réguler la proximité. Ces cadres compensent l’absence de libre arbitre et permettent une cohabitation harmonieuse.

Ce scepticisme invite également à la modestie : nos attentes envers autrui doivent être limitées. Ce qui réduit les frictions et encourage une compassion pragmatique.

Le scepticisme sur le libre arbitre ne supprime évidemment pas le dilemme du hérisson, mais il le rend gérable. Il transforme la tension entre distance et proximité en une négociation consciente. En acceptant que nos choix soient conditionnés, nous développons une attitude compatissante et réaliste qui amortit les piquants du hérisson.

Ainsi, la philosophie du déterminisme devient un outil pour penser la coexistence humaine : moins de culpabilité, plus de régulation, et une recherche d’équilibre entre solitude glaciale et fusion étouffante.


Morale / géopolitique : une confrontation inévitable ?

L’histoire des relations internationales est jalonnée de dilemmes où la morale semble céder la place  à des considérations stratégiques. Ce glissement interroge : les États agissent-ils uniquement selon leurs intérêts ou cherchent-ils à arbitrer entre puissance et éthique ?

De quoi parle-t-on ?

  • La morale identifie les principes éthiques du moment et du lieu visant à distinguer le bien du mal, souvent influencée par des valeurs universelles ou - plus localement - culturelles.
  • La géopolitique est l’analyse des rivalités de pouvoir entre États, dictée par des enjeux économiques, militaires et diplomatiques.

L’interaction entre ces deux notions est donc ambivalente : la morale peut être utilisée comme argument pour justifier des actions stratégiques, mais aussi constituer un frein à certaines décisions.

Quels sont les arguments en faveur de la primauté géopolitique sur la morale ?

  • Le rapport de force 

Dans les relations internationales, la puissance conditionne la prise de décision. Un État peut condamner moralement une action tout en s’y conformant pour préserver ses intérêts plus ou moins perçus comme "vitaux". L’approvisionnement énergétique peut mener à des alliances avec des régimes autoritaires, malgré des principes démocratiques affichés comme c'est le cas concernant la guerre en Ukraine : l'Europe - dépendante du point de vue énergétique - a continué d'acheter du gaz et du pétrole russe...

  • Le pragmatisme face aux enjeux globaux

Les États doivent parfois prendre des décisions moralement contestables sur le moment pour éviter des crises considérées comme plus graves potentiellement. Ainsi, l’intervention militaire peut sembler justifiée pour garantir la stabilité régionale, même si elle implique des pertes humaines pour éviter des pertes ultérieures plus importantes encore. Les frappes nucléaires des USA sur le Japon était au moins en partie destinées à faire l'économie de plusieurs milliers de soldats américains.

  • Une grande flexibilité des principes moraux en fonction des intérêts des états

La morale est souvent invoquée selon les circonstances, à géométrie variable, et les États peuvent modifier leur position en fonction des enjeux géopolitiques. L’attitude des grandes puissances envers certaines guerres ou dictatures varie selon leurs besoins stratégiques (guerre en Irak en 2003 / retrait de la liste noire américaine du terroriste d’Ahmed Al-Charaa - l’homme fort de la Syrie - avant sa visite officielle à Washington etc.).

De l'autre côté, quels sont les arguments en faveur d’une morale influençant la géopolitique ?

  • L’impact de l’opinion publique est loin d'être négligeable comme l'ont montré les manifestations étudiantes américaines (et internationales) contre la guerre au Vietnam. Globalement, selon le régime en place, les sociétés influencent peu ou prou les choix politiques, rendant difficile l’abandon total des valeurs morales.
  • L’évolution des mentalités face aux enjeux mondiaux fait naître une conscience écologique et sociale qui pousse les États à tenir compte des principes moraux dans leurs décisions géopolitiques (développement durable comme critère influençant les alliances et les politiques économiques).

Finalement, la frontière entre morale et géopolitique est mouvante et dictée par les circonstances. Dans un monde où les intérêts stratégiques prédominent comme actuellement, la morale n’est jamais totalement absente, mais elle se voit souvent soumise aux réalités du pouvoir. Cette tension persiste et constitue l’un des grands défis des relations internationales modernes.

Au fond du fond, la géopolitique n'est qu'une affaire de rivalités, guerres, violences et autres invasions criminelles dans l'intérêt du plus fort. Ce fut un humain contre un autre, un clan contre un autre, un village contre un autre, un pays contre un autre... jusqu'aux guerres mondiales avec les alliances que l'on a connues. 

Du point de vue spiritualiste - avec libre arbitre -, l'autre est différent et surtout moins bien que moi, ma famille, ma culture mon clan : il faut l'éliminer ou le dominer dans le cadre d'une survie à court terme. Le problème est que seule la coopération - et non la trahison - peut permettre la survie à long terme (voir Un sacré dilemme pour la morale) ! Tout particulièrement dans un monde qui possède l'arme atomique un peu partout... 

Dans un monde matérialiste - sans libre arbitre -, toutes ces rivalités mortifères, cette haine des uns envers les autres ne signifient plus rien si personne ne peut faire autrement que ce qu'il fait, déterminé qu'il est. Ce qui impose le respect des cultures et des opinions différentes à partir du moment où les "trahisons" - qui ne disparaîtrons probablement jamais tout à fait (maladie mentale, éducation  etc.) - seront traitées avec fermeté ; mais dans le respect de la personne et des peuples. Une morale qui prendrait enfin le pas sur la géopolitique.

Mais tout ceci passe par la philosophie, les sciences et l'éducation en général. 

Ce qui s'appelle...


Pour conclure, une citation attribuée au mathématicien Al-Khwarizmi à qui l'on demandait quelle était la valeur d’un être humain.

Il répondit :

  • Si une personne possède la morale, elle vaut 1.
  • Si elle y ajoute la beauté, ajoutez un zéro : elle vaut 10.
  • Si elle possède la richesse, ajoutez un autre zéro : elle vaut 100.
  • Si elle a une noble lignée, ajoutez encore un zéro : elle vaut 1000.

Mais si le 1, c’est-à-dire la morale, disparaît, alors il ne reste que des zéros, sans aucune valeur.

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Manifeste déterministe et proposition de loi

Petite confrontation débouchant sur un projet de loi.

Claire Montfort – neuroscientifique matérialiste stricte

Dans un univers déterministe (ou déterministe + bruit quantique), aucun individu ne peut “faire autrement” que ce qu’il fait. La notion de culpabilité morale — au sens de “on aurait pu choisir autrement” — est donc vide. Mais la responsabilité sociale reste : si un individu est dangereux, il faut le neutraliser ou le traiter tant qu’il l’est, comme on le ferait pour un virus ou un pont instable. La différence avec la justice actuelle : on ne punit plus pour “faire payer”, mais pour protéger et prévenir. Cela qui implique :

·         Mesures de sûreté proportionnées et réversibles.

·         Respect maximal des droits humains.

·         Investissement massif dans la prévention : éducation, soutien aux familles, réduction des inégalités structurelles.

Antoine Delmas – philosophe compatibiliste

Je reconnais que, dans un cadre matérialiste, la culpabilité métaphysique disparaît. Mais je maintiens qu’il existe une responsabilité “pragmatique” : nous devons répondre de nos actes, non parce que nous aurions pu faire autrement dans l’absolu, mais parce que nos réponses sociales influencent les comportements futurs. Cela justifie :

·         Un système judiciaire orienté vers la réhabilitation et la prévention.

·         L’abandon du châtiment vindicatif.

·         Une politique sociale proactive pour réduire les causes déterminantes des comportements nuisibles.

 Sofia Herrera – psychologue sociale

Les données confirment que la criminalité et les comportements antisociaux sont fortement corrélés à des facteurs socio-économiques, éducatifs et familiaux. Si l’on accepte que personne n’est “coupable” au sens fort, alors la priorité devient :

·         Intervenir tôt dans le développement de l’enfant.

·         Soutenir les parents en difficulté.

·         Réduire les inégalités qui alimentent la délinquance. Cela ne supprime pas la nécessité d’écarter temporairement les individus dangereux, mais change complètement le ton : on agit par soin et protection, pas par vengeance.

Claire

Antoine, ton compatibilisme est ici presque superflu : ce que tu appelles “responsabilité pragmatique” est en réalité une gestion causale des risques. On ne “rend pas justice” au sens moral, on ajuste les conditions pour réduire la probabilité de comportements nuisibles. Sofia, tes données montrent que la prévention est plus efficace que la répression. Pourtant, nos systèmes judiciaires restent centrés sur la punition, héritage d’une vision culpabilisante.

Antoine

Je te rejoins, Claire, sur le diagnostic. Mais je pense que le langage de la responsabilité reste utile pour mobiliser la société. Si on dit “personne n’est responsable”, on risque de miner la cohésion sociale. Il faut donc redéfinir la responsabilité : non pas comme “pouvoir agir autrement”, mais comme “être le point de passage causal par lequel une action se produit et doit être gérée”.

Sofia

C’est là que la psychologie sociale peut aider : on peut changer les normes culturelles pour que la “responsabilité” soit comprise comme un rôle dans un système, pas comme une faute morale. Cela permet de maintenir l’ordre social tout en supprimant la vengeance institutionnalisée.

Antoine

Après réflexion, je dois admettre que le libre arbitre fort est incompatible avec le matérialisme. Mon compatibilisme n’est qu’une reformulation pragmatique. La vraie question n’est pas “sommes-nous libres ?”, mais “quelles structures sociales minimisent la souffrance et maximisent la sécurité ?” Cela implique de repenser entièrement la justice :

·         Remplacer la punition par la neutralisation temporaire et le traitement.

·         Investir massivement dans la prévention sociale.

·         Supprimer la notion de “faute” au profit de celle de “cause”.

Claire

Exactement. Et cette approche est cohérente avec les données neuroscientifiques : tout comportement est le produit d’un état cérébral, lui-même produit par des causes antérieures. La justice doit être un outil de régulation, pas de punition.

Sofia

Et elle doit rester humaine : même un individu dangereux conserve des droits fondamentaux. L’objectif est de protéger la société et de préserver la dignité de la personne, tout en agissant sur les causes profondes.

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Le libre arbitre n’existe pas : vers une éthique matérialiste sans culpabilité

Introduction : la fin d’un mythe

Le libre arbitre est l’un des piliers de la pensée occidentale : la croyance que l’être humain peut choisir librement ses actes, indépendamment des causes qui le déterminent. Cette idée fonde nos morales, nos systèmes juridiques, nos religions, nos philosophies. Pourtant, à la lumière des sciences contemporaines — physique, biologie, neurosciences, psychologie — cette notion apparaît comme une illusion. Non seulement nous ne choisissons pas nos déterminants internes ou externes, mais nous ne pouvons même pas prouver que nous aurions pu agir autrement que nous l’avons fait.

Ce constat ne mène pas au nihilisme. Il ouvre au contraire la voie à une pensée éthique lucide, débarrassée de la culpabilité, fondée sur la responsabilité fonctionnelle et une coopération évolutive.

I. Le libre arbitre : une hypothèse invérifiable

1. Une impossibilité logique

Affirmer que l’on aurait pu faire autrement suppose une preuve contrefactuelle : démontrer qu’un autre choix était possible dans les mêmes conditions. Or, toute action réalisée est le fruit d’un enchaînement causal — biologique, psychique, contextuel — qui exclut cette possibilité. La charge de la preuve incombe à celui qui affirme la liberté, mais cette preuve est logiquement inaccessible.

2. Une illusion cognitive

Les expériences de Benjamin Libet et de ses successeurs montrent que les signaux neuronaux précèdent la conscience de la décision. Nous croyons choisir, mais notre cerveau a déjà engagé l’action. Cette illusion est probablement adaptative : elle nous donne le sentiment de maîtrise, utile pour la cohésion sociale, mais elle ne reflète aucune liberté réelle.

II. Ce que les sciences nous disent

1. Physique et déterminisme

La physique classique repose sur des lois déterministes. Même l’indéterminisme quantique n’offre pas de liberté, mais du hasard — ce qui ne constitue pas une volonté libre. Le monde est régi par des régularités têtues, et l’organisme humain n’y échappe pas.

2. Biologie et comportement

Nos comportements sont influencés par nos gènes, nos hormones, notre structure cérébrale. L’évolution a sélectionné des mécanismes favorables à la survie, pas à la liberté. L’altruisme, la coopération, la trahison sont des stratégies adaptatives, non des choix éthiques.

3. Psychologie et inconscient

Nos décisions sont biaisées, influencées, souvent inconscientes. L’inconscient freudien, les heuristiques cognitives, les pulsions affectives montrent que la volonté n’est jamais souveraine. Même la délibération rationnelle est déterminée par des facteurs antérieurs.

III. Une morale sans libre arbitre

1. La responsabilité sans culpabilité

Si nous ne pouvons pas faire autrement que ce que nous faisons, alors la culpabilité n’a aucun fondement. Mais cela ne signifie pas que tout est permis. Nous pouvons assumer les conséquences de nos actes, non parce que nous les avons choisis librement, mais parce qu’ils ont des effets sur autrui et sur le monde.

La responsabilité devient fonctionnelle : elle vise à réguler les comportements, à prévenir les dommages, à favoriser la coopération.

2. La coopération comme stratégie évolutive

Les animaux sociaux (loups, singes, insectes) montrent des formes de proto-morale : entraide, hiérarchie, sanction. Le dilemme du prisonnier, en théorie des jeux, montre que la coopération est souvent plus avantageuse que la trahison. L’humain n’a pas inventé la morale : il l’a complexifiée, ritualisée, codifiée.

La morale n’est pas une transcendance, mais une structure émergente de la vie collective.

IV. Vers une éthique matérialiste

1. Refuser les illusions

Il faut renoncer à la fiction du libre arbitre, qui sert souvent à justifier la punition, la culpabilité, le ressentiment. Nietzsche dénonçait cette illusion comme une manière de se hisser par les cheveux pour se sortir de l’eau : une absurdité logique.

2. Assumer les déterminants

Nous ne choisissons pas nos gènes, notre culture, notre milieu, nos pulsions. Mais nous pouvons les reconnaître, les comprendre, les moduler dans une certaine mesure. Ce n’est pas une liberté, mais une plasticité, une capacité d’adaptation dans un environnement particulier dans un but large : la survie de l'individu, du groupe, de l'espèce.

3. Fonder une morale sur la lucidité

Une éthique matérialiste repose sur :

  • la connaissance autant que possible des déterminants,
  • la régulation des comportements,
  • la coopération sociale,
  • la prévention des souffrances.

Elle ne promet pas la liberté, mais elle offre la possibilité d’un vivre-ensemble lucide, sans culpabilité, sans illusion, avec exigence.

Conclusion : penser sans libre arbitre, mais avec responsabilité

Le libre arbitre est une illusion incompatible avec ce que nous savons du monde. Mais cette illusion n’est pas nécessaire pour penser la morale, la responsabilité, la dignité humaine. Il est possible - et souhaitable - de construire une éthique sans liberté, fondée sur la connaissance, la coopération, et la régulation collective.

C’est une pensée exigeante, mais féconde. Elle ne nous promet pas la maîtrise, mais elle nous invite à la lucidité.

Comment peut-on penser autrement ? Tout ce que l'on sait conduit à ces constats :

  • Libre arbitre : inexistant dans un univers matérialiste.
  • Culpabilité morale : concept vide, à abandonner.
  • Responsabilité sociale : elle reste entière, mais redéfinie comme gestion des causes et des risques.
  • Justice : passer d’un modèle punitif à un modèle préventif et protecteur.
  • Prévention : éducation, soutien aux familles, réduction des inégalités.
  • Traitement des individus dangereux : neutralisation temporaire, respect des droits humains, réinsertion si possible.

Ces évidences devraient nous conduire à ne plus laisser perdurer l'injustice manifeste au cœur de notre Justice. 

Soit le projet de loi résumé suivant :

Projet de loi pour une justice déterministe, préventive et protectrice

Préambule

Considérant que :

  • Les connaissances scientifiques actuelles en neurosciences, psychologie et sciences sociales indiquent que les comportements humains résultent de processus biologiques, psychologiques et environnementaux que l’individu ne choisit pas "librement" d’avoir.
  • Le libre arbitre au sens fort — capacité de choisir autrement à conditions identiques — n’est pas compatible avec un univers régi par les lois naturelles, qu’elles soient déterministes ou probabilistes.
  • La culpabilité morale fondée sur cette conception est donc dépourvue de fondement objectif.
  • La responsabilité sociale demeure, entendue comme la nécessité de protéger la société, de prévenir les comportements nuisibles et de favoriser la réinsertion.

L’Assemblée nationale adopte la présente loi.

Titre I – Principes généraux

Article 1 – Abolition de la culpabilité rétributive 

La justice pénale française abandonne toute référence à la culpabilité au sens de « mérite de souffrir ». Les sanctions ne peuvent avoir pour finalité la vengeance ou la rétribution.

Article 2 – Redéfinition de la responsabilité 

La responsabilité pénale est entendue comme la gestion des causes et des risques liés aux comportements, et non comme la capacité métaphysique d’agir autrement.

Article 3 – Finalités exclusives de la justice 

Les finalités de la justice sont :

  1. La protection de la société.
  2. La prévention des comportements nuisibles.
  3. La réparation des préjudices.
  4. La réinsertion des personnes.

Titre II – Mesures de protection et de traitement

Article 4 – Neutralisation proportionnée 

Toute mesure privative ou restrictive de liberté doit être strictement proportionnée au risque avéré et révisable périodiquement.

Article 5 – Respect des droits fondamentaux 

Les personnes faisant l’objet de mesures de sûreté ou de traitement conservent l’ensemble de leurs droits fondamentaux, sauf restrictions strictement nécessaires à la protection de la société.

Article 6 – Traitement et accompagnement 

Les mesures de neutralisation doivent être accompagnées de programmes de traitement adaptés : soins médicaux, psychologiques, éducatifs ou sociaux.

Titre III – Prévention primaire et réduction des inégalités

Article 7 – Investissement dans la petite enfance 

L’État met en œuvre des programmes universels et ciblés de soutien à la parentalité, d’éducation précoce et de dépistage des troubles du comportement.

Article 8 – Lutte contre les causes structurelles 

Des politiques publiques coordonnées visent à réduire les inégalités socio-économiques, l’exclusion et les conditions de vie propices au développement de comportements nuisibles.

Titre IV – Prévention secondaire et tertiaire

Article 9 – Programmes de réhabilitation 

Les personnes ayant commis des actes nuisibles bénéficient de programmes de réhabilitation fondés sur les données probantes : thérapies cognitivo-comportementales, formation professionnelle, accompagnement social.

Article 10 – Réinsertion progressive 

La réinsertion est organisée par étapes, avec un suivi vigilant pour réduire le risque de récidive.

Titre V – Transparence et évaluation

Article 11 – Évaluation scientifique 

Toutes les mesures de prévention, de traitement et de protection font l’objet d’évaluations scientifiques régulières, rendues publiques.

Article 12 – Révision des pratiques 

Les pratiques judiciaires et pénitentiaires sont révisées à la lumière des résultats scientifiques et des indicateurs de réduction de la récidive et de la victimisation.

Titre VI – Dispositions finales

Article 13 – Abrogations 

Sont abrogées toutes dispositions contraires à la présente loi, notamment celles fondées sur la culpabilité rétributive.

Article 14 – Entrée en vigueur 

La présente loi entre en vigueur un an après sa promulgation, afin de permettre l’adaptation des institutions judiciaires, pénitentiaires et sociales.

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Références scientifiques et philosophiques (sélection) :

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Et pour aller plus loin, le livre "La dernière blessure" centré sur la notion du libre arbitre (illusoire)... en cliquant sur l'image ci-dessous